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Biographie de Marie de Gonzague

À l'aube du samedi 17 décembre, Mère Marie de Gonzague entrait dans la Vie. A cette date, l'Église reprenait dans la liturgie le cycle des grandes antiennes « O », antiennes préparatoires à la fête de Noël, et qui commencent toutes par ce O admiratif. « O Sagesse », chanterait-on à Vêpres, ce soir-là. Oh oui, sagesse de la Providence qui avait choisi Mère Marie de Gonzague pour être la Prieure de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, la plus grande partie de sa vie carmélitaine.

On peut souhaiter en savoir un peu plus sur celle que Thérèse appelait: « Ma Mère chérie - ma Mère bien-aimée » (Manuscrit C). Céline écrira : « Elle avait un côté de son caractère comme enfantin. On trouvait de la joie à la gâter, à la choyer, à la protéger comme on fait à un petit enfant. Quelque chose en elle y portait. Aussi, ce n'était pas par feinte qu'on l'entourait de prévenances et de soins, c'était souvent par un besoin du cœur.» Note au P. Piat sur Marie de Gonzague - septembre 1947. Et lorsque le neveu d’Aimée de Jésus fait sa 1ère communion, Marie de Gonzague tient à lui offrir un souvenir. Sr Aimée demande à sa sœur s’il préfère un chapelet ou un paroissien: « Tu voudras bien m’écrire quelques lignes pour répondre au désir de notre Rév. Mère qui me prouve son affection pour vous, ce qui me touche d’autant plus qu’elle appartient à une très noble famille. Son bon cœur a besoin de faire des heureux!»

gonzague signSurvol biographique

20 février 1834 Naissance à Caen de Marie Davy de Virville.
29 novembre 1860 Entrée au Carmel de Lisieux.
30 mai 1861 Vêture.
27 juin 1862 Profession.
16 juillet 1862  Prise de voile.
8 juillet 1866 Sous-Prieure.
8 août 1869 Réélection comme sous-prieure, pour 3 ans.
20 janvier 1871 Réfugiée dans sa famille (avance des Prussiens).
Mars 1871 Retour au Carmel.
28 octobre 1874 Prieure.
10 novembre 1877 Réélection comme prieure.
16 novembre 1880 Charges maintenues pour 2 ans par Mgr Hugonin.
28 janvier 1883 Elle quitte la charge; est remplacée par Mère Geneviève. Elle est 1ère dépositaire (économe) et maîtresse des novices.
3 février 1886 Prieure.
13 février 1889 Réélue prieure.
13 février 1892 Charges prolongées pour un an.
20 février 1893 Elle quitte la charge; remplacée par Mère Agnès. Elle est économe et maîtresse des novices.
21 mars 1896 Prieure et maîtresse des novices (secondée par Thérèse).
22 mars 1899 Réélue prieure.
19 avril 1902 Quitte définitivement la charge; remplacée par Mère Agnès. Est économe jusqu'à sa mort.
Printemps 1904 Tumeur cancéreuse à la langue.
17 décembre 1904 décès
Mère Marie de Gonzague a donc été 6 ans sous-prieure et 21 ans prieure.

1. - 1834-1860 : Marie de Virville

La pénétration des Prussiens en Normandie, en janvier 1871, déclenche la panique. Plusieurs familles de la région réclament leurs filles, carmélites à Lisieux, pour les mettre en sécurité. Du nombre est sœur Marie de Gonzague, accueillie à Caen le 20 janvier.  C'est sans doute pendant ce court séjour en famille qu'un peintre fixe sur la toile les traits de la carmélite (tableau de 59 x 73). Elle a trente-sept ans. Traits forts et visage intelligent que la photographie transmettra plus tard: visage modelé, bouche bien dessinée, nez proéminent, des yeux magnifiques et des sourcils très hauts, semblables à ceux de Thérèse d'Avila sur les tableaux.

En haut à gauche, on trouve les armoiries de la famille. Le blason se lit ainsi: « D'azur au chevron d'or accompagné de trois harpes de même, posées deux en chef affrontées et une en pointe. » Marie de Virville appartient donc à l'antique famille des Davy des Harpes, représentée par les Davy du Perron, d'Amfreville, de Virville, de Boisroger, avec d'innombrables sous-rameaux (selon l'Histoire généalogique des Davy, par l'abbé Jean Canu, 1958, à laquelle nous empruntons maint renseignement). Absente du tableau, la devise des Davy aux Harpes dit : « Que l'univers se réjouisse de cette harmonie. » Comment ne pas penser à d'autres « armoiries », peintes à la fin d'un pauvre cahier écolier, en janvier 1896, par une petite carmélite obscure ? Y figure aussi une harpe (Ms A, 86) dont la mélodie réjouira bientôt le monde entier. Mais n'anticipons pas.


Une illustre maison

Le premier ancêtre certain de Marie de Virville est un Jean Davy, sieur du Perron, Virville et du Bois. Il meurt le 24 juillet 1414; inhumé à Périers (Manche). Douze générations nous conduisent à notre héroïne. Les Davy du Perron forment « l'une des plus curieuses et des plus intéressantes familles du Cotentin ». Elle donnera « un Cardinal, grand aumônier de France, l'une des gloires de l'Église et des Lettres françaises; un archevêque, plusieurs ambassadeurs, deux Grands Baillis du Cotentin, un Chambellan de François 1er, un Chef d'Escadre des Armées Navales, Commandeur de Saint-Louis, inhumé par ordre du Roi dans la chapelle du château de Vincennes, un Commandeur de l'Ordre de la Milice du Christ, deux lieutenants- généraux des Armées du Roi, de nombreux officiers de terre et de mer, des magistrats, un archidiacre, des chanoines », etc.
Cadet de famille, le père de Marie de Virville s'orientera vers la magistrature. Ses deux frères aînés, Adrien et Alexandre, opteront d'abord pour la carrière militaire.

Un fief séculaire

« Le fief de Virville, sis sur Saint-Aubin-du-Perron, Aubigny, Marchesieux, Saint-Christophe-d'Aubigny et Saint-Pierre-de-Feugères, appartient toujours aux Davy depuis 1300. Il possède encore un manoir seigneurial avec une chapelle fondée en l'honneur de Sainte Avoye. » Le domaine s'inscrit approximativement dans le triangle Périers/Saint-Sauveur--Lendelin/Le Mesnil-Vigot.
C'est là que naît, le 9 janvier 1802, Pierre-Louis-Amédée Davy, comte puis marquis de Virville, père de notre carmélite.

Au Palais de Justice de Caen

A l'époque de son mariage (30-11-1827), Pierre Davy Devierville (sic) est domicilié de droit chez sa mère, à Saint-Aubin-du-Perron, mais de fait rue Pémagnie, à Caen, entre la Place Saint-Martin et la Place Saint- Sauveur, derrière les Tribunaux. Il « vit de son bien ». Il prend pour épouse Adélaïde-Zoé Corbel, fille d'un avoué « près la Cour royale de Caen », habitant 32, place Saint-Sauveur, tout près du Palais de Justice. Le jeune couple s'établit dans la solide demeure. C'est là que naîtront les sept;* enfants Stéphanie 22-10-1828), Adrien (21-4-1830), Alexandre 12-3-1832), Marie (20-2-1834), Léon (8-7-1836), Hervé 29-5-1838), Thérèse (2-7-1841). C'est là aussi que mourront les parents, Mme de Virville le 30-7-1872, son époux le 1er-9-1876.
A la naissance des deux aînés, M. de Virville est encore déclaré comme « vivant de son bien ». On le trouve ensuite « avoué près la Cour royale ». Le foyer vit assez modestement. Mère Marie de Gonzague
rapportera sans fausse honte le dicton que citait leur père quand il ne pouvait procurer à ses enfants ce qu'ont les riches : « Le nombre des étourneaux les rend maigres. » « Mais un jour la fortune lui sourit, et il hérita de titres et de domaines. (Note G.). Quatre seulement des sept enfants fonderont un foyer : Stéphanie qui épouse Jean-Charles-Édouard Pays le 18-9-1855 (la seule noce à laquelle participe notre Marie : elle entre au Carmel avant les autres mariages) ; puis Alexandre, qui doit renoncer à la carrière militaire après avoir été blessé à l'assaut de Sébastopol (1855) et qui s'unit à Louise de Boctey (3-9-1861 ); ensuite Thérèse (9-2-1866), qui se retrouve avec une tante pour belle-mère puisque Louis Martin de Bouillon, veuf de quarante ans, est son propre cousin germain.
Adrien de Virville, enfin, ancien officier au 3e Régiment de Chasseurs d'Afrique, qui a participé à la Campagne d'Italie (1859), épouse une « descendante » de Jeanne d'Arc — plus justement de Jehan d'Arc du Lys, second frère de Jeanne — Marie-Blanche Desazarts de Montgaillard (14-11-1866). Léon et Hervé, célibataires, meurent l'un à Caen (15-1-1877), l'autre à La Havane (11-2-1866), comme enseigne de vaisseau. Mère Marie de Gonzague survivra à tous ses frères et sœurs.

L'enfant de la Visitation

De la jeunesse de Marie de Virville, des circonstances de sa vocation carmélitaine, on ignore tout. On sait seulement qu'elle fut élève de la Visitation de Caen, monastère non éloigné de son domicile. En janvier 1895, elle le rappelle à Léonie Martin, alors novice dans ce même couvent : « Dites mes vœux, je vous prie, à vos dignes Mères que j'aime toujours en enfant de la Visitation. » Parmi ses compagnes d'études se trouvait Marie d'Aisy qui la rejoindra plus tard au Carmel.
Est-ce de ce séjour que date sa dévotion si ardente au Cœur de Jésus ?

Des pages abominables

En 1926, Mère Agnès s'alarme de « publications indiscrètes et même scandaleuses », qui déshonorent en particulier Mère Marie de Gonzague et sa famille. Elle s'indigne aussi de l'article de P. Ubald, « pages abominables qu'il tient du Procès, sur la pauvre Mère Marie de Gonzague ». L'ancien sous-promoteur de la Foi, M. Dubosq, tente de réfuter cet article. Il proteste : « Mais ils sont là, tout près de nous, les membres et les proches de cette famille qu'on met au pilori ! » Il interroge ; « En quoi cette divulgation intéresse-t-elle la psychologie de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus ? » Excellente question ! Que ne l'a-t-il posée le 6 juillet 1915 au « témoin » auteur des pages pénibles qui allaient devenir la « source historique » des Ubald, Van der Meersch (1947) et autres amateurs de ragots. Mais en 1915, nul ne prévoyait que le Summarium (1920) se trouverait chez les brocanteurs au lendemain de la Canonisation de Thérèse (1925). L'effet de boomerang n'a toujours pas fini de jouer...

On ne sait rien de la jeunesse religieuse de sœur Marie de Gonzague, à une exception près : son attrait pour la mission lointaine (et c'est à Thérèse que nous devons ce souvenir). En revanche, les documents ne manquent pas qui jettent un éclairage indirect sur cette Carmélite si méconnue. Une rétrospective sur les débuts de la fondation lexovienne montrera, du même coup, que si Thérèse de l'Enfant-Jésus est « la récompense d'une famille exemplaire » (Cardinal Mercier), elle est aussi le fruit d'un demi-siècle d'héroïsme caché dans « le plus pauvre et le plus petit des Carmels » du siècle dernier.

2. — Sœur Marie de Gonzague, novice (29-11-1860/27-6-1865)

Sœur Marie de Gonzague a le privilège de commencer sa vie carmélitaine sous les meilleurs auspices. En 1857-1860, une jeune prieure, Mère Aimée de Jésus (1818-1867) a donné un nouvel essor au monastère fondé vingt ans plus tôt. Elle a fait construire une partie importante des bâtiments réguliers et reçu des sujets de valeur : triennat « rempli de bénédictions ». Le 18 janvier 1860, elle transmet la houlette à Mère Geneviève de Sainte-Thérèse. Le 22 mars, Mgr Didiot approuve la fondation d'un Carmel « en terre d'Annam ». Un grand souffle missionnaire anime les carmélites de cette génération. Conditions on ne peut plus stimulantes pour la postulante Marie Davy de Virville, qui franchit la clôture le 29 novembre 1860.

Une communauté jeune

Taille élancée, distinction, voix sympathique, la nouvelle venue a fière allure. Sitôt refermée sur elle la porte conventuelle, la rangée de « statues voilées » qui l'attendait se dévoile... Des visages souriants, encore jeunes. Conduite par Mère Geneviève (55 ans), la postulante embrasse une à une ses sœurs. Présentons-les :
Fébronie de la Sainte-Enfance, sous-prieure (41 ans); Sr Marie-Thérèse de Saint-Joseph, conseillère et maîtresse des novices (52); sœur Saint-Jean de la Croix (43); sœur Saint-Joseph (51); Adélaïde de la Providence (47); Aimée de Jésus, économe (42); Philomène de l'Immaculée Conception (40); Isabelle des Anges (45); Saint-Stanislas (36); Emmanuel de la Présentation (36); Marie-Baptiste (29); Aimée de Marie (33); Xavier du Cœur de Jésus (24); Cœur de Jésus (26); puis trois sœurs converses : Madeleine du Saint- Sacrement (43); Marie de l'Incarnation (32); Saint- Dosithée (28); enfin une novice choriste, Marie de Jésus (24). Manque à l'appel sœur Marie de la Croix (Gosselin, 48 ans), l'une des fondatrices, retenue à l'infirmerie depuis onze ans. Avec une moyenne d'âge de 39 ans, ce sont donc des forces vives au service de Dieu et de la communauté.

Un monastère en construction

On conduit la postulante au chœur, le même que connaîtra Thérèse de l'Enfant-Jésus et qui subsiste toujours. (La chapelle a été bénite le 6 septembre 1852.) On lui désigne sa cellule, sans doute dans le bâtiment neuf (première pierre : 15-5-1858; bénédiction : 11-7-1859), première aile du quadrilatère de briques rouges aujourd'hui mondialement connu. Au rez-de-chaussée, le long d'un cloître, voici le réfectoire, les cuisine et laverie, le chauffoir (salle de récréation), une petite bibliothèque. En sous-sol, une citerne et une cave. Au premier étage, de part et d'autre d'un corridor, treize cellules, trois infirmeries, une petite cuisine. Prolongeant le dortoir, une tribune, donnant sur le chœur des carmélites, va servir de salle du Chapitre. C'est là que se dérouleront les professions jusqu'en 1876.
En 1858-1859 encore, Mère Aimée de Jésus a fait aménager un bâtiment près de la porte conventuelle. On y trouve les sacristies, le confessionnal et, à l'étage, quelques pièces mansardées, dont la lingerie et le noviciat. Celui-ci, fort pauvre, verra se former une vingtaine de carmélites, y compris la jeune Thérèse Martin, jusqu'en juillet 1890.
Ainsi libéré, le premier bâtiment de la rue de Livarot (on l'abattra en 1889) est transformé en maison des tourières et parloirs. On prend sept cellules dans les mansardes, pour les sœurs de l'intérieur. A l'heure de son entrée, ce 29 novembre 1860, sœur Marie de Gonzague ne soupçonne pas qu'il lui reviendra d'achever le monastère régulier.

Une maîtresse de valeur

Mère Thérèse de Saint-Joseph (Athalie Gosselin), l'une des deux fondatrices de Lisieux, a reçu sa formation à Poitiers. Depuis la mort prématurée de la première prieure de Lisieux (Mère Elisabeth de Saint-Louis, le 3-1-1842), elle est devenue le bras droit de Mère Geneviève. Sa notice la décrit comme douée d'une rare intelligence et d'une capacité peu ordinaire, d'un esprit pénétrant très propre à la conduite des âmes. Exigeante, énergique, elle sait aussi gagner les cœurs et relever le courage de ses disciples.
Lorsqu'en 1858 Mère Aimée entreprend les constructions qu'on a dites, « ce fut la Mère Thérèse que son Supérieur chargea d'en faire le plan ». L'entrepreneur l'adopte et elle en surveille l'exécution avec zèle et habileté... « Le soir elle donnait aux pierres vivantes de son monastère le temps que lui laissait son occupation d'architecte, et ces pierres vivantes qu'elle taillait avec tant de soin, elle les a vues porter dans les pays les plus reculés la bonne semence qu'elle avait jetée dans leurs âmes. » Par elle, en effet, furent formées les futures fondatrices de Saigon, Jérusalem, Coutances et Caen.

Un noviciat fervent

L'émulation règne sous la direction d'une telle maîtresse. L'aînée du noviciat, sœur Xavier (professe depuis le 18 mai 1859) donne l'élan à ses jeunes compagnes. Sœur Cœur de Jésus, « d'une intelligence supérieure et d'une grande piété », a renoncé à une fonction d'institutrice brillante et fait profession le 2 décembre 1859. La jeune Marie de Jésus est presque toujours l'une des premières dans les « défis » de vertu que se proposent les novices, à l'exemple de la Madré d'Avila. D'une singulière fidélité à la grâce, elle mourra tuberculeuse, à 26 ans (31 mai 1862), quatorze mois après sa profession.
Enthousiaste, généreuse, sœur Marie de Gonzague entre à plein dans cet élan juvénile. Elle prend l'habit le 30 mai 1861, en la fête du Saint-Sacrement. L'année suivante, le voyage à Rome du supérieur, M. Cagniard (mai-juin) ajourne sa profession jusqu'au 27 juin 1862, fête du Sacré-Cœur, sa grande dévotion. Elle reçoit le voile noir le 16 juillet. Quelques jours plus tard la rejoint au Carmel une ancienne compagne de pension, Marie-Thérèse d'Aisy, intelligente, artiste et pleine d'entrain.

Épreuves du noviciat

Les « défis » reprennent de plus belle. Les deux benjamines en redemandent ! « Notre Mère, donnez- nous des épreuves » Soit ! Un jour, la maîtresse des novices s'approche de sœur Marie-Thérèse (d'Aisy) occupée à terminer une peinture. « Tiens, s'exclame-t-elle, en voilà une idée ! Vous mettez les ombres de ce côté ? C'est de l'autre qu'elle doivent être. » — « Cependant, Notre Mère, je vous assure... » — « Bien, bien ! réplique Mère Thérèse. Donnez-nous des épreuves... » Et la maîtresse s'en va, laissant la novice déconfite de sa foi en ses talents et en... son humilité !
Mesquinerie ? C'étaient les méthodes du temps. Dans vingt-cinq ans, Mère Marie de Gonzague, prieure, n'agira pas autrement à l'égard de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus : toiles d'araignée sous le cloître, « promenades » de l'apprentie jardinière, tout sera l'occasion de l'éprouver par des remarques humiliantes.
Avant de quitter le noviciat (27 juin 1865), sœur Marie de Gonzague accueille encore trois compagnes : Marie de Saint-Joseph (Regnault) le 14-2-1863, sœur Marie Vincent de Paul (2-2-1864) et Thérèse du Sacré-Cœur (3-6-1864). Huit novices en moins de sept ans : une bonne performance.

Un souffle missionnaire

La fondation du premier « carmel de mission » marque pour la vie la jeune Marie de Gonzague. On en connaît l'histoire. Sœur Philomène de l'Immaculée Conception informe de sa profession (9-2-1846) son cousin Mgr Lefebvre, vicaire apostolique en Cochinchine. Ce dernier, alors en prison et condamné à mort, reçoit (avant la lettre de Lisieux) la « visite » de sainte Thérèse d'Avila qui lui demande d'introduire le Carmel en Annam : « Dieu en sera grandement servi et glorifié ». Libéré, l'évêque répond à sa cousine Philomène en demandant des carmélites françaises. Mère Geneviève (prieure en 1842-1848) adopte aussitôt l'héroïque projet. Mais il faut attendre la fin de la persécution. La prise de Saigon par les Français en 1859 marque le signal de départ. Depuis des mois, des années, on a rassemblé péniblement, à Lisieux, trousseaux et objets nécessaires aux quatre fondatrices désignées : Philomène, Emmanuel de la Présentation, Marie-Baptiste et sœur Xavier. Mgr Didiot, de Bayeux, vient les bénir le 21 juin 1861. Le 30 juin, la récréation du soir voit se dérouler au chœur une cérémonie des adieux, inspirée de celle des Missions Étrangères. Les partantes sont placées devant la grille du chœur, et toutes les sœurs, par ordre de religion, viennent s'agenouiller pour leur baiser les pieds, pendant le chant d'antiennes et psaumes. La dernière à se présenter est sœur Marie de Gonzague, novice depuis un mois. Moments d'intense émotion. Les « missionnaires » sont surtout frappées par cette pensée : « c'est le plus pauvre et le plus petit des Carmels qui a été choisi par Dieu pour aller implanter l'Ordre du Carmel sur le sol d'Annam ». Là viendront s'abriter les filles de confesseurs de la foi ou de martyrs, ou même de jeunes chrétiennes ayant elles-mêmes porté la cangue et confessé Jésus-Christ. (N'oublions pas que Théophane Vénard a été décapité le 2 février 1861.)
Après un long voyage maritime des plus pénibles, on atteint Saigon le 9 octobre 1861. Dès le 23 mars suivant, les sœurs Emmanuel et Marie-Baptiste regagnent Lisieux, vaincues par les difficultés d'adaptation. Qui va les remplacer ? Les volontaires ne manquent pas. C'est alors (ou l'année suivante) que sœur Marie de Gonzague se propose, comme Thérèse le rappellera à deux reprises en 1897. Elle en est « empêchée par la volonté de son supérieur » (LT 221). Et Thérèse de commenter délicatement : « Souvent les désirs des mères trouvent un écho dans l'âme de leurs enfants. O ma Mère chérie, votre désir apostolique trouve en mon âme, vous le savez, un écho bien fidèle. » (Ms C, 9 v°/10 r°).
Ainsi tournée dès son noviciat vers la mission lointaine, Mère Marie de Gonzague saura comprendre et favoriser les aspirations de celle qui deviendrait un jour « patronne des missions » à l'égal de saint François Xavier.

3. - 1866-1872 : Premières responsabilités

« Dès sa sortie du noviciat, le supérieur, M. l'abbé Cagniard, la laissa mettre dans les charges, espérant par ce moyen développer ses réelles capacités et remédier à son humeur bizarre. Ce fut une fatale erreur » (témoignage de Mère Agnès au PA). Le verdict tombe comme un couperet de guillotine. Rassurons-nous : à l'époque des faits (1866), le témoin de 1915 n'est qu'une fragile petite fille de cinq ans, qu'il faut fortifier à l'huile de foie de morue. Au même moment, les futures cosignataires du rapport ont respectivement 21 ans (novice au Carmel), 10 ans, 6 ans, moins ans et moins ans. Si « erreur » il y eut, il faut l'imputer aux quatorze capitulantes de 1866. Mais laissons ces procès d'intention pour revenir aux faits.

Habile brodeuse

Les photos de 1895-1896 nous montrent Mère Marie de Gonzague en train de coudre, de rincer le linge, de faner (VTL, n°* 16, 17, 24, 25, 36). L'aristocrate savait travailler. Quels furent ses emplois de jeune carmélite ? Elle a sûrement brodé des ornements liturgiques, alors l'une des activités rémunérées du monastère. En 1865, ses sœurs « payèrent les fournitures de la belle écharpe qui fut brodée par elle ». La sacristie du Carmel garde toujours ce voile huméral blanc, orné au centre d'un Sacré-Cœur très en relief et d'épis d'or aux extrémités. Mmes de Virville commandèrent plusieurs ornements brodés pour diverses paroisses.
Notons au passage les autres travaux qui assuraient aux carmélites leur subsistance. M. Cagniard les énumère, dans le style de l'époque, lors d'un sermon de vêture : « La Carmélite, sans interrompre ses tendres communications avec Dieu, travaille la laine et le lin, cultive les herbes et les racines, seul luxe permis à sa table; façonne sa robe de bure et sa chaussure de corde; elle confectionne les tuniques des prêtres; brode, avec l'or et l'argent, les ornements de l'autel; prépare avec la plus pure farine de froment le pain azime du sacrifice; c'est elle encore qui apprête les blanches aubes des lévites; mélange l'encens; enrichit son monastère de tous les instruments de pénitence, et monte les fleurs avec un art merveilleux; elle gagne ainsi son pain à la sueur de son front ! » (24-11-1858).

Mère Marie-Baptiste, prieure (1866-1868). Mère Geneviève, la fondatrice, avait été réélue prieure le 30 janvier 1863, avec sœur Fébronie pour sous- prieure. Celle-ci ne tarde pas à démissionner. Marie- Baptiste lui succède. Aux élections du 1er février 1866, elle est élue prieure. Mère Geneviève ayant terminé ses six ans. Mère Aimée de Jésus devient sous- prieure. Le tempérament ardent de la jeune supérieure (35 ans) et les circonstances vont plutôt bousculer les choses, rue de Livarot !

Fondation de Coutances (29-7-1866)

Le 30 mars, Vendredi Saint, Mère Marie-Baptiste reçoit une demande inattendue de Mgr Bravard, évêque de Coutances. Il souhaite un carmel dans sa ville épiscopale, celui de Valognes étant de langue anglaise. Il prie donc le carmel de Lisieux de lui céder quelques religieuses. L'affaire est menée rondement. Les supérieurs de Lisieux donnent aussitôt leur accord : on enverra quatre fondatrices, pourvu que Mgr Bravard assume toutes les dépenses. Il faut visiter le local avant acquisition. M. Cagniard et Mère Marie-Baptiste, qui s'adjoint sœur Marie de Gonzague et Marie-Thérèse d'Aisy (sa mère habite Coutances), partent le dimanche 29 avril 1866. Arrêt à Caen. Frères et sœurs de Virville sont réunis pour embrasser leur sœur. La délégation lexovienne soupe et couche place Saint-Sauveur. Suite du voyage le lundi. A Coutances, on loge cette fois chez Mme d'Aisy. Accord conclu. La fondation est fixée au 30 juillet. Sont désignées : Mère Aimée de Jésus comme prieure (elle mourra dans dix-huit mois, n'ayant pas 50 ans, et laissant le souvenir d'une sainte); sœur Cœur de Jésus, sous-prieure (qui reviendra à Lisieux en 1882); Emmanuel de la Présentation, économe (on l'avait choisie deux fois sans succès pour Saigon); Marie-Thérèse (d'Aisy) comme troisième conseillère. Une Coutançaise venue commencer son postulat à Lisieux, sœur Saint-Jean l'Évangéliste, est de l'expédition. Le départ d'Aimée de Jésus laisse vacante à Lisieux la place de sous- prieure. Il lui faut une remplaçante.

Sœur Marie de Gonzague, sous-prieure (1866-1872)

L'élection a lieu le 8 juillet. L'élue, Marie de Gonzague, a 32 ans. A vrai dire, lorsqu'on parcourt la liste des éligibles de 1866, le choix est restreint. Les fondations de Saigon et de Coutances, et la mort de sœur Marie de Jésus (1862) ont privé Lisieux de neuf sœurs en cinq ans. Mère Thérèse de Saint-Joseph (Gosselin) a demandé à n'avoir pas de charge. Deux grandes infirmes, sœur Marie de la Croix et sœur Louise, mobilisent une sœur jour et nuit.
La sous-prieure « doit être toujours en la Communauté... avoir soin du Chœur et que l'Office soit bien dit et chanté posément » (Constitutions de 1581, chap. XIV). Elle préside à la place de la prieure (chœur, récréation, réfectoire, etc.) quand celle-ci en est empêchée. Elle est « cérémoniaire » des vêtures, professions; elle organise les petites fêtes de communauté. Tout cela suppose de la santé, des aptitudes, et exclut tout autre emploi incompatible. Il faut croire que sœur Marie de Gonzague réunit ces qualités.

Bâtiments et pierres vivantes

Mère Geneviève semble davantage faite pour consolider que pour entreprendre (même si la fondation de Saigon a supposé de l'audace). Elle n'a pas « la maladie de la pierre ». A peine élue, Mère Marie- Baptiste relance donc la construction du monastère. En août 1866, première pierre du cloître du chœur. A l'autre extrémité du terrain, construction de la buanderie, ouverture d'une porte charretière (par où se faufilera Tom, l'épagneul de Thérèse, en 1889). En 1868, on élève le petit bâtiment dit «du Cœur de Marie », avec le produit d'une loterie (5 730 F).
On accueille trois postulantes en deux mois : sœur Saint-Pierre converse (22-10-1866); sœur Marie des Anges (29 octobre) et Lydia William (14 décembre). Cette dernière, anglaise, fille d'un pasteur, a été religieuse anglicane avant sa conversion. En 1866, elle est dame de compagnie à Orbec. Le Supérieur, aidé d'un interprète, va s'assurer des dispositions de la « jeune personne » de 29 ans. La postulante est admise sans autre examen, pas même de français. Elle devient Marie-Thérèse du Cœur de Jésus.
Vêtures et professions se succèdent : de la besogne pour la sous-prieure Marie de Gonzague.
Que s'est-il passé au juste le 16 juillet 1867, vêture de sœur Saint-Pierre ? La sous-prieure se serait-elle lassée du sermon du Père Lelasseur ?... Par « un coup de tête déplorable », nous dit-on, elle s'en va bouder au jardin plusieurs heures. Impossible de la retrouver. On la découvre enfin. Explication avec la prieure Marie- Baptiste, dans la cellule de celle-ci. La « fugueuse » fait un pas vers la fenêtre : est-ce vraiment pour s'y jeter ? On ne saura jamais le dernier mot de l'incident. Pas de fumée sans feu. On étouffa l'un et l'autre pendant près de 50 ans mais le rapport de 1915 (PA, 143) devait remuer les cendres...
Autre son de cloche : le joyeux carillon de la cathédrale Saint-Pierre, quelques mois plus tôt. Un bon vent a-t-il porté son écho jusqu'au Carmel, le 11 septembre 1866 ? L'admirable sonnerie saluait l'union
d'Isidore Guérin et de Céline Fournet : des inconnus alors pour les carmélites. Laissons passer deux fois onze ans (1877, 1888) : la présence des pharmaciens de la place Saint-Pierre pèsera lourd sur les destinées du monastère.

On fonde encore (19-10-1868)

Pour le moment, c'est un décès qui touche de près le Carmel. Le 6 novembre 1867, M. Roger, principal du Collège, perd sa jeune épouse (28 ans). Née Marie- Adélaïde Alexandre, elle est la sœur de Thérèse du Sacré-Cœur (Henriette Alexandre), encore au noviciat. Pour consoler sa douleur, et celle de sa belle- mère qui vit à Caen, M. Roger n'a plus qu'une idée : travailler à la restauration du Carmel de Caen et y amener sa belle-sœur. Instances auprès du Supérieur de Lisieux et de Mère Marie-Baptiste. Ils entrent dans le projet. Déjà, bien avant la fondation de Saigon, Lisieux avait été sollicité de relever l'antique Carmel de Caen, le douzième de l'Ordre en France (1616), dispersé à la Révolution. Sœur Saint-Jean de la Croix (Guéret) avait vivement désiré y prendre part. Les démarches avaient échoué. Au printemps 1868, l'heure de la Providence a sonné. Mais le secret est bien gardé vis-à-vis de la communauté, y compris, semble-t-il, de la sous-prieure, Mère Marie de Gonzague.
Partie le 1er décembre 1862 à la fragile fondation de Saigon, sœur Saint-Jean de la Croix rentre à Lisieux en mai 1868. Fin août, Mère Marie-Baptiste informe les sœurs qu'elle ira le lendemain, avec la missionnaire de retour et Thérèse du Sacré-Cœur, visiter une maison à Caen (77, rue Sainte-Paix) destinée au nouveau Carmel de cette ville. C'est la surprise.
En octobre, un franciscain, le Père Pacifique, donne la retraite. Le soir du 19 octobre, stupeur ! M. Cagniard, le supérieur, entre en clôture par la porte qu'ont laissée entrouverte les quatre fugitives : Mère Marie-Baptiste, les sœurs Saint-Jean de la Croix, Thérèse du Sacré-Cœur et Lydia William, professe depuis le 25 mars. Départ sans retour, annonce-t-il ! La communauté, nous dit la chronique, est « terrifiée ». On le serait à moins. Pour lui rendre au plus tôt des cadres, on fixe les élections au 23 octobre. Dramatique intérim de quatre jours, pour Mère Marie de Gonzague. Encore sous le choc, les onze capitulantes se donnent pour prieure Mère Geneviève de Sainte-Thérèse. Douce et conciliante, elle va s'employer à pacifier les esprits. Marie de Gonzague demeure sous-prieure. En août 1869, elle sera réélue pour trois ans. L'économe et première conseillère est sœur Saint-Stanislas. Troisième conseillère : Mère Thérèse de Saint-Joseph.

Les malheurs de 70

Ah ! le bon vieux temps ! Comme les carmélites devaient vivre tranquilles derrière leurs grilles, autrefois !...

Ayant fondé trois fois en huit ans — de gré ou de force — le monastère lexovien commence à reprendre haleine quand s'ouvre une série noire. De septembre 1869 à mars 1870, la communauté est accablée par la maladie, dont la typhoïde et la petite vérole. Parfois sept malades ensemble. Aucun décès toutefois.
La guerre éclate avec la Prusse (13 juillet 1870). Le supérieur, en cure à Vichy, y meurt soudainement (20 juillet), suivi de près, au Carmel, par sœur Aimée de Marie (29 juillet). Et c'est l'avance effrayante de l'envahisseur.
Un nouveau supérieur entre en fonction le 14 septembre, M. Delatroëtte. Faut-il dire, cette fois, que le malheur est de son côté ? Cet excellent curé de paroisse n'avait sans doute pas le charisme requis pour diriger des Carmélites. Surtout, sa trajectoire devait rencontrer celle de la trop jeune Thérèse Martin. Il en résulterait quelques étincelles. Mère Agnès de Jésus, soucieuse de prouver que sa petite Sœur « n'avait pas été gâtée », a transmis à l'histoire quelques paroles acides du Supérieur (PA, 140-141).
A peine en fonction, M. Delatroëtte ouvre grande la porte de clôture pour l'exode de sept de ses filles : trois les 16-20 septembre 1870 (les sœurs Saint-Raphaël, Fébronie et Marie de Saint-Joseph), quatre le 20 janvier 1871 : Mère Marie de Gonzague et sœur Saint-Vincent de Paul, sœur Marie des Anges et sœur Marie de l'Incarnation. Enfin les Prussiens rebroussent chemin et les carmélites retrouvent leur couvent
(19 mars 1871). La fin de l'année sera plus sereine. Les 7 et 13 octobre 1871 entrent les sœurs Saint-Jean- Baptiste et Aimée de Jésus. Le 27 octobre, les élections confirment toutes les charges du 23 octobre 1868.
En août 1872, la « très Honorée Mère sous-prieure » — comme on disait alors — termine son deuxième triennat. Elle est remplacée par sœur Isabelle des Anges et « rentre dans le rang ». Le 30 juillet, elle a perdu sa mère, Mme de Virville.
Le 22 juillet (1872), les pharmaciens de la place 'Saint-Pierre avaient pu lire sous la plume de leur sœur, Mme Martin, l'annonce « d'un événement qui arrivera probablement à la fin de l'année ». Mais, ajoutait la lettre, « cela n'intéresse guère que moi pour le moment » ( Correspondance familiale, p. 135). L'heureuse naissance avait lieu à Alençon, le 2 janvier 1873.

Nul n'a souffert autant que Mère Agnès, et « jusqu'à l'angoisse », de la manière dont « on usa et abusa de son texte inséré au Procès Apostolique, basant sur lui un faux profil biographique de Mère Marie de Gonzague » (PA, XIX, XXI). On peut donc espérer la « consoler » par l'exposé serein des faits concernant une personnalité aussi contrastée. Ne sent-on pas percer de l'affection en ces lignes qu'elle adressait en 1939 à l'une de ses filles :
« Demain, c'est l'anniversaire de la mort de Mère Marie de Gonzague. Elle est morte en 1904. Priez pour cette pauvre Mère qui avait de grands défauts, sans doute, mais tellement mélangés d'inconscience.
« Je serai heureuse de la retrouver au Ciel; elle avait aussi de belles qualités, il faut bien le dire, et était si sympathique parfois. Et puis, notre petite Thérèse lui doit son entrée, et elle a fait profession entre ses mains; et elle lui a écrit des pages si merveilleuses ! »
Les « grands défauts » — qui se manifesteront surtout en 1893-1896 — sont trop connus pour être dissimulés. Les « belles qualités » restent à découvrir. Au lecteur de s'y exercer s'il le désire. Le récit qui lui est proposé se veut parcours chronologique des faits, sans thèse préconçue.

4. — 1874-1877 : Premier priorat

Après six ans de sous-priorat (1866-1872), sœur Marie de Gonzague s'est donc retrouvée simple religieuse sous la houlette pacifiante de Mère Geneviève de Sainte-Thérèse. Une page va bientôt tourner pour elle.

1873 : une année charnière

Au seuil de 1873, une Thérèse naît, une Thérèse meurt.
A Alençon, la neuvième enfant des Martin sourit à la vie, le 2 janvier. Par elle le Carmel de Lisieux acquerra une renommée mondiale.
A Lisieux, la première professe du monastère, Mère Thérèse de Saint-Joseph, s'éteint le 6 février, à 64 ans. Sans elle, ce Carmel n'aurait pas même existé. C'est d'elle en effet, et de sa sœur (Marie de la Croix), que vient l'initiative d'une fondation en cette ville. Le Carmel de Poitiers en fut l'instrument providentiel. Il n'en aurait pas assumé spontanément le fardeau.
En octobre 1874, Mère Geneviève de Sainte- Thérèse, 69 ans, achève son second triennat. Elle ne peut être réélue. Qui choisir ?

28 octobre 1874 : une élection consolante

La Communauté compte alors vingt religieuses : quinze choristes et cinq converses. Une malade mentale et quatre jeunes en formation « n'ont pas voix au chapitre ». Sur les dix capitulantes, une fois exclues la prieure sortante ou de grandes malades (Adélaïde par exemple), il reste donc au plus huit éligibles, soit, par rang de profession : les sœurs Saint-Joseph, Fébronie, Isabelle des Anges alors sous-prieure, Saint- Stanislas, Marie de Gonzague, Marie de Saint- Joseph (Regnault), Marie des Anges (29 ans), Saint-Raphaël. Le choix ne pose pas problème : « La sœur Marie de Gonzague fut élue prieure, la Mère Geneviève 1re dépositaire et la sœur Stanislas 3e dépositaire. Ces élections donnèrent une grande consolation à M. le Supérieur », disent les Chroniques. Mère Isabelle est maintenue dans sa charge de sous-prieure, qu'elle occupe depuis l'été 1872. Elle y mourra le 24 juin 1877, à 62 ans. Mère Geneviève est nommée maîtresse du noviciat. La nouvelle prieure a 40 ans. M. Delatroëtte est content.

Premières filles

Il est de grands moments pour une prieure, surtout nouvellement élue. Recevoir une profession, admettre une postulante, assister une mourante, lui faite expérimenter de façon vitale, > sa maternité spirituelle. Elle mesure mieux sa responsabilité à l'égard de ses sœurs, ses « filles » : il lui faut les précéder et accompagner sur le chemin de l'amour. Elle doit chaque jour développer ou restaurer la communion fraternelle, sans acception des personnes, dans une justice excluant toute partialité. Sainte Thérèse d'Avila donne aux prieures de sa Réforme la règle d'or : se faire aimer pour être obéies.
Mère Marie de Gonzague possède une autorité innée. Elle est faite pour commander, protéger, entraîner. Racée, elle ne domine pas, elle émerge. D'aucunes diraient : elle « règne ». Écriture et photos le montrent. Les faits le confirmeront.
Elle a la joie de recevoir bientôt les vœux de deux novices, Thérèse de Jésus et Marguerite-Marie, le 18 mars 1875. Elle ouvre la porte de clôture à la jeune Thérèse de Saint-Augustin, 19 ans, aussitôt conquise par le charme de sa prieure. Le 21 avril 1876, ce sera au tour de sœur Saint-Jean de la Croix.

Première fête

La fête d'une mère est celle de toute la famille. Il n'en allait pas autrement de la fête de la prieure. La Saint-Louis de Gonzague, le 21 juin, devient donc à partir de 1875 une date joyeuse, rue de Livarot. Elle le sera une vingtaine de fois encore. Thérèse y participera en son temps. On sait l'importance dans sa vie des 21 juin 1888 et 1896, par exemple (cf. Théâtre au Carmel).
En 1875, Pie IX accorde à l'univers catholique les indulgences d'un grand Jubilé. Pour souligner « l'insigne faveur », le jeune aumônier du Carmel, l'abbé Youf (33 ans d'âge et 2 de charge) offre ce 21 juin « un magnifique portrait de sa Sainteté » à Mère Marie de Gonzague. Elle le fait placer dans l'oratoire intérieur.

7 juillet 1875 : une inondation catastrophique

Un orage d'une rare violence a grondé sans interruption le 7 juillet, de 13 à 20 heures. Une trombe d'eau s'abat le soir entre Bernay et Lisieux. Situé dans la cuvette, le Carmel est envahi en un quart d'heure. A 23 heures, le flot atteint 6 pieds dans le monastère (environ 1,80 m). La communauté se réfugie à l'étage. Les deux tourières vont-elles être noyées dehors ? Mère Marie de Gonzague fait scier la grille de bois du parloir du Supérieur, au premier, pour recueillir en clôture les « naufragées » : elles avaient déjà l'eau au genou. Mais la chapelle ? La jeune Marie des Anges, très mince, propose de se faufiler par la très petite porte du communicatoire. Elle prend le ciboire, que Mère Isabelle transporte à la x    tribune, alors salle du chapitre, au-dessus de
l'avant-chœur. C'est là qu'on se regroupe, dans une supplication intense.
La violence du flot a enfoncé la grande porte charretière. Et la clôture, donc ? Mère Marie de Gonzague se met en devoir d'aller refermer le portail, aidée d'une sœur. Elle doit rebrousser chemin. L'eau dévale avec fracas les escaliers. Et la crue progresse toujours ! La prieure fait alors un vœu en présence de toutes : on fera dire 15 messes pour les âmes du Purgatoire. On offrira aussi une neuvaine de communions et de jeûne. « Ce vœu fut une barrière que l'eau respecta tellement qu'à 4 heures du matin elle s'était entièrement retirée. » Las ! une nouvelle « inquiétude mortelle » succède à la précédente : Mère Marie de Gonzague ne s'est-elle pas rendue « très coupable » d'avoir fait prendre le Saint-Sacrement ? M. Delatroëtte, arrivé sur les lieux dès six heures du matin, la rassure et approuve toutes ses initiatives.
Mais quel spectacle ! Réfectoire et cloître dépavés, jardin bouleversé. « Une boue infecte et huileuse » a envahi tout le rez-de-chaussée. Le gendarme Bugeau constate les dégâts et fait un rapport. La présidente Mac-Mahon enverra un secours de 1 000 F. Il faudra plus d'un an pour résorber l'humidité.
D'Alençon, Mme Martin s'est inquiétée pour la pharmacie Guérin qui, située plus haut, n'a pas souffert. Elle tire la morale : « Ce sont de grands fléaux, mais les impies n'en profitent guère. » (Lettre du 11-7-1875.) Elle envoie sa contribution pour « les inondés de Lisieux ».

Achèvement du monastère (1876-1877)

« Un temps pour détruire, un temps pour bâtir. » Un déluge a submergé la première aile du monastère. A saint Médard (simple coïncidence...) est confiée la première pierre des nouveaux bâtiments (8-6-1876). Car il ne suffit pas de réparer. Les vocations s'annoncent nombreuses. Il est temps d'achever un monastère régulier. Les fonds manquent mais la prieure fonce avec résolution. Par courrier, elle quête inlassablement, auprès des carmels et des anciens amis, auprès aussi de ses relations de jeunesse : dames nobles et fortunées répondront à son appel. Nul doute qu'une méthodique « recherche des écrits » ne mettrait à jour une collection épistolaire fort précieuse pour la connaissance de son auteur et de cette période presque inexplorée de l'histoire du Carmel.
Le parloir requiert aussi Mère Marie de Gonzague : « questions matérielles à traiter, sollicitations à multiplier pour obtenir les sommes indispensables, témoignages de reconnaissance à donner ensuite, entraînent pas mal de conversations ». (André Noché.) « Plus qu'il n'est souhaitable pour une Carmélite ? » On lui en fera grief. Les entretiens, d'ailleurs, tournent volontiers en direction spirituelle. Sainte Thérèse d'Avila la première a connu ces mêmes obligations, écueils et servitudes.
Le « hardi projet » prend corps en moins de dix-huit mois. On bénit les deux ailes nouvelles le 30 septembre 1877 (vingt ans jour pour jour avant la mort de Thérèse). Côté jardin : un cloître longe un simple rez-de-chaussée. Les docteurs Notta
et James ont déconseillé d'édifier l'étage prévu : « L'air se trouverait trop concentré, le monastère n'aurait pas cette salubrité si nécessaire à la santé des sœurs. » Une terrasse recouvre donc l'ermitage du Sacré-Cœur et les deux appartements contigus. Thérèse aimera y prier, les soirs d'été.
Le quatrième côté du quadrilatère est celui des infirmeries. Il offre, à l'étage, « un très beau Chapitre, une bibliothèque, une chambre de travail pour la sacristie, et cinq cellules ».
Le 30 septembre, M. Delatroëtte et l'abbé Youf, accompagnés des sœurs en manteaux et grands voiles, bénissent aussi le Calvaire en granit. Le Christ en a été donné par la famille de Thérèse de Saint-Augustin. Avec ce calvaire, « son gazon et ses allées sablées », le préau donne au monastère « un aspect religieux et sévère », bientôt égayé de fleurs.
Le triennat s'achève. Les circonstances ont permis à la jeune prieure de manifester ses talents. A la communauté de porter un jugement. Son vote confirme la réussite : le 10 novembre 1877, « les élections eurent lieu, la Mère Marie de Gonzague fut réélue prieure, la sœur Fébronie de la Sainte Enfance fut élue sous-prieure, la Mère Geneviève réélue 1re Dépositaire et la sœur Saint-Stanislas réélue 3e Dépositaire. L'accord qui régna à ces élections fut très consolant pour le Supérieur et les capitulantes ».
Le nid terminé, les oiseaux peuvent accourir et se multiplier...

Une seconde Mère

Mère Agnès devait un jour décerner à Mère Marie de Gonzague le titre de « seconde Mère de notre Carmel ». Il prend une résonance étrange si l'on songe aux demoiselles Martin. En ces mêmes semaines où l'érection d'une Croix au Carmel couronne quarante années d'efforts, M. Martin et ses cinq filles gravissent un autre calvaire. La mort fauche Mme Martin, à moins de 46 ans, le 28 août 1877. Son frère, Isidore Guérin, le pharmacien de Lisieux, découvre, le 10 septembre, non loin de chez lui, la demeure idéale pour la famille endeuillée : les Buissonnets. On en prend possession le 16 novembre, dix jours après la réélection de celle qui deviendrait un jour une « seconde Mère » pour quatre des cinq orphelines : Pauline Martin (1882), Marie (1886), Thérèse (1888), Céline (1894). Il est des synchronismes chargés de mystère.

5. Un triennat de cinq ans (10-11-1877 - 28-1-1883)

Voici donc Mère Marie de Gonzague réélue prieure pour trois ans, le 10 novembre 1877. Si « l'accord qui régna à ces élections fut très consolant pour le Supérieur et les capitulantes » (AL, mars 1986), gageons qu'il ne le fut pas moins pour la prieure. Elle a un immense besoin de la confiance d'autrui. Ce sera un jour sa pierre d'achoppement.

De l'intérêt des circulaires

Les archives du Carmel ne gardent que 26 lettres de Mère Marie de Gonzague (inventaire de 1973, en CG II, 1245). C'est fort peu. Presque toutes ont été publiées, dans l'Édition du Centenaire ou Vie Thérésienne. Pour connaître un peu son style — d'ailleurs très marqué par le romantisme — on dispose encore des douze circulaires nécrologiques imprimées sous sa signature entre 1877 et 1898. Dans ces notices, destinées aux autres carmels, la prieure se met souvent en cause (cela vaut alors pour toute rédactrice, quel que soit son monastère). Voici le récit de la mort de Mère Isabelle, au terme d'une maladie mal définie de trente-trois années, se terminant par vingt-quatre heures de terribles vomissements, le 24 juin 1877 :
« Revenue de suite près de ce lit de douleurs pour tous nos cœurs, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que le dernier moment approchait; nous fîmes appeler la communauté et vers 7 heures " du soir ", réunies auprès de cette chère mourante, nous lui renouvelâmes les prières de la recommandation de l'âme... l'instant suprême était arrivé ! ! ! Ô combien furent alors touchants ces derniers moments ! Agenouillée près de son lit, nous la tenions expirante entre nos bras, nous la pressions contre notre cœur, l'arrosant de nos larmes, lui suggérant encore des paroles de consolation, et prononçant pour elle le Nom de Celui qui avait été son Tout sur la terre et vers lequel sa belle âme s'envolait pour recevoir la récompense des vertus dont elle nous laissait embaumées... Les sanglots de toute la Communauté redisaient encore à cette bonne Mère l'affection de tous les cœurs. « Malgré l'impression si consolante que nous laisse cette mort si douce, nous vous prions, ma Révérende Mère, de faire rendre au plus tôt les suffrages de notre saint Ordre à notre chère Mère Sous-Prieure; etc. »

Retrouvailles

Les conditions assez spéciales dans lesquelles s'était faite la fondation de Caen — avec l'approbation du supérieur de Lisieux — avaient laissé un certain malaise. Après la mort de M. Cagniard (20-7-1870), les relations épistolaires cessèrent pratiquement entre les deux monastères. Devenue prieure. Mère Marie de Gonzague, qui gardait une grande affection pour Mère Marie-Baptiste (partie pour Caen le 19 octobre 1868), s'employa à renouer les liens fraternels. L'union* des deux carmels ne devait plus se démentir. Retrouvailles analogues avec l'une des fondatrices de Saigon. Seule avait persévéré avec Mère Philomène, depuis 1861, la jeune Xavier du Cœur de Jésus. Il y fallait un héroïsme hors du commun. Les deux carmélites avaient la personnalité et la vertu requises pour pareille entreprise. Revers de la médaille : avec les années, « Paul et Barnabé » eurent besoin de champs d'apostolat distincts, à leur mesure. Mère Xavier rêvait depuis longtemps de la fondation d'un Carmel à Jérusalem. Les circonstances négatives peuvent aussi être providentielles. Elle quitte donc Saigon en 1872, revient en France, passe à Lisieux, sa ville natale, sans oser frapper au Carmel. Elle pose le pied dans la Ville sainte le 26 août 1874. Pour construire le monastère sur le Mont des Oliviers (fondé avec le concours du Carmel de Carpentras), elle doit quêter les carmels de France. Situation délicate vis-à-vis de Lisieux. Puis, un jour, une bonne surprise, que Mère Xavier conte à une amie : « Par ce même courrier, nous avons reçu une lettre du Carmel de Lisieux, c'est Mlle de Virville qui y est Prieure, Sœur Marie de Gonzague, nous étions novices ensemble. Il fallait bien leur écrire comme à tous les autres Carmels sous peine de les froisser plus que jamais. Leur réponse s'est faite poste pour poste, et a été très aimable (...). Je vais profiter de leur bon accueil pour me rapprocher. Notre Mère me charge de les remercier des 25 F promis, ce qui est une bonne occasion pour moi; je vais en profiter pour leur expliquer certaines choses qui ont dû être pour elles incompréhensibles. » (Lettre à Mme de Préaulx, 24 mai 1877.)
Les relations chaleureuses entre Lisieux et Jérusalem se maintiendront au-delà de la mort de Mère Xavier (1889). C'est ainsi qu'en 1896-1897, Mère Marie de Gonzague parlera souvent de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, son « ange », enverra ses poésies, informera de sa maladie et de sa mort.

Dates de famille

Entrées, professions, fêtes se succèdent. Une simple énumération : Mère Marie de Gonzague reçoit les vœux de Thérèse de Saint-Augustin le 1er mai 1877, ceux de sœur Saint-Jean de la Croix le 17 janvier 1878. Elle accueille le 3 janvier 1879 une veuve de 50 ans, sœur Marie-Emmanuel, qui fera profession le 7 octobre 1880. Pour la fête priorale, le 21 juin 1878, une novice qui n'avait pu persévérer, Marie Gahéry, offre un groupe sculpté : le Sacré-Cœur apparaissant à Marguerite-Marie. Sans mérite artistique, il a aujourd'hui valeur de souvenir : c'est à ses pieds que Mère Agnès de Jésus ira implorer pour Thérèse, le 30 septembre 1897, la force d'endurer jusqu'à la fin sa terrible agonie.

Comme l'étoile du matin

La toute première tourière, sœur Louise (qui portait la coiffe de Falaise, son pays natal), meurt le 25 mars 1878. Sa compagne, sœur Désirée, a-t-elle aperçu, quelque après-midi de l'été 1879, dans la cour de la chapelle, « un beau Vieillard », donnant la main à une ravissante petite fille ? Au cours de leur promenade quotidienne, M. Martin et la « petite reine » entrent pour la première fois dans la chapelle du Carmel. « Papa me montra la grille du chœur, me disant que derrière étaient des religieuses. J'étais bien loin de me douter que neuf ans plus tard je serais parmi elles ! » (Ms A, 14 r°.) « Cette petite étoile deviendra de plus en plus radieuse dans l'Église de Dieu... Ce n'est encore que l'étoile du matin au milieu d'une petite nuée. Mais un jour elle remplira la Maison du Seigneur. » (P. Louis, Passionniste, 30-11-1898.) Qui le prévoit, à cette heure ?

Intermède macabre

Mère Isabelle avait été inhumée en clôture, en juin 1877, comme ses devancières. Obsèques non clandestines, certes, puisque présidées par le Supérieur accompagné d'un nombreux clergé de la ville. Mais on avait omis — et cela depuis 1870 — de demander l'autorisation de la Mairie. Un nouveau conseil municipal, rien moins que clérical, en prend argument pour demander, en février 1878, l'exhumation de toutes les carmélites du cimetière conventuel (soit neuf sœurs). Grande anxiété pour Mère Marie de Gonzague. Polémique dans la presse locale, pour ou contre la décision... Après trois mois d'alarmes, l'orage s'apaise. « Que les mortes dorment en paix au milieu de leurs sœurs ! » Mais on n'enterrera plus en clôture. Les défuntes reposeront désormais dans le cimetière de la ville. En 1897, M. Guérin y achètera un petit enclos pour les Carmélites. Thérèse « l'étrennera » dès le 4 octobre.

Où l'on joue les prolongations

Mère Marie de Gonzague a été prieure pendant trois sextennats, conformément aux Constitutions : 1874-1880; 1886-1892; 1896-1902. Le premier sextennat fut prolongé de deux ans (et 2 mois) par Mgr Hugonin, à la demande de la communauté, en raison des malheurs des temps. Le second le sera d'un an, sur « les instances » des sœurs, au sortir du terrible influenza de l'hiver 91-92. De ces prolongations, on a déduit que Mère Marie de Gonzague s'arrangeait toujours pour garder le pouvoir. Habitée, en somme, par une conviction du genre : « Si je m'en vais, tout s'écroule ! » Laissons au « témoin » la responsabilité de son affirmation. La généreuse Providence fera d'ailleurs bonne mesure pour compenser cet « abus » : en 1923, la communauté demandera la confirmation à vie du priorat de Mère Agnès de Jésus. Elle aura ainsi porté la charge en 1893-1896; 1902-1908, 1909-1951 sans interruption. Cas unique dans les annales de l'Ordre. Revenons aux chroniques : « En cette même année 1880 finissait le 2e triennat de la Rde Mère Marie de Gonzague; les temps étaient trop malheureux pour penser à faire une élection; la Communauté, heureuse sous le gouvernement de cette bonne Mère, demanda la prolongation de son priorat, ce que Mgr accorda pour 2 ans.
« Cette année vraiment néfaste pour les Ordres religieux vit expulser tous les couvents d'hommes; ceux de femmes semblaient devoir avoir le même sort, ce qui jeta la consternation dans celui du Carmel. » Déjà on prépare des habits civils pour la dispersion.
En novembre 1880, l'alternance aurait voulu que Mère Geneviève de Sainte-Thérèse reprit la charge (aucune autre « priorable », à l'époque). Elle a maintenant 75 ans et beaucoup d'infirmités. La communauté se sera-t-elle sentie plus en sécurité, en pareille conjoncture, avec une prieure de 46 ans, qui a de l'ascendant, de l'initiative, de hautes relations ? Simple question. Un doute subsiste néanmoins. Nous avons bien lu : « la Communauté, heureuse sous le gouvernement de cette bonne Mère (Marie de Gonzague) ». Est-ce possible ! N'y aurait-il pas maldonne ?
En 1947, « Mère Agnès de Jésus, consultée sur la vérité de ce passage, dit que, comme pour elle, comme pour les Sœurs, s'unissaient en Mère Geneviève, à l'égard de Mère Marie de Gonzague, les contrastes étranges d'une grande affection et la souffrance des chocs causés par les écarts de son malheureux caractère. Mère Marie de Gonzague ne craignait pas Mère Geneviève, mais n'en était pas jalouse. » (Note G.) Texte intéressant. Si l'on procède par élimination, la seule prieure jalousée aura donc été Mère Agnès (1893-1896). Dieu soit béni : nous avons encore (en 1880) treize ans de répit devant nous.

A la demande de la communauté et avec l'approbation de Mgr Hugonin, Mère Marie de Gonzague voit donc son deuxième priorat prolongé de deux ans (16-11-1880). Disposition providentielle qui va lui permettre d'accueillir deux « postulantes » des Buissonnets... Mais suivons-là encore quelques instants auprès de ses sœurs.

« Bon Samaritain »

Sainte Thérèse d'Avila recommande, dans ses Constitutions, de soigner les sœurs malades « avec beaucoup d'amour, bon traitement et compassion, conformément à notre pauvreté » (chap. XII). Il faudrait ajouter : avec les remèdes de l'époque. C'est ainsi que Mère Marie de Gonzague entoure trois de ses religieuses, qui meurent en 1880-1882.
Sœur Adélaïde de la Providence d'abord. Une vraie sainte. Atteinte en 1875 d'un cancer au visage (pour lequel le Dr Notta déconseille une opération), puis d'un « cancer intérieur », elle supporte de grandes souffrances avec une patience héroïque. Les derniers mois, cette sœur presque illettrée s'épanche en naïves poésies. Elle en dédie une à sa prieure (qu'elle tutoie pour la circonstance) :
Oh ! c'est à toi que je m'adresse Mon si tendre Samaritain Dont les soins remplis de tendresse M'entourent le soir, le matin. (...)
Je t'entends, ô Mère si bonne. Viens, viens, mon bon Samaritain Qui tout entier à moi se donne Voulant être mon doux soutien. Etc.
La communauté participe à l'Eucharistie dominicale, le 17 juillet 1881, quand survient le dernier instant. « Restée seule près d'elle, nous (la Prieure) reçûmes son dernier soupir au moment même où le prêtre donnait la sainte Communion à toutes nos sœurs. Il nous serait impossible de dire ce que nous éprouvâmes à cet instant si douloureux pour le cœur maternel. » (Circulaire de sœur Adélaïde.)
L'année précédente, Mère Marie de Gonzague avait déjà accompagné pour le grand passage sœur Marie de Saint-Joseph (t 15 août 1880), morte d'un cancer du sein à 45 ans. La tumeur avait pris « d'énormes proportions ». Les derniers jours, la malade (qui ne se plaint jamais...) demande à sa prieure « avec une tendresse touchante de ne pas la quitter : " Oh ! ma Mère, nous disait-elle souvent, vous aurez toujours nos sœurs, mais moi, vous ne m'aurez bientôt plus, ne me quittez pas ! " ... Il nous eut été difficile — conclut Mère Marie de Gonzague — de ne pas nous rendre au désir de notre chère fille. » (Circulaire.)
Depuis 1849, sœur Marie de la Croix (Gosselin) vit comme recluse dans sa cellule. « Son intelligence était enfermée dans un cachot qui empêchait la lumière intellectuelle de dissiper les hallucinations qui rendaient la pratique (des Sacrements) impossible. » A partir de 1866, elle refuse toute visite : ni confesseur, ni médecin, ni Supérieur et pas même sa propre sœur
Elle ne supporte que Mère Geneviève de Sainte- Thérèse et son infirmière (sœur Adélaïde puis sœur Marie des Anges). A la fin de 1881, elle décline à vue d'œil. Mère Geneviève se plaint au Seigneur de porter seule une telle responsabilité. Soudain, le 1er janvier 1882, sœur Marie de la Croix réclame : « Je voudrais voir ma Mère Marie de Gonzague. » (Elle la connaît à peine.) « Cette bonne Mère se rendit bien promptement près de cette chère fille et jusqu'à sa mort elle eut la consolation de lui donner des soins que la malade recevait avec un grand bonheur. (...) Le bon Dieu ayant parfaitement rendu la paix à cette chère victime, sa mort fut tellement douce qu'à peine si la Mère Prieure qui était près d'elle avec la Mère Geneviève put s'apercevoir de son dernier soupir. » C'était le 28 janvier 1882.
Par la suite, sœur Marie du Sacré- Cœur, seconde infirmière près de Mère Geneviève (t 5 décembre 1891), sera témoin des veilles et fatigues de Mère Marie de Gonzague à son chevet. Sœur Geneviève rendra hommage aux soins que, novice, elle reçut de la même prieure. Quant à la façon dont en 1897 sera traitée Thérèse par cette Prieure — qu'on a voulu faire passer pour un bourreau —, il suffit de relire les Derniers Entretiens, notamment les lettres écrites au jour le jour (pp. 665-774). Les faits parlent d'eux-mêmes.

La fille couronne la Mère

Mère Geneviève avait fait profession le 22 juillet 1831 au Carmel de Poitiers. L'année 1881 était donc celle de ses noces d'or. « Depuis longtemps nous attendions avec une sainte impatience l'heureux jour où il nous serait donné de célébrer la cinquantaine de notre Vénérée Mère Geneviève. » La prieure en charge ne ménage rien pour donner tout son éclat au jubilé de la fondatrice : monastère décoré (on y a passé la veille et une partie de la nuit), cadeaux, offices solennels, etc. L'instant le plus émouvant est celui où Mère Geneviève renouvelle ses vœux « entre les mains de celle qu'elle avait consacrée elle-même épouse de Jésus quelques années auparavant :
Lorsque la fille a couronné la Mère
Quand dans ses mains
elle a reçu ses vœux
Oh ! le moment n'était plus de la terre
De bien doux pleurs coulaient de tous les yeux. » En son nom et en celui de la communauté, Mère Marie de Gonzague adresse à la jubilaire « des paroles dictées par l'affection la plus tendre, la délicatesse la plus exquise, la reconnaissance la plus vive et la vénération la plus profonde ». Malheureusement cette exhortation n'a pas été retrouvée. A la messe solennelle se pressait « une foule nombreuse et distinguée ». Comptait-elle quelque représentant des Buissonnets ? Aucun document ne permet de l'assurer.

Hirondelle d'un nouveau printemps

Sœur Marie de la Croix, l'une des deux fondatrices-bienfaitrices de Lisieux, est donc entrée dans la lumière le 28 janvier 1882. Le 16 février suivant, Pauline Martin assiste à la messe de 6 heures en l'église Saint-Jacques, avec son père et sa sœur Marie. Elle a vingt ans passés. Elle attend bien paisiblement ses « 22 ou 23 ans » pour entrer à la Visitation du Mans. « Tout à coup, raconte-t-elle, il se fit une lumière très vive dans mon âme, le bon Dieu me montra clairement que ce n'était pas à la Visitation qu'il me voulait, mais au Carmel. (...) Je n'avais jamais pensé au Carmel, et en un instant, voilà que je m'y trouvais pressée par un attrait irrésistible. » Le jour même, Pauline — femme de décision — confie son secret à Marie et à Monsieur Martin. Bientôt elle va sonner rue de Livarot. « A ma première visite au Carmel de Lisieux, je ne comptais pas faire autre chose que de prier la Mère Prieure de me présenter au Carmel de Caen car on m'avait affirmé que les places manquaient à Lisieux.
« La Mère Marie de Gonzague qui était prieure se montra très bienveillante et me dit de ne pas penser à Caen, qu'elle me trouverait bien une cellule dans son monastère. C'est au parloir suivant, je crois, qu'elle me donna une petite image qui me ravit :
Rêve du jeune âge. La Bergerette. Une bergerette rêvait... et elle me dit que je m'appellerais sœur Agnès de Jésus. » (Souvenirs intimes de Mère Agnès de Jésus.)

En 1897, Thérèse écrira à sa « petite Mère » : « privilégiée de notre famille, vous qui nous montrez le chemin comme cette petite hirondelle que l'on voit toujours à la tête de ses compagnes et qui trace dans les airs la voie qui doit les conduire à leur nouvelle patrie. » (LT 216.) En effet, la première « hirondelle » des Buissonnets n'arrive pas seule !

Une postulante de neuf ans

Le 26 juin 1882 meurt au Carmel de Coutances sœur Emmanuel de la Présentation, l'une des fondatrices données par Lisieux en 1866. Mère Cœur de Jésus, très fatiguée, demande alors à regagner son berceau religieux. On est en juillet, sœur Véronique, tourière de Coutances, l'accompagne. A Lisieux, elle rencontre au Tour « une gracieuse enfant habillée de bleu avec ses beaux cheveux blonds sur le dos. C'était la petite Thérèse Martin ». Elle est présentée à Véronique comme une future novice; et plaisamment Véronique lui dit : « Ma petite demoiselle, il vous faudra encore manger bien des assiettes de soupe avant d'entrer au Carmel ! »
Sans doute est-ce peu après cette rencontre que la « petite demoiselle » doit en affronter une autre, décisive celle-là, celle de Mère Marie de Gonzague. Elle a de « grandes confidences i» à lui faire (Ms 1, 26 r°). Patientons un peu, avant de la suivre au parloir...


6. Premières rencontres avec la petite Thérèse (1882-1883)

Nous avons donc laissé la petite Thérèse avec les sœurs tourières. C'est un dimanche de l'été 1882, probablement en juillet. Avec une étonnante présence d'esprit, l'enfant a inventé un petit stratagème pour laisser à la porte sa cousine Marie Guérin (cf. Ms A, 26 v°). La voici introduite, seule, au parloir où la reçoit Mère Marie de Gonzague, quarante-huit ans, prieure « en sursis ».

Premier face à face

L'Histoire d'une Ame permet de reconstituer les « grandes confidences » de la fillette. Peu auparavant, elle a appris par surprise le prochain départ de Pauline pour le Carmel : « Ce fut comme si un glaive s'était enfoncé dans son cœur... » Pauline l'a consolée avec tendresse et lui a « expliqué la vie du Carmel ». Thérèse y a pensé dans son cœur et, dit-elle « je sentis que le Carmel était le désert où le Bon Dieu voulait que j'aille aussi me cacher... Je le sentis avec tant de force qu'il n'y eut pas le moindre doute dans mon cœur ». Je veux être carmélite, « non pour Pauline mais pour Jésus seul ». Le lendemain de cette grâce, l'enfant a confié son secret « à Pauline qui, regardant (ces) désirs comme la volonté du Ciel, lui dit que bientôt elle irait avec elle voir la Mère Prieure du Carmel et qu'il faudrait lui dire ce que le Bon Dieu lui faisait sentir... » (Cf. Ms A, 26 r°.) Voilà, c'est fait, elle a confié son secret.
Mère Marie de Gonzague a écouté, attentivement. Sans doute a-t-elle eu la même impression que Pauline peu auparavant : Thérèse dit vrai. Déjà en avril 1877, lors des premiers « aveux » sur sa vocation, l'enfant de quatre ans avait frappé Pauline par son sérieux : « Elle me regardait avec un air pensif. Sa petite figure avait une expression si candide, tout ce qu'elle me disait partait si bien du fond du cœur qu'il était impossible de n'y pas prendre intérêt » (lettre de Pauline à Louise Magdelaine 4 avril 1877).
La Prieure du Carmel est immédiatement convaincue. « Dieu a mis dans son cœur une profonde connaissance des âmes », écrira Thérèse, novice (LT 93, 14-7-1889). Elle sait, dès ce jour, qu'elle est en présence d'un être authentique, totalement vrai. Elle croit Thérèse. Elle croit en Thérèse. Il en sera ainsi désormais jusqu'au 30 septembre 1897.
« Mère Marie de Gonzague crut à ma vocation, maïs elle me dit qu'on ne recevait pas de postulantes de 9 ans et qu'il faudrait attendre mes 16 ans... Je me résignai malgré mon vif désir d'entrer le plus tôt possible et de faire ma première Communion le jour de la prise d'Habit de Pauline... » (Ms A, 26 v°.)

« Ma petite fille »

Pauline entre au Carmel le 2 octobre 1882, « jour de larmes et de bénédictions » (Ms A, 26 v°). Immense déchirure dans la vie de l'enfant. Peu après, Thérèse revoit Mère Marie de Gonzague au parloir, accompagnée cette fois de toute la communauté, curieuse de rencontrer la petite sœur de Sœur Agnès de Jésus, la postulante de neuf ans ! La Prieure demande aux sœurs quel nom on donnera à celle-ci, le jour venu. Puis, « il lui vient à la pensée de l'appeler du nom qu'elle avait rêvé » : Thérèse de l'Enfant-Jésus (cf. Ms A, 31 v°). Grande joie pour la petite Thérèse !
Mais bientôt les troubles psychologiques se manifestent. La fillette supporte mal l'autorité — un peu tracassière — de sa nouvelle « maman » des Buis- sonnets, Marie; et le souvenir de Pauline devient obsédant. Les confidences à Mère Marie de Gonzague se poursuivent par écrit. Thérèse ouvre le dialogue (nous corrigeons les fautes...) :
« Ma Mère chérie, « Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, aussi je suis bien contente de vous écrire pour vous raconter mes petites affaires. Pauline m'a dit que vous étiez en retraite et je viens vous demander de prier le petit Jésus pour moi car j'ai bien des défauts et je voudrais m'en corriger.
« Il faut que je vous fasse ma confession. Depuis quelque temps je réponds toujours quand Marie me dit de faire quelque chose; il paraît que lorsque Pauline était petite et qu'elle s'excusait à ma tante du Mans, elle lui disait : « Autant de trous, autant de chevilles », mais moi c'est bien pire encore. Aussi je veux me corriger et dans chaque petit trou mettre une jolie petite fleur que j'offrirai au petit Jésus pour me préparer à ma première Communion. N'est-ce pas, ma Mère chérie, que vous prierez pour cela ? Ohl oui, ce beau moment viendra bien vite et comme je serai heureuse quand le petit Jésus viendra dans mon cœur d'avoir tant de belles fleurs à lui offrir.
« Au revoir, ma Mère chérie. Je vous embrasse bien tendrement comme je vous aime.
Votre Petite fille Thérésita. »  (LT 9, novembre-décembre 1882.)

Merveilleuse franchise ! Voilà une future carmélite qui ne prend pas de détours pour « battre sa coulpe ». Plus merveilleuse encore l'audace — déjàl — de cette petite Thérèse, qui change ses fautes en fleurs pour les offrir à Jésus...
Mais bientôt, les maux de tête continuels altèrent la santé de l'enfant. C'est au tour de Mère Marie de Gonzague de prendre la plume :
« J'ai appris que ma petite-fille Thérèse de l'En- fant-Jésus ne dormait pas beaucoup et qu'elle était souffrante; je viens dire à mon ange d'enfant qu'il ne faut pas qu'elle pense toute la journée à mon Agnès de Jésus, cela fatiguerait notre petit cœur et pourrait nuire à notre santé !...
« Je permets à ma future petite fille de penser à sa sainte petite sœur Carmélite devant le Jésus de son cœur mais jamais pendant la nuit; Thérèse dormira toute la nuit, mangera tout ce que sa bien-aimée sœur Marie voudra qu'elle mange; et dès maintenant, pour se préparer à sa première Communion, elle va être bien obéissante.
« Si ma petite-fille chérie
suit bien ce que je lui conseille, elle fortifiera sa santé et pourra venir retrouver son Agnès de Jésus et, comme elle, devenir une bonne et fervente Épouse de Jésus ! ! !
« Je vous baise de tout mon cœur, ange d'enfant, et prie Jésus de bénir sa petite fiancée. (...).
« Vous avez une grande place dans mon cœur.
« Ma Thérèse, aimons bien Jésus.
Sr Marie de Gonzague r.c. ind. »
(LC 6, fin déc. 1882 ou janvier 1883; CG I, p. 135.)
Affection maternelle, virilité d'éducatrice, bon sens : le ton est donné. C'est ainsi que Mère Marie de Gonzague traitera « son ange d'enfant » jusqu'au bout.

Notre si bonne Mère

Le 31 janvier 1883 ont lieu les élections de communauté : « La Mère Geneviève fut élue Prieure, Sr Marie des Anges Sous-Prieure, Mère Marie de Gonzague 1re Dépositaire [= économe] et Sr Fébronie 3e Dépositaire. » De plus. Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, précédemment maîtresse des novices, confie cette charge à Mère Marie de Gonzague.
Quelle demande celle-ci reçoit-elle de sa Thérésita ? Elle n'a pas gardé sa lettre, mais lui répond, un matin de carême, / aux aurores :
« Ma chère petite Thérésita,
« Je vous embrasse de tout mon cœur qui vous aime bien fort; après Pâques je vous verrai, et je vous donnerai une bonne réponse, selon vos désirs; espoir et confiance !
« Le Saint temps de pénitence me force au silence aujourd'hui; vous pouvez m'écrire aussi souvent que votre petit cœur le voudra; notre si bonne Mère est tout à fait heureuse de notre union, ange chéri...
Votre Mère Sr Marie de Gonzague r.c. ind.
« Je vous écris avec les yeux de la foi, je n'y vois pas, il est 5 heures 1/2 et je suis sans lumière.
« Dormons bien et mangeons beaucoup ! » (LC 9, en CG I, pp. 138 s.)
Mais l'heure n'est plus aux conseils. Au milieu de toutes ces « mères », perdues et retrouvées, aux Buissonnets ou au Carmel, le cœur de la petite Thérèse ne résiste pas. Elle craque nerveusement, le soir de Pâques, 25 mars 1883.

« Maman » (Ms A, 57 r°.)

On sait la suite (Ms A, 27 r°/31 v°) : « étrange maladie » de presque deux mois, devant laquelle la science capitule. Enfin, le dimanche de Pentecôte, 13 mai 1883, c'est l'ultime assaut : « Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa Mère du Ciel, elle la priait de tout son cœur d'avoir enfin pitié d'elle... » (Ms A, 30 r°.) La seule et vraie « Maman » de tous les humains répond par un « ravissant sourire ». Marie (Martin) comprend tout : « Thérèse est guérie ! ». Elle court porter la nouvelle au Carmel.

Thérésita, la postulante en herbe, ne doit pas nous faire perdre de vue la vraie postulante du 2 octobre 1882, Pauline Martin, devenue sœur Agnès de Jésus. Mère Marie de Gonzague l'accueille en tant que Prieure, Mère Geneviève comme maîtresse des novices. Les rôles s'inversent aux élections du 31 janvier 1883.

7. Mère Marie de Gonzague, maîtresse de noviciat (1883-1886)

Pour les postulantes et novices de 1883, « Notre Mère » devient donc « ma Mère ». Le noviciat comprend alors :
—    sœur Marie-Emmanuel, veuve de 54 ans, professe depuis le 7-10-1880;
—    sœur Marie de Saint-Joseph, 24 ans, la « professe du centenaire », 17-10-1882, désignée comme « ange » de sœur Agnès ;
—    sœur Isabelle des Anges, une postulante qui se trouve encore là à Noël 1882 (cf. LC 5) mais qui ne restera pas.
Deux nouvelles recrues s'adjoindront au groupe en 1883-1884 :
—    sœur Marie de Jésus, 21 ans, le 26 avril 1883 ;
—    sœur Marie-Philomène, 45 ans, le 7 novembre 1884.
Mère Marie de Gonzague est à la veille de sa cinquantième année : dans toute sa maturité. « Je m'attachai beaucoup à elle, confiera plus tard Mère Agnès. Elle était grande, distinguée, elle me témoignait une affection très particulière... pieuse aussi, et d'une grande franchise, avec une certaine candeur qui avait des charmes. »

Vêture de sœur Agnès de Jésus (6 avril 1883)

Le 13 mars 1883, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse informe M. Martin : « C'est avec bonheur que je vous fais part de la réception de votre chère fille; toute la communauté en est dans la joie, ce qui vous dit, Monsieur, combien on l'aime. » (LD 449). Des parents sont toujours heureux de tels compliments. Et de fait, la gentille Pauline sait gagner les cœurs. Cérémonie fixée au vendredi 6 avril, fête reportée de saint Joseph.
Bien qu'alitée chez les Guérin depuis Pâques (25 mars), la petite Thérèse peut rencontrer sa Pauline en mariée, au parloir extérieur, avant la cérémonie. Elle s'asseoit une fois encore sur ses genoux, la comble de caresses (cf. Ms A, 28r°). Mais bien vite on la ramène aux Buis- sonnets. Sœur Agnès se souvient : « Je la vois encore entrer au parloir, si douce, si belle ! Elle avait une robe de cachemire bleu ciel, une ceinture de soie de même couleur, un grand chapeau blanc avec une plume d'autruche. »
Pendant la maladie de l'enfant, il n'est guère de lettre de Pauline qui ne transmette un message de ce genre : « Quand je vais voir ta mère Marie de Gonzague, nous parlons de toi toutes deux comme d'une petite fille bien-aimée, gâtée... Elle te chérit bien fort aussi, cette douce Maman de ton âme. » (LC 12, mai 1883.)

Pauline attend Thérèse (mars-mai 1884)

Ayant pris l'habit le 6 avril 1883, sœur Agnès peut espérer faire profession le 7 avril 1884, selon les habitudes de l'époque. Elle doit donc être présentée, toujours selon les us et coutumes, au vote des sœurs capitulantes environ un mois auparavant. En fait l'admission est différée d'un mois. Un texte tardif l'attribue à « une jalousie inconsciente » de Mère Marie de Gonzague, qui aurait souhaité se réserver l'honneur d'une telle profession, après son retour au priorat, soit en 1886... La « légende » ne tient pas debout. « Passez outre », aurait dit une Jeanne d'Arc en pareille occurrence (1). Revenons aux faits.
Le 28 mars 1884, sœur Agnès exulte : « Mon petit Père chéri, je viens te faire part de ma joie, je suis au Carmel pour la vie ! (...) Mère Marie de Gonzague me charge de te dire, mon petit Père, qu'elle est bien heureuse de garder toujours ta Pauline. » (LD 482).
Mère Geneviève confirme le même jour : « C'est avec une joie égale à celle de votre chère enfant que je vous fais part de son admission à la Ste Profession. Son désir serait que ce jour tant désiré aurait la même date que la première communion de votre cher Ange. Nous espérons. Monsieur, pouvoir condescendre à ce désir. Vous êtes un Père vraiment heureux car Dieu verse à grands flots ses bénédictions sur votre intéressante famille. » (LD 483; 28 mars 1884.)
Pour aider sa « petite fille » à se préparer au « premier baiser de Jésus » dans l'Eucharistie, sœur Agnès lui a confectionné un carnet de prières pour mars- avril (cf. CG I, pp. 156 ss.). La première communion aura lieu en mai et la novice interroge sur la date exacte (LC 26 et 27). Enfin la bonne nouvelle : c'est le 8 mai (LC 28). Chaque semaine, la petite Thérèse reçoit une lettre de Pauline (il n'y a pas de carême qui tienne !). Comme en 1883, elle peut lire presque à chaque fois : « Mère Marie de Gonzague embrasse sa petite fille et l'aime de tout son cœur. » (LC 23, etc.).

« On n'a jamais vu ça ! » (7 mai 1884)

Mère Geneviève est maintenant trop infirme pour monter à la Salle du Chapitre le 8 mai. Il est décidé que la cérémonie des vœux aura lieu au rez-de-chaussée, dans l'oratoire intérieur. La sous-prieure, l'excellente Marie des Anges, aidée de sœur Marie de Saint-Joseph et d'autres sœurs, n'en finit pas de décorer le petit sanctuaire. Rien de trop beau pour fêter à la fois la fondatrice bien-aimée, la jeune professe et la première communiante (future postulante) ! On se croirait presque revenu au jubilé du 22 juillet 1881.
Le soir du 7, après l'office de Matines, commence la veillée de prière au chœur, autour de la jeune professe. Auparavant, Mère Marie des Anges prie Mère Marie de Gonzague d'aller « admirer les décorations » à l'Oratoire, avec sœur Agnès. Ce n'est guère l'heure. La maîtresse refuse et reste au chœur. Au bout d'un moment cependant, elle rejoint sœur Agnès à l'oratoire... et n'en croit pas ses yeux : couronnes entrelacées, écussons, fleurs, reliques et lampes sur l'autel, deux colombes (Agnès et Thérèse). Elle se fâche pour de bon : « C'est beaucoup trop faire, on n'a jamais vu cela, etc. » Certes, rien de trop pour les demoiselles Martin; mais pensons un peu aux autres jeunes sœurs, sans famille ou presque sans fête... Et Mère Marie de Gonzague regagne le chœur. La pauvre Pauline a le cœur brisé (« Que de choses peuvent faire saigner un cœur sensible comme le mien ! » avouera-t-elle bientôt; LD 489, 12 juin 1884). Elle se réfugie à l'ermitage du Sacré- Cœur, et pleure à chaudes larmes. Elle s'en veut surtout — elle le confiera un jour — d'éprouver de telles angoisses à cause de sa Maîtresse, au lieu d'être toute à la joie de son union avec Jésus. Elle supplie la Vierge Marie de « détacher son cœur de sa Maîtresse »...

Comme au Thabor (8 mai 1884)

Au matin du 8 mai, la novice s'est ressaisie et prononce ses vœux « dans une grande paix ». « Mère Geneviève me parla comme une sainte et j'oubliai mes peines. (...) A la fin de l'après-midi, je vis ma petite Thérèse au parloir, « avec son
voile blanc comme le mien ». Elle me regardait avec un air si profond et si doux ! Quels instants pour nous deux !... Je sortis du parloir toute réconfortée, un peu comme les Apôtres quand ils descendirent du Thabor. Une atmosphère céleste m'environnait. »
Mère Marie de Gonzague offre une image à Thérèse avec ces lignes :
« Mère Marie de Gonzague à son enfant chéri, sa Thérésita. Souvenir d'un jour doublement cher au cœur de la mère de ses enfants bien-aimés !
Sa Thérèse reçoit son Jésus pour la première fois.
Son Agnès s'unit à l'Époux des vierges ! au Roi des rois !
Oh ! oui, je comprends ! (LD 523)

On a parfois présenté Mère Marie de Gonzague comme une sorte de bourreau (de soi même et des autres) à la santé de fer. Les documents, au contraire, la montrent souvent malade : asthme ? allergie ? Er tout cas, fréquentes bronchite; (cf. Ms C, 14 v°). Le 28 mar: 1884, Pauline mendie des « chiques » à son père : « Ma pauvre Mère M. de Gonzague est bien souffrante, sa pauvre poitrine est si oppressée que cela fait pitié... il n'y a ,que cela — sucer des chiques — qui lui fait du bien. » (LD 482) Mme Guérin elle, donnera bientôt de confiture de rhubarbe : « Mère- Marie de Gonzague a caché ses pots comme des trésors, elle avait peur qu'on lui en vole pour l'infirmerie, je ne pouvais m'empêcher de rire hier en lui aidant. » (LD 492, fin juin 1984
Seule Thérèse saura parler du « cœur si aimant » de Mère Marie de Gonzague (LT 190). Il permettait à celle-ci de comprendre beaucoup de choses, de la vie humaine comme de la vie spirituelle. Son éducation première, à la Visitation de Caen, ne pouvait que développer ce don, en la centrant sur le Cœur de Jésus, et dans la confiance et l'abandon.

C'est la Pauline de 1884 qui trace ces lignes :
« Je voyais ma Mère tantôt, et elle me parlait de cet abandon de l'âme, source de délices et de paix même dans la souffrance. Je le comprends : cette confiance, cet abandon plein de tendresse qui ravit ici-bas le Cœur de nos Pères et mères, comment ne toucherait-il pas le Cœur de notre Père du Ciel ? » (LD 491, 26 juin 1884.)
Grand brisement de cœur, pour Marie Martin cette fois, quand le P. Pichon s'embarque pour le Canada (4 octobre 1884). En juillet 1885 elle reçoit de lui une fleur « cueillie sur le rocher tout près des Cataractes » du Niagara. C'est retourner le fer dans la plaie. « Pour une fleur (elle-même) tout est brisé », écrit alors Marie à sœur Agnès... Mère Marie de Gonzague relit plusieurs fois cette phrase et dit à sa novice : « Oh ! oui, je comprends cela ! » (LD 523, 27-28 juillet 1885). Et peu après, au sortir d'un parloir : « J'ai raconté tout notre parloir à la Mère unique que tu connais, si tu savais comme elle comprend bien tout. Je l'aime de plus en plus. Je crois que son
affection pour toi a encore redoublé la mienne. » (LD 525, août 1885.)
Attention, « hirondelle Marie », attention !...


Mère Geneviève de Sainte-Thérèse achève péniblement son dernier priorat. Depuis 1884, l'enflure des jambes est telle qu'elle ne supporte plus la station debout. On la porte dans un fauteuil (non roulant) de l'infirmerie au chœur, du chœur au chauffoir, où elle passe ses journées dans une petite pièce contiguë, la Sainte-Baume comme elle l'appelle. Elle a plus de quatre-vingts ans lorsqu'elle rentre définitivement dans l'ombre, si « cachée », si obéissante qu'on l'eût prise pour une novice plutôt que pour une ancienne Prieure et Fondatrice ».

8. Un priorat fécond (1886-1889)

Les élections se déroulent le 3 février 1886. « La Mère Marie de Gonzague fut élue Prieure, la Sœur Fébronie sous-prieure, la Sœur Marie des Anges première Dépositaire et la Sœur Saint-Stanislas troisième Dépositaire. » Sœur Marie des Anges est nommée maîtresse des novices.
La Communauté compte alors vingt-quatre sœurs, dont cinq converses et plusieurs infirmes. Au noviciat, deux jeunes professes : Agnès de Jésus et Marie de Jésus, et une novice d'âge, mûr, sœur Marie-Philomène. Celle-ci fait profession entre les mains de Mère Marie de Gonzague le 25 mars 1886.

Pieux complots

Les travaux d'approche se multiplient autour de Marie Martin, depuis l'été 1885 : ce que le Père Piat qualifie de « pieux complot ». Au parloir ou par écrit, Pauline « la presse dans ses derniers retranchements ». « Quand est-ce que tu vivras de la même vie et sous le même toit que moi ?... » (LD 528) « J'appelle l'avenir de tous mes vœux, tu sais bien quel avenir... » (LD 550) « Que cette année (1886) soit pour toi et pour moi la grande année ! Ah ! si tu savais comme je te désire, comme je sens de plus en plus ta place marquée à côté de moi, dans ce petit cloître béni ! » (LD 555).
Mère Geneviève, encore prieure, félicite Marie de « la vocation dont son amour vous gratifie », et choisit déjà son nom : « Marie de la Croix » (LD 546).
Mais Marie se fait tirer l'oreille. « J'entrerai quand le bon Dieu me le dira, mais il ne m'a pas montré assez clairement sa volonté. — Ne crois pas, rétorque sœur Agnès, qu'il t'apparaîtra pour cela. Tu vas avoir 26 ans, il est temps de prendre une décision. — Je ne le ferai pas de moi-même. Puisqu'il sait bien que je veux faire sa volonté, il m'enverra plutôt un ange pour
me le dire. » (Cf. Père Piat, Marie Martin, p. 89.) Alerté en secret par Sœur Agnès — avec l'indispensable complicité de Mère Marie de Gonzague —, « l'ange » se manifeste... par la plume du Père Pichon, alors au Canada : « Répondez à ma question. Quand serez-vous donc Marie du Sacré-Cœur ? Que pensez- vous de votre présence dans la famille ? Est-elle encore nécessaire ? » (LD 558) Il faut s'exécuter... L'entrée est fixée au 15 octobre 1886.

Le miroitage des eaux...

Sœur Agnès avait écrit, peu de temps avant : « Notre Mère aime bien sa Marie, cela me fait tout à fait plaisir. Je me dis : Au moins, elle sera comprise de ce cœur-là ! » (LD 564).
Comprise, et même éprise de « ce cœur-là » ! Sœur Marie du Sacré-Cœur s'attache passionnément à Mère Marie de Gonzague. Avec indulgence, la prieure passe sur bien des choses chez la postulante puis la novice, généreuse certes, mais si peu conformiste, et guère « régulière ». Au soir de sa vie, l'intéressée reconnaîtra qu'elle devait à cette largeur d'esprit d'avoir reçu l'habit (19 mars 1887)    et fait profession (22 mai 1888).
La médaille a son revers. Sœur Agnès, qui achève son noviciat le 21 juin 1887, ne le comprend que trop bien, par expérience : le « charme » d'une Mère prieure comporte bien des écueils chez une jeune religieuse. Elle essaie donc de dégriser sa sœur Marie : « Notre Mère est un rayon de la bonté de Dieu, un filet d'eau limpide et transparent découlant du fleuve éternel, on peut s'y désaltérer, mais pour ne plus avoir soif il faut remonter à la source » (LD 600). « Ma colombe a des yeux de colombe, mais quand elle va se désaltérer aux fontaines d'ici-bas, le petit passereau qui veille trouve que le miroitage des eaux de cette vie fait encore trop d'effet sur son cœur » (LD 604). Il en fera bien des années encore... Et « marraine » n'en admirera que davantage l'héroïsme de sa filleule devenue carmélite : Thérèse saura très tôt se priver d'aller boire « à cette source enchantée » (LT 75).
Qu'on ne croie pas pour autant à de la faiblesse chez Mère Marie de Gonzague, mais elle a ses méthodes... Presque octogénaire, sœur Marie du Sacré- Cœur rapportait en riant cette anecdote à son infirmière : un jour, toute jeune religieuse, elle n'en pouvait plus de « combats » contre une sœur. Elle frappe chez la prieure pour décharger son irritation. Mère Marie de Gonzague, en train d'écrire, écoute le déluge de paroles sans même lever la tête. Quand la plaignante a épuisé ses griefs, la Mère se tourne vers elle et se- contente de conclure en réitérant cette seule question dans un crescendo expressif : « Et vous, ma sœur Marie du Sacré-Cœur ? Et vous, ma sœur Marie du Sacré-Cœur ? Et vous, ma sœur Marie du Sacré-Cœur !... » Stupéfaite, interloquée, Marie se retire sans demander son reste.

Bientôt l'heure tant désirée

D'abord atterrées par l'annonce, en août 1886, du prochain départ de Marie, leur seconde (ou troisième) mère, Céline et Thérèse se ressaisissent peu à peu. Après sa métamorphose de Noël, la benjamine (14 ans en janvier 1887) connaît une plénitude humaine imprévisible. Reines et maîtresses aux Buissonnets, les deux jeunes filles goûtent « l'idéal du bonheur » (Ms A, 49 v°). Pas pour longtemps ! Portée par une grâce irrésistible, Thérèse brûle les étapes pour réaliser sa vocation. Si Marie du Sacré-Cœur est plus que réticente, sœur
Agnès de Jésus est la meilleure avocate de sa petite sœur auprès de Mère Marie de Gonzague. La Prieure s'engage à fond en faveur du projet, pourtant si peu raisonnable à vues humaines. Elle inaugure — ou mieux elle développe son rôle d'éducatrice auprès de sa « Thérésita chérie ». Céline se plaint-elle que celle-ci ne mange pas assez ? La réprimande arrive :
« Où donc est la promesse faite par mon petit enfant de manger beaucoup beaucoup ? Il faut faire comme si nous étions au Carmel; eh bien ! lorsque nous serons au réfectoire il faudra. prendre tout ce que l'obéissance nous donnera; si on a mal à la tête c'est la faiblesse, il faut manger davantage; convenu.
« Est-ce que mon séraphin ne veut pas venir retrouver ses aînées si heureuses au service du bon Dieu ? Si on ne prend pas la nourriture nécessaire, on ne pourra réussir ! Du courage, enfant du cœur, patience et espérance, les années marchent, les mois sont courts, les jours sont des heures et bientôt l'heure tant désirée sonnera » (LC 53).
Et pendant le voyage à Rome, quand les affaires de Thérèse paraissent s'embrouiller :
« Tout ce que Jésus veut est marqué du sceau de la croix, et il ne faut pas traîner cette croix mais la porter ! plus vous irez, trésor d'enfant, plus vous comprendrez tout ce que la grâce de la vocation, que Jésus vous a donnée, mérite de sacrifices pour son amour... » (LC 62).
Après le « fiasco » de l'audience de Léon XIII (20-11-1887) et devant l'intransigeance irritée de M. Delatroëtte, sœur Agnès de Jésus est comme décontenancée. Mère Marie de Gonzague ne démissionne pas pour autant et s'adresse à M. Guérin :
« Je crains fort M. le Supérieur entêté; pour vous seul ce mot; on ne connaît vraiment pas la raison de l'enfant » (LD 656).
Et le 15 décembre 1887, au même :
« Moi, je ne puis rien faire pour le moment; l'enfant doit rester dans le silence, comment nous tirer de là ? Il me semble, Monsieur, qu'il n'y a rien que votre perspicacité qui puisse y arriver. (...) Je crois qu'il faut un miracle pour que la chère enfant soit exaucée dans son désir de Noël » (LD 658). Le miracle n'aura pas lieu. Mais le 28 décembre, Mgr Hugonin autorise Mère Marie de Gonzague à recevoir la postulante de quinze ans. Hélas ! « cette fois c'était l'arche sainte qui refusait son entrée à la pauvre petite colombe » (Ms A, 68 r°). « Pauline » s'inquiète soudain pour sa petite fille des rigueurs du Carême qui commence dès le 15 février 1888. Elle sollicite un sursis : attendons après Pâques ! On ignore la réaction de Mère Marie de Gonzague, mais elle se range à ce parti.

Travaux

Achevé officiellement par la plantation du calvaire en 1877, le monastère demande encore bien des aménagements. La prieure décide en 1887 d'en finir avec cette humidité qui persiste au réfectoire et dans les cloîtres, depuis la grande inondation (1875). « Béton et crasse de forge » assainissent d'abord le terrain et l'on remplace les pavés rouges (réutilisés dans les greniers) par des noirs, gris, blancs, dessinant une sorte de damier. On reconstruit les quatre perrons du préau, en face des allées qui conduisent au calvaire. Améliorations et peinture au réfectoire; peinture et lambris neuf au chauffoir. Dans sa pauvreté, le petit carmel lexovien est fin prêt pour fêter ses cinquante ans d'existence (les fondatrices arrivaient le 15 mars 1838) et pour accueillir la jeune Thérèse Martin.

9. Une éducation forte et maternelle (1888-1893)

Voici donc Thérèse postulante à quinze ans, bien décidée à « se donner tout entière » à Jésus, à « ne plus vivre que pour lui » (LT 43). Mère Marie de Gonzague, prieure, prend en main la réalisation de cet idéal. « Tout est parfait », tel est le constat qu'elle fait après un mois d'observation : « jamais je n'aurais pu croire à un jugement aussi avancé en 15 années d'âge !... pas un mot à lui dire ». Oui, « une perfection ». Pourquoi douter de la sincérité de ces lignes adressées par la prieure à la tante Guérin (17 mai 1888) ? Thérèse ne l'ignore pas : sa Mère l'aime beaucoup et dit d'elle tout le bien possible (Ms 1, 70 v°). La tentation n'en est que plus grande d'exploiter cette disposition pour se faire cajoler. Mère Marie de Gonzague est trop perspicace, et la postulante trop fidèle à la grâce, pour que pareil « malheur » vienne compromettre l'œuvre de Dieu. A dessein, la prieure va donc se montrer « très sévère ». Faut-il noter que, dans quelques années, les novices en diront autant de leur jeune maîtresse, Thérèse de l'Enfant-Jésus (Ms C, 23 r°) ? Dans Histoire d'une Ame (1898), Mère Agnès rapportera deux réprimandes de Mère Marie de Gonzague; l'une devant les sœurs : « On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant de quinze ans ! c'est une pitié ! Allez donc ôter cette toile d'araignée et devenez plus soigneuse à l'avenir. » L'autre concerne le jardinage imposé à la postulante par sœur Marie des Anges, maîtresse des novices, pour lui donner de l'exercice avant l'heure d'oraison de 17 heures : « Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien ! Qu'est-ce donc qu'une novice qu'il faut envoyer tous les jours à la promenade ? » Lenteur, peu de dévouement dans les emplois sont les reproches habituels que Thérèse entend dans ses rares entretiens avec sa prieure. Au demeurant, ces procédés font partie du programme du noviciat de cette époque. La postulante, loin de se sentir « persécutée », doit plutôt surmonter un attachement excessif à Mère Marie de Gonzague. Elle trouve « une foule de permissions à demander » pour justifier des visites au bureau de celle-ci, uniquement pour « trouver quelques gouttes de joie », « contenter sa nature » (Ms C, 22 r°). Elle doit se cramponner à la rampe de l'escalier pour se refuser ces « consolations du cœur ». Un jour, son aînée, sœur Marie du Sacré- Cœur se fait démon tentateur : elles passent ensemble devant la cellule de la prieure. Marie va justement y entrer. Elle fait signe à Thérèse de la suivre, mais cette dernière descend rapidement l'escalier. « Voyant son héroïsme, j'avoue que je fus confuse en me comparant à elle », notera Marie dans ses Notes préparatoires au Procès.

Conseils spirituels

On a retrouvé dans les papiers de Thérèse, après sa mort, plusieurs des billets que lui adressait sa prieure, soit pendant ses propres retraites, soit au moment de la vêture (1). Le ton est des plus affectueux mais les conseils maintiennent avec virilité l'aspirante à la sainteté sur des chemins de foi.
« Je ne veux pas que l'enfant de ma tendresse se laisse aller à une si grande tristesse. Je ne sais rien pour la prise d'habit... Avant de se faire de la peine, il faut attendre » (lettre du 6/10 décembre 1888).
« Que mon benjamin, mon petit grain de sable dise tout à sa mère, elle le comprend... Quelle joie, une humiliation ! Cela vaut tous les trésors du Panama! [allusion aux pertes faites par M. Martin dans son investissement pour la construction du canel de Panama]. Redisons quand il nous arrive de faire une bévue : heureuse faute qui me mérite cette humiliation ! Quant à nos misères, nous n'avons qu'une chose à faire, en former un petit paquet et le déposer dans le Cœur de Jésus pour qu'il les change en autant de mérites pour la Patrie » (lettre du 10 décembre 1888).
« Une toute petite humiliation bien reçue, acceptée avec joie, vaut plus au Cœur de Jésus que toutes les plus grandes croix du monde, s'il se niche dans leur acceptation un peu de recherche de soi-même, un petit grain de vanité, un tantinet d'amour-propre, un iota de quelque chose indigne du Cœur de Jésus !... » (LC 95).
Et quand Thérèse se lamente de voir sa vêture ajournée de 24 heures — quelle déception : le 10 janvier au lieu du 9 !... — Mère Marie de Gonzague la raisonne : ce qui importe, ce n'est pas de prendre l'habit à telle ou telle date, mais d'écouter Jésus demander « à son âme, unie à son amour : as-tu compris mon cœur qui t'a choisie pour ne plus faire qu'un avec moi ?... » (LC 103). Seul importe le Don de Dieu ! Quelques mois plus tard, c'est un appel et une prophétie que Mère Marie de Gonzague lui dédie : « Je ne vais pas vous faire rire mais il faut la vérité en toutes choses ! Jésus a taillée ma violette pour souffrir et je ne veux
pas être prophète aujourd'hui, mais je puis cependant dire à ma petite fille, c'est la souffrance, plus encore le sacrifice qui vous fera une grande sainte»» (LC 118).
Au dos d'une image, une nuit de Noël :
« Restons enfant près de notre Époux chéri et à son berceau nous apprendrons la simplicité et l'humilité qui feront de ma bien-aimée fille une grande et sainte Thérèse de Jésus » (CG, 1097).
On n'en finirait pas de citer ces écrits trop peu connus. « Souvent, bien souvent je pense à ma petite fille, j'ai de l'ambition pour elle », avait écrit sœur Agnès de Jésus (LC 77). Mère Marie de Gonzague pourrait signer des • deux mains cette déclaration. • Chacune a sa manière, ces deux mères spirituelles orientent la jeune carmélite vers la haute sainteté.

« Une parfaite religieuse »

Au lendemain de la profession de Thérèse (8-9-1890), la prieure écrit au Carmel de Tours : « Cette Ange d'enfant a 17 ans et demi et la raison de 30 ans, la perfection religieuse d'une vieille novice consommée, et la possession d'elle-même, c'est une parfaite religieuse, hier pas un œil n'a pu rester sec à la vue de sa grande et entière immolation. » Mais le don de soi se monnaie au jour le jour. Et la Mère doit soutenir le courage de Thérèse :
« Je sais que mon enfant est généreuse et qu'elle ne cherche que la croix de son bien-aimé, qui a été abandonné de tous... » « O enfant bien-aimée, je ne vous abandonne pas dans mon cœur car vous y êtes bien avant. Nous souffrons, Jésus est loin, mais pourtant, que je le vois près du cœur de son Épouse ! Plus encore, car elle vit tout entière dans cet Amour infini... J'envie votre sort, enfant chérie... » (LC 143).
« Il faut marcher en âme forte et vigoureuse. Je ne crois pas mon agnelet sans défaut, bien loin de là, je sais très bien qu'il a ses misères et ce sont elles qui font de notre vie une vie méritoire,
une vie apostolique parce que ce sont les victoires remportées sur les défauts qui obtiennent tout ce que nous voulons ! Des âmes, des âmes à Jésus ! Quelle miséricorde... Aimons Jésus, enfant de sa tendresse, vivons d'amour, pour mourir d'amour; puisque notre Sainte Mère a eu ce désir, nous pouvons marcher sur les traces de notre Mère ! Nous aimerons si fort au ciel, commençons dès ici-bas notre ciel... » (LC 144).
Tels sont les enseignements de cette prieure, janséniste paraît-il.

Un juste équilibre

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Parce qu'on a fait de Mère Marie de Gonzague, en un temps encore peu éloigné, une virago méchante et presque monstrueuse — et la légende a la vie dure —, faut-il aujourd'hui l'auréoler de sainteté ? Ce n'est certes pas pécher par médisance que de rappeler son défaut dominant, largement signalé dans les dépositions du Procès : la jalousie. Longuement interrogée par le Père Piat (en vue de réfuter Van der Meersch), sœur Geneviève a bien circonscrit le mal : « uniquement lorsque son autorité était en jeu ». Thérèse elle-même a fait au moins deux expériences instructives en ce domaine.
L'une date de la retraite d'octobre 1891, prêchée par le P. Alexis. Selon la coutume de l'époque, chaque sœur va se confesser, par « ordre de religion », une fois au début, une fois à la fin de la retraite. Elle a le droit d'y retourner dans l'intervalle. L'incident rapporté relève-t-il du premier ou du second tour ? Peu importe. Pour Thérèse, l'heure de passer au confessionnal se trouve pendant le réfectoire. Mère Agnès rapporte : « Mère Marie de Gonzague se rendit compte du temps qu'elle avait pris, m'appela et ne me cacha pas sa colère. Elle avait mille soupçons, elle ne pouvait comprendre qu'on ne se contentât pas de sa direction, et d'ailleurs que pouvait avoir à dire cette enfant, etc. » Effrayée, sœur Agnès se rend en secret au confessionnal, frappe à la porte et supplie Thérèse de revenir en communauté... Mais comme elle ne vient pas de la part de la prieure, la pénitente lui répond avec calme et d'un ton résolu : « Non, je ne sortirai pas, le bon Dieu veut que je sois ici en ce moment, je dois profiter de ses grâces et de ses lumières. Je supporterai ensuite toutes les peines qu'il enverra. » Et elle rentre au confessionnal. Résultat : la prieure lui interdit de retourner voir le Père Alexis ! Ordre très dur « qui liait sa liberté de conscience ». Sacristine, Thérèse entend le prédicateur faire les cent pas dans la pièce contiguë (il n'a guère de « clientèle »...) Elle confie sa douleur à sa maîtresse de noviciat, qui lui conseille d'insister auprès de Mère de Marie de Gonzague. « Mais pour plus de perfection, elle préféra garder le silence et obéit avec Notre Seigneur obéissant jusqu'à la Croix. » (Cf. PO, 418; PA, 361.)
L'autre fait est bien connu. Il s'agit de l'avertissement fraternel de Thérèse à sa compagne de noviciat, sœur Marthe de Jésus, vers le 8 décembre 1892. La prieure leur a permis d'avoir des entretiens spirituels. Mais même ainsi, il ne faut pas s'afficher au grand jour, de peur d'indisposer la supérieure. Et Thérèse n'ignore pas qu'elle risque très gros le jour où elle décide de mettre sœur Marthe en garde contre une affection toute humaine envers Mère Marie de Gonzague. C'est encore sœur Agnès qui lui exprime son effroi; « Vous risquez d'être trahie, alors Notre Mère ne pourra plus vous supporter, et vous serez renvoyée dans un autre monastère. Je le sais bien, mais puisque je suis certaine maintenant que c'est mon devoir de parler, je ne dois pas regarder aux conséquences. » (CGI I, 668.) Oui, « parfaite religieuse », cette sœur Thérèse ! Elle sait se taire avec le Père Alexis ou parler à sœur Marthe, parce qu'elle garde les yeux fixés sur Jésus seul. C'est Lui qu'elle cherche uniquement, dans l'obéissance, même s'il lui paraît « certain que les supérieurs se trompent » (Ms C, 11 r°).

10. Dans le rang... (1893- 1896)

Le 13 février 1889 avait vu une élection sans surprise. Le vote communautaire maintenait en charge les trois « élues » de 1886 : prieure, Mère Marie de Gonzague; sous-prieure : sœur Fébronie; économe (et maîtresse des novices), sœur Marie des Anges; troisième conseillère : sœur Saint-Stanislas. Mais la « succession » s'annonce préoccupante au terme du triennat, car Mère Geneviève de Sainte-Thérèse est maintenant clouée au lit, et Mère Marie de Gonzague ne sera pas rééligible en 1892.

Sœur Agnès, dauphin

Vers la fin de 1891, sœur Agnès entre un jour à l'infirmerie de Mère Geneviève. Elle y trouve Mère Marie de Gonzague. A son entrée, les deux Mères baissent le ton et la regardent d'un air énigmatique. Par la suite, on lui laisse entendre qu'il était justement question d'elle, de sa possible élection au priorat... L'hiver 1891-1892 est néfaste pour le Carmel. Décès de la fondatrice (5-12-1891), épidémie d'influenza qui enlève trois anciennes en six jours et laisse la communauté désemparée, affaiblie. Le chanoine Delatroëtte écoute les instances des sœurs qui demandent de surseoir aux élections. Mgr Hugonin accorde un délai d'un an. La prieure sortante met ce temps à profit pour préparer les esprits à la solution souhaitée par elle : l'élection de sœur Agnès.

« Le doigt de Dieu » (20 février 1893)

Laissons la parole à la tante Guérin, qui annonce le jour même la « grande nouvelle » à sa fille Jeanne :
« Devines-tu qui est nommée supérieure ?... C'est ta cousine Pauline. Aussi tu ne saurais croire dans quelle émotion elle est aujourd'hui. Ton papa est allé la voir... Elle ne pouvait rien dire... On n'entendait que des petits sanglots. (Il l'a donc) encouragée dans sa nouvelle charge. Heureusement elle aura la Mère Marie de Gonzague pour la guider, car c'est un grand poids qui lui tombe sur les épaules, jeune comme elle est (...). La situation était assez délicate, la Mère Marie de Gonzague était présente et cela demandait beaucoup de tact. Il est certain que notre chère petite Pauline a tout ce qu'il faut pour faire une bonne supérieure, mais elle est si timide, si
facile à émouvoir, sa santé est faible, puis elle est bien jeune. Une fois qu'elle aura pris le dessus, et qu'elle sera bien pliée à sa charge je suis sûre qu'elle sera très bien. Je crois, ma chère petite Jeanne, qu'il sera bon que tu lui écrives une petite lettre, seulement tu penseras que la Mère Marie de Gonzague pourra la voir, et toi aussi, tu seras astreinte à une certaine réserve. (...) J'oublie de te dire que notre petite Pauline a été élue à l'unanimité des voix. Il paraît que c'est très rare de voir une élection se faire ainsi. On y voyait le doigt de Dieu. » (CG II, 687.) Le doigt de Dieu... guidé par Mère Marie de Gonzague, a donc désigné une jeune sœur de trente et un ans, totalement inexpérimentée, timide, émotive, mais naturellement douée pour le commandement. « Heureusement », Mère Marie de Gonzague va pouvoir la guider !... Voire !

Lune de miel

La docilité de « l'Agneau » facilite les rapports, tandis que Céline et les Guérin sont mis à contribution pour gâter celle qu'on appelle désormais « Grand'mère » (Mère Marie de Gonzague n'a que 59 ans)... Grave alerte en avril : l'ancienne prieure fait des crises d'asthme :
« Que nous avons eu peur hier soir ! Quelle était malade... Elle me parlait comme une personne mourante, j'étais brisée, je pleurais ! Elle me disait que le bon Dieu m'aiderait, qu'elle ne m'était plus nécessaire, que la Mère Geneviève serait avec moi, etc., et me donnait ses dernières recommandations... juge de ma peine ! » (De Mère Agnès à Céline, avril 1893.) « Les fraises ont fait grand plaisir à Ma Mère chérie qui est encore
toute souffrante. » (Vers le 6 mai.) « Mère Marie de Gonzague s'est donné un grand coup dans l'œil hier, elle n'a pas vu de la journée et souffrait beaucoup... Enfin c'est bien le cas de le dire qu'elle a toujours plaie ou bosse. J'ai bien de la misère. » (Fin mai.) Mais on trouve aussi des notes de ce style :
« Tu vas dans quelques jours recevoir une lettre à mon adresse, je te prie de ne pas me l'envoyer mais de me l'apporter toi-même à l'occasion, ce n'est pas pressé. Il ne faut pas que Mère Marie de Gonzague le sache. » (Mai 93).

Diamants polis...

Mme Guérin disait juste : cela demande « beaucoup de tact » de vivre à l'ombre d'une « grand' mère » ombrageuse... C'est du Canada cette fois que nous arrivent les premiers échos des difficultés prévisibles. Le Père Pichon écrit à sœur Marie du Sacré-Cœur :
« Je connais l'âme de mes filles (le fort et le faible) beaucoup mieux que vous ne pensez; vous ne m'apprenez rien. Mon cœur sent la position délicate faite par Jésus au cher Agneau et je n'ignore pas toutes les ressources qu'elle tient du Ciel pour y faire face. Ma pensée va plus loin que votre plume et je la sens à l'unisson de votre pensée... En lisant l'histoire des orages petits et grands que votre plume me confie si finalement, je me suis rappelé ce joli mot de Fénelon : « Dieu polit un diamant avec un autre diamant ! » J'y rêve doucement. Chère petite bergère, aidez-la à sourire au bouquet de myrrhe ! » (19-9-1893)

Au milieu des orages

Le mot est lâché : « orages petits et grands ». Mais nous
n'en saurons guère plus car si les Procès parlent abondamment des colères et des « scènes épouvantables » de Mère Marie de Gonzague à sa jeune prieure — sous le coup de la jalousie, assure-t-on —, on chercherait en vain, dans les documents connus à ce jour, des exemples précis. A quel propos ces scènes éclatent- elles ? En quels termes se manifeste la colère de « Grand' mère » ? Impossible de rien découvrir à ce sujet, même en passant au crible les papiers d'archives. Déception pour le lecteur, peut-être, mais on n'a pas à inventer ce qu'on ignore. A signaler toutefois la réaction de sœur Saint-Vincent de Paul, pourtant adulatrice attitrée de Mère Marie de Gonzague, et témoin d'une scène terrible : « O Mère Marie de Gonzague — dit-elle avec indignation — c'est bien mal de faire souffrir ainsi votre mère prieure ! » (PA, 145) En effet, ce jour-là, Mère Agnès, par ailleurs si émotive, accusait le coup au point de friser l'évanouissement...

Thérèse, no man's land

Quoique non visée par ces « éclats », Thérèse ne peut pas ne pas en ressentir le contrecoup. Sœur Marie des Anges nous en laisse un témoignage émouvant. « Témoin parfois des pénibles difficultés que Mère Marie de Gonzague occasionnait à Mère Agnès de Jésus, devenue prieure, elle souffrait cruellement en silence. Un jour cependant elle me dit le cœur plein de larmes et d'une tristesse qui se peignait sur son visage : « Je comprends maintenant ce que Notre-Seigneur a souffert de voir souffrir sa Mère en sa Passion. » (NPPA, inédit.)
La force l'emportait cependant sur les larmes, comme l'atteste un témoin sans complaisance, sœur Marie-Madeleine : « Une autre fois je pus juger combien son amour [à Thérèse] pour notre Mère Agnès de Jésus était surnaturel. Il venait d'y avoir une scène violente avec Mère Marie de Gonzague et comme je me lamentais sur notre Mère, ma Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus me dit : « Je jubile, plus je la vois souffrir, plus je suis heureuse ! Ah ! Sœur Marie-Madeleine, vous ne connaissez pas le prix de la souffrance ! Si vous saviez le bien que cela fait à son âme ! » Dans des occasions comme celle dont je parle, jamais elle ne s'absentait d'un exercice de communauté, ne fût-ce qu'un instant, pour aller consoler ses sœurs. Ce n'était que lorsqu'on l'envoyait chercher qu'elle sortait pour remettre la paix. » (NPPO)
Il arrivait en effet qu'on vint chercher Thérèse pour « remettre la paix »... Comme si sa présence, sa sainteté aimante et forte apaisait les fureurs de Saul contre le petit David ! Sa paix contagieuse jouait pour Mère Marie de Gonzague le rôle d'une sorte de no man's land. Le jour approche où, à l'expiration de ce triennat houleux, et au lendemain d'une élection difficile (21 mars 1896), il lui faudra « consoler » la vieille Mère ulcérée, inconsciente sans doute de récolter ce qu'elle venait de semer.
Plus tard, Mère Agnès jugera les choses avec recul :
« Pauvre Mère Marie de Gonzague ! C'est elle pourtant qui avait travaillé à mon élection mais elle ne pouvait souffrir que je prenne trop d'autorité. Elle m'aurait voulue toujours sous sa domination. Ce que j'ai souffert et pleuré pendant ces trois ans ! Mais je reconnais que ce joug m'était nécessaire. Il m'a mûrie et a détaché mon âme des honneurs. » (Souvenirs intimes).

11. Maîtresse des novices (1893-1896)

Pour avoir transmis le 20 février 1893 à Mère Agnès de Jésus la houlette de prieure — qu'elle sera souvent tentée de reprendre en main avant le temps —, Mère Marie de Gonzague ne reste pas pour autant sans responsabilités. La communauté l'a élue « première dépositaire ». A l'époque, la charge d'économe est pratiquement liée à ce titre. De plus, Mère Agnès de Jésus la désigne comme maîtresse des novices, en remplacement de sœur Marie des Anges, maîtresse depuis 1886. Celle-ci, aux mêmes élections, est élue sous-prieure; la troisième conseillère étant sœur Saint-Raphaël. C'est dire que Mère Marie de Gonzague participe à toutes les réunions du Conseil, initiant sa jeune prieure à ses nouvelles responsabilités...

Le noviciat de 1893

En février 1893, le noviciat rassemble deux professes et une postulante. Voici d'abord Thérèse, 20 ans, qui termine normalement sa formation le 8 septembre suivant. Vient ensuite sœur Marthe de Jésus, converse, 28 ans, qui poursuit la sienne jusqu'en septembre 1893. Inutile de rappeler son affection débordante pour Mère Marie de Gonzague. Thérèse emploiera un jour une comparaison sans complaisance, celle du « chien qui s'attache à son maître » (Ms C, 21 v°). Quant à Marie-Madeleine du Saint-Sacrement, 23 ans, postulante depuis sept mois (les converses font alors un an de noviciat), son peu de sympathie pour sa maîtresse ressort clairement de ses dépositions au Procès de l'Ordinaire. Son aversion pour Thérèse n'est pas moins grande, d'ailleurs. En définitive, elle n'aimera jamais qu'une personne Mère Agnès de Jésus. On ignore malheureusement le thème des enseignements de Mère Marie de Gonzague aux novices qu'elle réunissait, selon la coutume d'alors, chaque jour de 14 h 30 à 15 heures.

Une sous-maîtresse

« Quand j'entrai au Carmel, je trouvai sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus maîtresse des novices », affirme sœur Marie- Madeleine dans des notes de 1910 (NPPO, inédites). Assertion fausse : à son entrée le 22 juillet 1892, la maîtresse est sœur Marie des Anges. Au Procès de l'Ordinaire, elle rectifie d'ailleurs : « Au commencement de 1893, six mois
après mon entrée, mère Agnès étant devenue prieure, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus devint maîtresse des novices. » (PO, 477). Sur quoi le Tribunal l'interrompt : « La Mère Marie de Gonzague n'avait-elle pas alors le titre et l'office de maîtresse des novices ? »
— « Oui, répond Marie-Madeleine sans s'embarrasser de périphrases, mère Marie de Gonzague, ancienne prieure, avait été nommée officiellement maîtresse des novices; mais c'était pour avoir la paix. Elle ne pouvait pas former les novices comme il fallait, et sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus avait reçu la mission officieuse de la suppléer d'une manière aussi discrète que possible dans ce ministère de formation. » (PO, 477). Mère Agnès de Jésus n'a pas parlé autrement, quelques mois plus tôt : « Elle (Thérèse) fut chargée, à titre d'auxiliaire, de la formation des novices (1893), étant âgée de 20 ans. Cette charge lui fut d'abord confiée par moi qui étais prieure en 1893. » (PO, 143). Question du juge : « Pourquoi seulement aide au noviciat et non pas maîtresse ? » Réponse de Mère Agnès : « Devenue prieure en 1893, je crus devoir donner le titre de maîtresse des novices à la mère Marie de Gonzague qui sortait alors de la charge de prieure. » (PO, 144). Le juge insiste : « Mais pourquoi cette nomination de Thérèse comme auxiliaire ? » Mère Agnès a son explication : « Je me crus obligée par convenance de nommer Mère Marie de Gonzague maîtresse des novices. Mais, à de réelles qualités, se joignaient en elle des lacunes et des défauts dont j'espérais contrebalancer l'influence fâcheuse en lui adjoignant sœur Thérèse dans l'exercice de cette charge. » (ibid.)
Au Procès Apostolique, même son de cloche : « Pour atténuer le mal autant que possible, je dis à sœur Thérèse de veiller sur ses deux compagnes. En réalité, c'est sur sœur Thérèse que je comptais pour conduire le noviciat. » (PA, 148). « C'était elle en réalité que j'avais chargée des novices », écrit-elle ailleurs (NPPA/ Prudence).
Que tout cela est donc tortueux et bien féminin ! Mère Marie de Gonzague fait élire sœur Agnès prieure en espérant bien gouverner par disciple interposée. Rappelons qu'au début de son priorat, Mère Agnès est sous l'influence de Marie de Gouzague et ce n'est que progressivement qu'elle prendra son autonomie. Elle nomme Mère Marie de Gonzague maîtresse officielle du noviciat mais lui donnant une auxiliaire en la personne de Thérèse. 

Thérèse, « chien de chasse » (1894)

Le 7 septembre 1893, sœur Marie-Madeleine reçoit l'habit de carmélite et commence son année canonique de noviciat. C'est alors, très probablement, que Mère Agnès de Jésus « l'oblige » à rencontrer Thérèse une demi-heure chaque dimanche (CG II, 924). La novice racontera elle-même comment elle se cachait à l'heure convenue : « Alors elle (Thérèse) me cherchait et lorsqu'elle n'avait pu me trouver et qu'elle me rencontrait ensuite, elle me disait : « Je vous ai cherchée et je n'ai pas pu vous trouver. » Je lui répondais froidement : « J'étais occupée. » Et elle gardait dans cette circonstance son visage
calme et souriant (CG II, 728). On imagine, après cette « chasse », ce que pouvait être la docilité de Marie-Madeleine aux bons conseils de Thérèse...
Celle-ci fut plus heureuse à partir de juin 1894 lorsque sœur Marie de la Trinité vint rajeunir le noviciat. On peut penser que date de ce moment la démarche de Mère Agnès auprès de Mère Marie de Gonzague : « J'arriverai à faire comprendre à mère Marie de Gonzague, maîtresse titulaire des novices, que sœur Thérèse pourrait peut-être lui être utile dans l'accomplissement de sa tâche auprès des novices. Elle se servit en effet de sœur Thérèse qu'elle appelait " son petit chien de chasse ". » (PA, 148). Thérèse décrit à Céline son rôle auprès de la nouvelle venue : « Maintenant elle m'aime bien, mais je tâche de ne la toucher qu'avec des gants de soie blanche... Cependant j'ai un titre qui me donne bien du mal, je suis un " petit chien de chasse ", c'est moi qui cours après le gibier toute la journée. Tu sais, les chasseurs (les maîtresses de novices et prieures) sont trop grandes pour se couler dans les buissons, mais un petit chien... ça a le nez fin et puis ça se coule partout !... aussi je veille ma fille de près et les chasseurs ne sont pas mécontents de leur petit chien... Je ne veux pas faire de mal à mon petit lapin mais je le lèche en lui disant avec compassion que son poil n'est pas assez lisse, que son regard est trop celui d'un lapin de garenne, enfin je tâche de le rendre tel que mes chasseurs le désirent : un petit lapin bien simple qui ne s'occupe que de la petite herbette
qu'il doit brouter. Je m'amuse, mais dans le fond je pense que le lapin vaut mieux que le petit chien... » (LT 167). Prudence et humilité de l'auxiliaire de Mère Marie de Gonzague ! Au surplus, Mère Agnès ne lui facilite pas la tâche en la chargeant de missions secrètes. Car si elle l'a donnée comme « ange » à sœur Marie de la Trinité, selon la coutume de l'Ordre, pour l'initier aux pratiques extérieures de la Règle, la prieure a recommandé de surcroît à la postulante « de prendre ses conseils pour sa formation comme si elle eût été maîtresse de noviciat » (témoignage au PO). Toujours ces « comme si » ambigus, qui créent une situation fausse à souhait.
Quoi d'étonnant alors si Mère Marie de Gonzague, remarquant que l'influence de Thérèse devenait trop effective, en prît ombrage et rabrouât son auxiliaire ? (Cf. PA, 148). « Il fallait toujours, en effet, que Thérèse parlât aux novices comme compagne, ou bien la jalousie de la pauvre Mère M. de G. s'éveillait et des scènes avaient lieu. » (NPPA/Prudence). On verra comment, même après 1896, « la Servante de Dieu continua, jusqu'à sa mort, ce rôle mal défini près des novices » (PA, 149). Mais qu'en pensait finalement Mère Marie de Gonzague en son for intérieur ? Elle l'écrira un jour en marge de l'acte de Profession de Thérèse : « Elle remplit la difficile obédience de Maîtresse des novices avec une sagacité et perfection qui n'avait d'égal que son amour pour Dieu. » Pour viser les années 1896-1897, ce texte n'en est pas moins précieux, et tout à l'honneur de sa rédactrice.

La mort de M. Martin (29-7-1894) laisse à Céline la liberté de suivre sa vocation. « Elle était prête à voler bien loin pour trouver Jésus, mais Jésus la fit voler tout près... Il se contenta de l'acceptation du grand sacrifice qui fut bien douloureux pour la petite Thérèse. » (Ms A, 82 v°). En ces quelques lignes de 1895, Thérèse rappelle le projet du P. Pichon qui attendait Céline au Canada pour fonder une sorte d'institut séculier avant la lettre. Les trois sœurs de Thérèse, elles, attendaient Céline au Carmel ! C'était d'ailleurs le vœu profond de celle-ci. Il semble qu'on n'ait pas informé
Mère Marie de Gonzague du dessein du P. Pichon : « Pauvre mère, elle ne sait rien du tout... tu vois comme nous sommes discrètes » (LT 168). En revanche, elle reçoit communication, avant envoi, de la lettre de Céline à M. Delatroëtte, sollicitant son admission au Carmel, fût-ce comme converse. « Mère M. de G. a bien pleuré en lisant ta lettre » (ibid.). Elle va jeter dans la balance tout le poids de son prestige auprès du supérieur qui craint toutefois « que l'entrée d'une quatrième sœur ne soit opposée à l'esprit et même à la lettre de la Règle ». M. Delatroëtte se réserve de traiter « avec qui de droit cette grave et si importante question » (CG II, 783). Mgr Hugonin — ce « qui de droit » — concède l'admission de Céline « à titre de bienfaitrice ». Il n'en résultera aucun privilège pour la nouvelle postulante, qui porte donc à cinq recrues le jeune bataillon confié à Mère Marie de Gonzague.
La prieure, Mère Agnès de Jésus, renouvelle a fortiori pour Céline la décision prise trois mois plus tôt à propos de Marie de la Trinité. Thérèse sera son « ange » mais, en fait, avec pleins pouvoirs pour sa formation spirituelle, parallèlement à celle dispensée par la Maîtresse en titre. Immense joie pour Thérèse. Que de fois n'en avait-elle pas rêvé ! « Ah ! si ma Céline était là près de moi ! Mais non ! Ce serait un trop grand bonheur pour la terre... Et cela me semblait un rêve irréalisable. Pourtant ce n'était point par nature que je désirais ce bonheur, c'était pour son âme, pour qu'elle marche par notre voie... Et quand je l'ai vue entrer ici, et non seulement entrer, mais donnée à moi complètement pour l'instruire de toutes choses; quand j'ai vu que le bon Dieu faisait cela, dépassant ainsi mes désirs, j'ai compris quelle immensité d'amour il a pour moi... » (CJ 16.7.2).
En fait, les deux sœurs reprennent leurs entretiens spirituels du Belvédère (1887), prolongés depuis lors en de fréquents parloirs. Mère Marie de Gonzague ne peut qu'y souscrire. Mais le rôle de formatrice proprement dit, concédé à Thérèse, ne se déploiera que progressivement, comme le prouve un épisode intéressant quant à la « méthode » de la Maîtresse en titre.
On est à la fin de février 1895 ou au début de mars. Thérèse vient de composer l'un de ses plus beaux poèmes : Vivre d'Amour ! Sœur Marie de la Trinité en est si enthousiasmée qu'elle en rêve... Une nuit, elle commente en songe, à l'intention de sa jeune sœur, l'un des plus beaux vers de Thérèse : « T'aimer, Jésus, quelle perte féconde ! » « Je sentais bien, raconte la novice, que mes paroles pénétraient dans son âme et j'étais ravie de joie. » (Ms C, 24 v°). Idée lumineuse : après le carême, Marie de la Trinité écrira à sa sœur pour lui dire que « Jésus la veut tout à Lui ». Soit, répond Thérèse, mais il faut d'abord « en demander la permission à Notre Mère » (c'est ainsi qu'à l'époque les novices appellent leur Maîtresse). Mère Marie de Gonzague est surprise d'une demande aussi prématurée, car le carême est loin de toucher à sa fin. Elle répond à la novice « que ce n'était point par des lettres que les carmélites doivent sauver les âmes mais par la prière » (C, 25 r°). Nous voilà fixés sur le bon sens de Mère Marie de Gonzague et surtout son sens carmélitain : priorité de la prière sur toute autre forme d'apostolat. Thérèse nous apprend l'issue de l'affaire : par la seule prière et avant toute lettre, la sœur de Marie de la Trinité se consacre à Dieu avant la fin du carême : « C'était un véritable miracle de la grâce » (ibid.).
En introduisant cet épisode dans son Manuscrit C, Thérèse a précisé : « Je ne m'occupais alors que de l'unique novice qui se trouvait ici et dont j'étais l'ange »
(C, 24 v°). En effet, Marthe et Marie-Madeleine, professes l'une et l'autre, ne sont plus à proprement parler « novices », ou du moins Thérèse ne s'occupe plus de leur formation. Elle semble même oublier sa chère Céline, qui a pris l'habit le 5 février 1895 et dont elle « s'occupe » bien quelque peu. Sr Marie de la Trinité lui était plus spécialement confiée.

« Des saintes pas composées »

Mère Marie de Gonzague eut-elle connaissance de l'offrande de Thérèse à l'Amour miséricordieux ? Les tout premiers jours, sans doute pas : c'est à Mère Agnès, prieure, que Thérèse en parle dès le 9 juin 1895, surtout pour lui demander l'autorisation d'associer sa sœur Céline à une démarche aussi importante. Mais peu après, sœur Geneviève fait part de son bonheur à son père spirituel d'alors, le P. Lemonnier, de la Délivrande, qui lui répond sans retard (CG II, 808). A titre de Maîtresse, Mère Marie de Gonzague voyait tout le courrier des novices, à l'aller et au retour. La voici donc informée.
Quelques jours plus tard, le 14 juin, en faisant son chemin de croix, Thérèse reçoit la blessure d'amour qui consacre son holocauste et la désigne — à son insu — comme chef de file d'une lignée spirituelle. Cette grâce d'une forte intensité eut-elle des répercussions physiques qu'aurait remarquées Mère Marie de Gonzague ? Une tradition orale établit un lien entre ladite « blessure d'amour » et le billet qui va suivre (cf. CG II, 809 s.). Il vaut d'être cité intégralement car il nous renseigne sur la mentalité, voire la spiritualité de la Maîtresse des novices : « J.M.J.T. D'après ce que l'on m'a dit ce soir, je me suis heureusement trompée, ma double novice et fille bien aimée n'a rien qui la fatigue : Deo gratias...
« J'aime mieux les blessures faites à ma fille que le Dard de la pauvre Mère Saint Ephrem [religieuse de la Providence de Lisieux - Mère Geneviève lui a écrit - voir ici]. O enfant, qu'il y a d'illusions dans ces têtes remplies de ces grandes choses... Comme nous sommes heureuses de préférer la gaieté, la simplicité de notre Sainte Mère à toutes ces dévotions qui fatiguent, même à entendre. Comme Elle savait unir à ses grandes voies l'amabilité qui charme le cœur, elle savait aimer et se faire aimer ! Vive son tambour et son turlututu... Ces lignes étaient commencées hier soir mais notre aimée petite Mère est venue se reposer sur le cœur de sa pauvre et indigne vieille fille; moi j'ai quitté ma fille pour ma Mère en les aimant l'une et l'autre du plus profond de mon cœur.
« Soyons des saintes, mais pas composées par une fausse dévotion.
Votre pauvre mère. »

Une sixième novice (15 août 1895)

Marie Guérin avait senti se confirmer sa vocation de carmélite en assistant, le 24 septembre 1890, à la prise de voile de Thérèse. Son entrée aurait eu lieu dès 1893 sans une « fièvre muqueuse » qui l'affaiblit plusieurs mois. En 1895, elle semble assez solide pour affronter les rigueurs de la Règle. Mais quatre sœurs et une cousine germaine dans une communauté de 25 membres en moyenne, n'est-ce pas beaucoup, et la porte ouverte à la constitution d'un « clan » ? Mère Marie de Gonzague ne semble pas le penser à l'époque. Nul doute que son crédit auprès du supérieur et de l'évêque n'ait pesé en faveur de cette admission — au titre de « bienfaitrice » également.
Le petit groupe qu'anime la Maîtresse avec beaucoup de jeunesse de cœur s'enrichit donc d'un sixième membre. La moyenne d'âge est de vingt-cinq ans (Thérèse n'en compte encore que vingt-deux et demi). Plus
encore que Mère Marie de Gonzague, Thérèse se trouve comblée : en pleine découverte de sa petite voie, elle tente de faire de ses compagnes autant de disciples. En fait elle ne réussira vraiment qu'avec sœur Geneviève et surtout la benjamine du groupe, Marie de la Trinité.

*

A l'auteur de ces lignes qui l'interrogeait, voici trente ans, au sujet de Mère Marie de Gonzague, sœur Geneviève, octogénaire, répondait avec conviction : « Mais on l'aimait ! Mais vous l'auriez aimée ! Seulement — poursuivait-elle avec une mimique appropriée — on la craignait comme on craint un orage quand on n'a pas de parapluie... »


Texte inachevé de Sr Cécile (1929-2010) carmélite de Lisieux


 

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