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Circulaire de Mère Marie de Gonzague

 

Marie Davy de Virville (1834-1904) 


Paix et très humble salut en Notre Seigneur, qui vient d'affliger bien sensiblement nos coeurs, en rappelant à Lui notre vénérée et bien‑aimée Mère ADÈLE‑ROSALIE‑MARIE DE GONZAGUE. Elle était âgée de 70 ans, 10 mois, et de vie religieuse 44 ans, dont 27 passés dans la charge de Prieure.

Notre regrettée Mère était née à Caen d'une famille plus honorable encore par ses vertus que par ses titres de noblesse. Si l'auteur de l'Imitation nous avertit sagement de ne point nous laisser éblouir par l'éclat d'un grand nom qu'il appelle « une ombre », il ajoute cependant qu'il est permis de se glorifier de ses ancêtres lorsqu'ils se sont distingués par leur vie sainte. Or, notre chère Mère comptait dans sa famille de véritables saints, entre autres SAINT ANTOINE DE PADOUE dont le nom célèbre est à notre époque sur toutes les lèvres pieuses. Et cependant sa modestie et son mépris des grandeurs de la terre nous permettaient à peine d'évoquer devant elle ce grand souvenir. 

Ce fut notre vénérée Mère GENEVIÈVE DE SAINTE‑THERÈSE, de si douce et si sainte mémoire, qui ouvrit à notre bien‑aimée Mère Marie de Gonzague les portes de son Carmel le 29 novembre 1860, qui lui donna le saint Habit le 30 mai 1861 et reçut ses voeux aux époques ordinaires. Dès lors elle pouvait l'appeler « sa fille et sa couronne », comme autrefois notre séraphique Mère nommait si gracieusement sa coadjutrice : la Vénérable Mère Anne de Jésus.

Avec quel bonheur, ma Révérende Mère, nous vous aurions entretenue des vertus et des travaux accomplis par cette seconde Mère de notre Carmel, pendant sa longue carrière religieuse, pendant ces années surtout où elle consuma sa vie et ses forces pour achever les constructions de notre monastère, embellir notre chapelle, élever dans notre préau, ce petit Calvaire immortel devant lequel, tant de fois, « THÉRÈSE, sa fille et sa couronne », elle aussi, effeuilla ses roses.

Mais nous lui avons promis de respecter absolument son humble désir, qui était de n'avoir d'autre circulaire qu'un simple billet réclamant les suffrages de l'Ordre, non pas encore pour elle‑même, mais pour les âmes du Purgatoire, en faveur desquelles elle avait fait le voeu héroïque. 

Au jour des grandes révélations, ma Révérende Mère, vous pourrez pénétrer avec nous les secrets de cette vie cachée au monde. Qu'il nous soit seulement permis, en attendant l'heure de Dieu, de vous dire, en peu de mots, combien fut édifiante et sainte la mort de cette Mère bénie. Si l'on dit justement « Telle vie, telle mort », si la mort est réellement l'écho de la vie, vous devinerez déjà bien des choses.

Notre bonne Mère Marie de Gonzague, après avoir pratiqué les austérités de notre règle pendant toute sa vie religieuse, pour ainsi dire, fut atteinte, il y a huit mois, d'une tumeur à la langue. Elle porta jusqu'à la fin ses cruelles souffrances avec un héroïque courage, ne se plaignant jamais, sinon de ne pouvoir plus réciter le saint bréviaire. « Quand pourrai‑je retourner au choeur ? disait‑elle en versant des larmes. Oh! comme il est pénible de.ne plus dire l'office divin, de ne plus chanter les louanges du bon Dieu ! »

Cependant elle remplissait encore sa charge de dépositaire et venait le plus possible en communauté, par fidélité, sans doute, mais aussi parce qu'elle savait bien que sa présence consolait nos coeurs. 

Il en fut ainsi jusqu'au 8 décembre, jour de la clôture de notre retraite annuelle, dont notre bonne Mère suivit tous les exercices, sans manquer une seule des précieuses instructions données par notre pieux Aumônier, en qui elle avait une absolue confiance. Ce jour‑là, elle put gagner encore, avec nous, l'indulgence du Jubilé.

L'après‑midi sans que rien ne l'eût fait prévoir, il lui survint une crise d'étouffement d'un caractère si grave, que nous voulûmes immédiatement appeler notre dévoué docteur. Mais elle s’ y refusa doucement et manifesta le désir d'assister, le soir, à une petite fête tout intime, en l'honneur de la Vierge Immaculée, Patronne de notre monastère. Cette fête se terminait par le chant .d'un cantique, dont les dernières paroles semblaient une prière pour notre Mère chérie :

Bientôt viendra le soir de notre vie...
Sur l'océan des pleurs, nous ne voguerons plus.
Alors, ô très clémente, ô très douce Marie,
Etoile du matin, phare de la Patrie,
Montre‑nous ton Jésus !

Elle vint s'agenouiller ensuite devant la statue de Marie, toute rayonnante de lumières, et lui jeta un regard touchant, qui semblait dire : C'est à moi, ô Mère ! que vous montrerez la première votre Jésus... Le lendemain, en effet, elle descendit à l'infirmerie, et le samedi soir, 10 décembre, elle reçut le Saint Viatique et l'Extrême‑Onction avec les plus vifs sentiments de foi et de piété.

A partir de ce moment, la vie de notre si chère malade ne fut plus qu'une lente agonie. Parfois elle souffrait cruellement, et lorsque nous essayions, par des calmants, d'endormir son mal, elle nous disait avec une simplicité d’ enfant : «Ma Mère, n'est‑ce point de la lâcheté de ma part d'accepter ces adoucissements ? Je ne souffre pas seulement un quart d'heure, sans vous le dire, et aussitôt vous y apportez remède. Il faudrait peut‑être attendre plus longtemps avant de me plaindre… ? Ah ! la souffrance est une si grande chose ! C'est par elle que nous prouvons au bon Dieu notre amour et notre reconnaissance. » 

Jusqu'à sa mort, cette Mère bien‑aimée ne cessa de nous édifier ainsi, offrant toutes ses souffrances pour la sainte Eglise, pour la France, pour les Communautés persécutées et pour nos familles.

Nous étions frappées surtout de ses paroles d'humilité profonde, qui nous rappelaient les exhortations de notre Mère sainte Thérèse, lorsqu'elle s'écriait sur son lit de mort : « Vous ne rejetterez pas, Seigneur, un coeur contrit et humilié. J'espère être sauvée par les mérites de Notre‑Seigneur Jésus‑Christ. »

Notre regrettée Mère, elle aussi, répétait avec un accent inexprimable :«Ayez pitié de moi, ô mon Dieu! J’ai eu bien des misères dans ma pauvre vie, je vous ai beaucoup offensé. Ne m'abandonnez pas!»                                                                                                                

Nous devinions cependant que la confiance dominait en cette âme tous les autres sentiments. Combien de fois nous dit‑elle dans l'intimité de ces derniers jours : « O ma Mère, comme le bon Dieu a été miséricordieux envers moi ! C'est une remarque que j'ai faite toute ma vie. Voyez, j'avais peur de l'exil, et je vais mourir avant de connaître cette croix. En ce moment, je n’ai plus aucune crainte, je veux voir le bon Dieu, non pas comme un Juge, mais comme un Père plein de tendresse et de miséricorde. Je suis son enfant, je vais à Lui avec une confiance filiale. Je m'abandonne à Lui entièrement. »

C'est dans ces saintes dispositions, ma Révérende Mère, que notre tant aimée Mère Marie de Gonzague rendit à Dieu son âme, le samedi 17 décembre, à cinq heures et demie du matin, après une agonie paisible, la Communauté et nous présentes. 

Notre sainte Mère affirme, au « CHEMIN DE LA PERFECTION », que les âmes trouvent Dieu tel qu'elles le désirent, tel que leurs aspirations le pressentent. Nous aimons à croire que notre vénérée et si chère Mère fit la douce expérience de cette révélation si consolante, et qu'au lieu d'un Juge redoutable, elle ne trouva pour la recevoir, au seuil de l'éternité, qu’un Père lui tendant les bras et lui ouvrant son Coeur. 

Cependant, ma Révérende Mère, comme nous ne savons pas le degré de pureté exigé du Seigneur pour l'entrée au Ciel d’une âme qu'il a comblée de grâces, nous vous prions de faire rendre au plus tôt, à notre bien‑aimée Mère, les suffrages de notre saint Ordre; par grâce, une Communion de votre fervente Communauté, une journée de bonnes oeuvres, l'indulgence du Chemin de la Croix et des six Pater.

Elle vous en sera très reconnaissante, ainsi que nous, qui avons la grâce de nous dire avec le plus profond respect et la plus religieuse union, Ma Révérende et très Honorée Mère,                                                       

Votre humble soeur et servante,
Soeur Agnès de Jésus,
De notre Monastère du Sacré‑Coeur de Jésus et de l'Immaculée Conception
des Carmélites de Lisieux, le 20 décembre 1904.

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