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Marie Guérin par le P. Piat - chap. 1


Extraits de la biographie de Marie Guérin rédigée par le P. Stéphane-Joseph Piat, franciscain (1899-1968). Le livre, épuisé, a été publié par l'Office Central de Lisieux en 1967. Ces extraits sont mis en ligne avec la gracieuse autorisation de l'Office Central de Lisieux. Le Père Piat a longuement rencontré les soeurs de Thérèse au parloir et a en obtenu des informations très précises ; on le consulte encore aujourd'hui en s'appuyant sur la rigueur de ses dates et des évènements mentionnés.

A la Pharmacie Guérin

 

A l'ombre des hautes tours de la cathédrale Saint- Pierre, en plein cœur du Lisieux pittoresque et médiéval, la pharmacie Guérin dressait jadis sa silhouette austère, alignant, en position d'angle, sur la Place et la Grande- Rue, sa double façade classique à quatre étages.

Sans égard pour la lignée d'apothicaires qui, depuis 1550, s'étaient succédé en ce lieu, sans considération surtout pour la relique d'histoire thérésienne que cons­tituait cette demeure, les bombardements de 1944 ont jeté bas ce témoin du passé. Les Buissonnets survivent en leur enclos de mystère. De l'altière maison qui leur fut pour un temps fraternellement associée, il ne reste plus pierre sur pierre.

Celui qui la recevait des mains de M. Fournet, à l'été de 1866, Isidore Guérin, était destiné à devenir une des personnalités les plus en vue de sa cité d'adoption. Né le 2 janvier 1841 à la caserne de Saint-Denis-sur-Sarthon, dans l'Orne, transplanté, trois ans plus tard, à Alençon, il avait grandi, espiègle et volage, sous le regard indulgent de ses parents, parmi les caresses de ses deux sœurs, Elise et Zélie, qu'il suivait, en benjamin quelque peu gâté, à près d'une décade d'intervalle.

Au terme de brillantes études à l'école des Frères, puis au lycée public, délaissant la carrière médicale que les siens convoitaient pour lui et qui avait fait l'objet de ses premières aspirations, il s'était laissé tenter par le démon de la chimie. Un bref stage sur place, plusieurs années à l'Ecole de Pharmacie de Paris, un internat au service chirurgical de l'hôpital de Bicêtre, enfin, en mai 1866, le diplôme de pharmacien de première classe emporté de haute lutte, lui avaient permis de briguer la succession de M. Pierre Fournet. Il avait été assez heureux pour s'imposer de surcroît à l'atten­tion de la seconde fille de son prédécesseur Le mariage, conclu le 11 septembre 1866, avait définitivement scellé son entrée en fonctions et son introduction dans la société lexovienne.

C'était un joli gars qu'Isidore Guérin, avec sa figure expressive et mobile, son front vaste que couronnait une opulente chevelure d'artiste, son regard vif et droit, ses moustaches bien taillées, l'allure svelte et martiale d'un officier du second Empire. Par ses mœurs turbulentes, il avait longtemps inquiété la tendresse jalouse de ses proches.

Pierre-Célestin Fournet s'était uni, le 11 novembre 1839, à Elisa Petit. Il en eut quatre enfants, dont deux morts en bas âge. Deux filles survécurent. La plus jeune, Céline, née le 15 mars 1847, épousa Isidore Guérin. L'aînée, Marie-Rosalie, se maria, le 7 juillet 1861, à César Maudelonde, et mit au monde cinq enfants : Ernest, Henry, Marguerite, Céline et Hélène.

équivoques du Quartier Latin, sa foi, sans chavirer, avait subi quelque déclin. Il avait frôlé l'aventure, et l'on chuchotait sous le manteau l'épisode tragique de certaine rixe où il avait échappé de justesse à un coup d'épée. Caractère entier, batailleur et volontiers fron­deur, il bravait les semonces de sa sœur Visitandine Elise, « la sainte Fille du Mans », comme on l'appelait, qui l'accusait avec une amusante indignation, et non sans exagération, de « boire l'iniquité comme l'eau ».

Il est vrai que Sœur Marie-Dosithée le morigène sans ménagement. Elle a beau rappeler à l'occasion le dicton cher à sa mère, qu' « on fait la barbe aux gens comme ils ont le menton », il faut à Isidore, à défaut d'humble docilités une réelle philosophie pour accepter sans broncher certaines algarades. Quelques silences pro­longés soulignent par périodes les limites de sa patience. Il veut bien se faire auditeur du Père Félix à Notre-Dame, réciter en fin de journée trois Ave Maria... mais jeûner pendant le carême et assister à deux Messes en semaine, c'est, pour l'heure, forcer la dose ! La tendresse, d'ail­leurs, reprend toujours le dessus et renoue le fil des missives. N'est-ce pas son aînée qui l'a, de ses prières, sauvé comme par miracle quand le croup, jadis, menaçait de l'emporter ? Et puis, les suffrages d'une moniale exemplaire ne sont pas à dédaigner lorsqu'on affronte un examen ou qu'on songe à s'installer ?

Plus fine et mieux avertie des réalités, Zélie Guérin, la future maman de Thérèse, vouait à son cadet une confiance obstinée. Ses lettres se faisaient insinuantes pour l'engager à visiter chaque jour le sanctuaire de Notre- Dame des Victoires. Elle le mettait en garde contre les promiscuités malsaines, en alléguant les souvenirs du vaillant M. Martin, qui naguère avait su vaillamment se défendre des « odeurs de Paris ». A l'occasion elle le gourmande de courtiser une tête légère, beauté toute en façade sur laquelle on ne peut faire fond.

Elle n'aura de repos que le jour où l'alliance avec Céline Fournet aura donné à Isidore une compagne de choix et, qui plus est, apparentée aux meilleures familles de la haute société lexovienne, comptant dans la galerie des ancêtres Thomas-Jean Monsaint, ancien vicaire d'Orbec-en-Auge, massacré, en haine de la foi, le 2 septembre 1792, à l'Abbaye. Grande et bien faite, encore que de complexion délicate et plutôt maladive, la jeune épouse séduisait avant tout par son exquise douceur. Dans sa petite enfance, ne la punissait-on pas de ses étourderies en l'attachant au pied d'une table avec un fil léger qu'elle n'eût pas brisé pour un empire ? Sa bonté enveloppante contribuera puissam­ment à tempérer ce qu'il y avait de brusque et d'auto­ritaire dans le caractère de son mari.

La pharmacie Guérin est des mieux situées. Les jours de marché, on voit s'arrêter à la porte les calèches des maisons les plus huppées du pays d'Auge. M. Guérin aime son métier et ne ménage pas sa peine. Sa probité est universellement reconnue. Sa compétence le fera

désigner comme expert chimiste par le Tribunal et comme membre du Conseil d'Hygiène. Il aime s'isoler pour des expériences en son appartement du second, qui deviendra légendaire dans la famille et donnera le frisson aux fillettes, en raison des analyses viscérales qu'il dut y pratiquer. Les qualités commerciales ne lui manquant pas, le succès semblait assuré. Le départ sera néanmoins difficile. La trésorerie est souvent à sec. La droguerie, achetée le 16 juin 1870, deviendra une cause de déboires, avant de flamber toute dans un malencontreux incendie, le 27 mars 1873. Restaurée, il faudra la fermer le 1er novembre 1883. Mme Martin soutient le jeune foyer de ses encouragements et de ses prières, M. Martin de ses conseils et le cas échéant, de son crédit, jusqu'à ce que l'affaire ait surmonté les difficultés initiales et atteint un degré de réelle pros­périté. Entre Alençon et Lisieux se noue une correspon­dance régulière, coupée de rares visites qui sont un événement.

C'est sur le plan spirituel surtout que les exemples de la rue Saint-Blaise se révèlent opportuns. Isidore Guérin ne reviendra que progressivement à la foi pleinement vécue. Son épouse, pratiquante certes, d'une étonnante maturité de jugement et d'un bel équilibre moral, n'avait pas reçu au foyer de spéciales leçons de ferveur. Son père ne fréquentait l'église qu'aux mariages et aux enter­rements. Les Fournet, de notoriété publique, étaient plus riches d'écus que de convictions religieuses. Du mot « Fournet », par interversion des lettres, les malins composaient « fortune ». Encore qu'il fît parfois figure de « parent pauvre » dans ce monde grassement nanti d'entreprises de rapport et de gentilhommières, le ménage Guérin sacrifia quelque peu à la tyrannie des relations de salon. Il fallut l'influence exercée par M. et Martin pour que les Lexoviens adoptassent peu à peu, l'épouse d'abord, puis, à son heure, son impétueux et loyal mari, le ton et le rythme joyeux d'une existence exemplairement chrétienne. L'évolution sera assez sensible pour qu'Isidore compte bientôt parmi les notables de la paroisse Saint-Pierre. On le voit, en 1874, participer à la fondation de la Conférence Saint-Vincent de Paul et du Cercle Catholique, puis entrer dans le Conseil de Fabrique de la Cathédrale, dont il sera nommé trésorier. Plus tard, il aidera à constituer la Société Civile de la nouvelle Ecole des Frères et appor­tera pour un temps son concours à la Conférence Saint-Louis de Gonzague.

Plus que toute autre. Soeur Marie-Dosithée applaudira à cette transfiguration. Les lettres de la Visitandine à Isidore sont désormais empreintes d'une sereine allé­gresse. Elle relève sa noble devise : « Je ferai les affaires du Bon Dieu et IL fera les miennes. » Elle admire sa foi ; elle va jusqu'à la comparer à celle d'Abraham. Elle en vient à le féliciter d'avoir, au temps de sa jeunesse, traversé Indemne les orages de la Capitale. Nous voilà loin du ton quelque peu sermonneur dont, jadis, elle reprenait les fredaines, somme toute vénielles, de l'étu­diant gavroche. Elle ne croit pas pour autant sa mission terminée. La Visitation du Mans reste le « haut lieu » d'où l'Esprit souffle sur toute la famille. C'est de là que vient le conseil, aussitôt mais en pratique, d'établir saint Joseph comme intendant de la pharmacie. Une corres­pondance régulière apporte à Lisieux comme à Alençon le parfum de la spiritualité salésienne, avec des formules où l'on pressent déjà certains traits de la « Petite Voie » :

« Moi, écrit la Visitandine, je vais au bon Dieu tout comme je le ferais à mon Père, même avec beaucoup plus de confiance et d'abandon. » — « Dieu aime d'un amour extrêmement tendre ceux qui s'abandonnent à Lui, et la mère n'a pas tant de tendresse pour son petit enfant que le Seigneur en a pour l'âme abandonnée. » — « Il faut avoir la foi et la confiance, faire ce qui dépend de nous, vivre en paix, et Dieu prendra soin de nous immanquablement. » « Notre-Seigneur ne veut point de forçats à son service. »

Pour ponctuer et illustrer ces enseignements, la «Sainte Fille » envoie à son frère l'Introduction à la Vie Dévote et aussi l'Année Sainte de la Visitation, douze volumes hagiographiques de huit cents pages, qu'on se dispute, dit-on — heureux temps ou heureuse illusion de l'épistolière ! — à la bibliothèque paroissiale du Mans.

En 1875, quand M. Guérin, inquiet pour sa santé, se rendra à la Grotte de Lourdes, il recevra cet encoura­geant billet : « Il n'est pas question, pour obtenir un miracle, d'être digne ; les plus indignes sont souvent les mieux exaucés ; et qui donc est digne ici-bas ? Ce sont les plus misérables, mais qui ont le plus de confiance ; à ceux-là, toutes les grâces. Cependant il est sûr qu'il faut soumettre sa volonté à celle de Dieu et ne vouloir que ce qu'il veut, mais aller à cœur large et ouvert recourir à sa bonté ; il faut être enfant à son égard, mais un enfant confiant... Moi, je suis heureuse... je vais à Dieu comme à mon Père, et avec cela je ne m'embarrasse de rien... et crois-tu que j'aurai à me repentir d'agir de la sorte, et que je trouverai mon Dieu moins généreux que je l'ai cru ? »

Le cadet, désormais, répond aux avances de sa grande sœur. En même temps qu'il lui adresse maints médi­caments et force largesses, il lui confie « ses pécheurs », car le voilà qui, à son tour, s'improvise convertisseur d'âmes, notamment au chevet de ses amis malades. Par-dessus tout, il recommande au Mans les intentions du foyer.

Les berceaux n'ont pas tardé à ensoleiller la maison. Le 24 février 1868, était née une petite Jeanne qui se verra toujours l'objet des prédilections paternelles. Le 22 août 1870, Marie-Louise-Hélène, dont le souvenir inspire ces pages, faisait son entrée dans la vie. Elle fut ondoyée le jour même de sa venue. Les cérémonies complémen­taires du baptême eurent lieu le 14 septembre. M. Martin fit fonction de parrain. Il aimera toujours tendrement cette jolie brunette, qu'il appellera « la Grecque », à cause de ses grands yeux de jais expressifs et profonds, et qui sera bientôt la compagne de jeux de sa Thérèse.

Le 16 octobre 1871, un garçon, ardemment attendu, n'apparaîtra que pour mourir dès réception du sacre­ment. Cette cruelle épreuve sera pour Mme Martin l'occasion d'adresser aux parents éplorés une émou­vante lettre de condoléances où, avec l'autorité de ses multiples deuils héroïquement supportés, elle chante l'honneur des mères chrétiennes qui donnent des élus au Ciel. Mme Guérin correspond à ces sentiments, si l'on en juge par le ton abandonné de sa réponse :

« Si Dieu m'a retiré cet enfant, c'est assurément pour son plus grand bien. Il s'est montré un bon Père pour nous puisqu'il a permis qu'il puisse être baptisé. Ce pauvre petit n'a pas connu les souf­frances de la vie. Dieu l'a mis tout de suite dans son beau Ciel. Toutes ces pensées-là me donnent de la résignation, car, vous le savez mieux que moi du reste, c'est là seulement où l'on peut puiser le courage. »

Sœur Marie-Dosithée intervient à son tour pour panser la blessure. Elle continuera d'apaiser l'âme inquiète de sa belle-sœur, elle l'invitera à moins se tourmenter comme aussi à montrer plus de fermeté dans l'éducation de la petite Jeanne. Quand elle sentira la mort approcher, elle encouragera encore les siens dans ce testament où passe par endroits un accent prophétique :

« Dieu, Dieu seul sera votre récompense. Je vous ai remis à ses soins, je suis tranquille sur vous, vous réussirez ; mais alors dans la prospérité, ne vous élevez pas, que vos goûts et votre petit train de maison soient modestes ; faites part de votre abondance aux pauvres, et vous verrez arriver votre dernier jour avec un visage riant. »

C'est jusqu'au bout la ligne du Docteur de Genève : « Filez le fil des petites vertus ».

A peine s'était-on partagé les reliques de la Visitandine qu'un nouveau deuil allait assombrir et, finalement, rapprocher les foyers d'Alençon et de Lisieux. Le 28 août 1877, MME Martin est terrassée par le mal terrible qui la minait depuis longtemps. Avant de partir, elle a, dans un suprême regard, confié à sa belle-sœur les futures orphelines. Déjà, dans la perspective de sa mort, M. Guérin avait proposé le transfert du foyer de M. Martin à Lisieux où le voisinage de leur Tante aiderait à parfaire l'éducation des enfants. L'offre, renouvelée avec insis­tance au lendemain des funérailles, ayant été agréée, il se mit en quête d'une maison et dénicha, en bordure du Parc de l'Etoile, le gracieux cottage des Buissonnets qui, par son initiative, entrerait dans l'histoire. Le mercredi 14 novembre 1877, il amenait lui-même à Lisieux ses cinq nièces que le père rejoindrait peu après, ses affaires entièrement liquidées. Marie, l'aînée, avait dix-sept ans et demi. Pauline en avait seize, Léonie qua­torze, Céline huit et demi. Quant à Thérèse, elle attein­drait cinq ans, le 2 janvier suivant.

Les deux familles, désormais, fusionneront au point de paraître n'en faire qu'une. Il s'en faut toutefois que le climat fût exactement le même de part et d'autre. On sait la simplicité patriarcale qui régissait l'existence solitaire de M. Martin et la formation de ses filles. M. et M™e Guérin n'avaient pas, en matière d'éducation, des principes aussi rigides. Dans la répression de ces défauts initiaux qui requièrent une surveillance de tous les instants et une Inébranlable fermeté, ils firent montre d'une certaine faiblesse. Leur Jeanne était quelque peu adulée. Quant à Marie, c'était un gai bambin, pétillant de malice, qui savait l'art de se faire pardonner ses fredaines par un bon mot. Très petite de taille et bien vite souffreteuse, elle dut aussi connaître les ménagements périlleux qu'exige une santé délicate. Ces nuances transparaissent dans les passages de l'Histoire d'une Ame qui ont trait aux rapports entre cousines.

Les affinités d'âge orientant les préférences, Céline Martin était devenue pour Jeanne une amie d'élection, cependant que Marie s'attachait à Thérèse plus jeune qu'elle de trois ans. Ensemble on fréquentait les cours des Bénédictines. On prenait volontiers rendez-vous place Saint-Pierre, pour gagner de concert l'Abbaye, sous l'œil vigilant des servantes de l'une et l'autre famille, Victoire et Marcelline. Le jeudi, on se retrouvait assez souvent en compagnie des fillettes de Mme Maudelonde, pour une promenade ou des jeux en commun, et, le dimanche, à tour de rôle, les enfants de M. Martin étaient invitées à la pharmacie, où leur père, le soir, à la clarté des étoiles, venait lui-même les chercher. C'est en de telles circonstances que Marie Guérin et Thérèse se muaient en anachorètes, retirées en une pauvre cabane, cultivant un maigre lopin de terre, se relayant à la contemplation. La fiction, un jour, les captiva tellement qu'elles continuèrent sur la rue j'innocente mimique et s'en allèrent, les yeux fermés, heurter violemment l'étalage de quelque marchand.

Aux grandes vacances, une excursion collective em­mène parents et enfants, dans un break loué pour la circonstance, à Saint-Ouen-le-Pin, où la grand-maman Fournet possède une modeste maison de plaisance.

Le séjour à la plage ajoute à ces rencontres l'agrément de la vie commune. En 1878,1885,1886,1887, Mr Guérin loue sur la côte pour un ou deux mois et invite tour à tour ses nièces à venir partager les charmes du chalet Colombe de Deauville, de la villa Marie-Rose ou du chalet des Lilas à Trouville. Thérèse s'y rendra plusieurs fois. Elle a gracieusement conté comment, ayant voulu attirer l'attention en imitant les doléances de Marie en ses migraines chroniques, elle n'avait réussi qu'à renou­veler à ses dépens la fable de l'âne et du petit chien. Se plaindre lui seyait si mal qu'on s'imagina que ses larmes cachaient quelque gros scrupule dont on voulut bien en vain la soulager.

A vrai dire, pendant toute cette période, Thérèse joua auprès de sa cousine un rôle d'ange gardien. Celle que, gentiment, elle appelait « Loulou » porta longtemps le poids d'une croissance prématurée. Elle devait souvent assister impuissante aux ébats de ses compagnes, assise à l'écart, frileusement emmitouflée dans une couverture. De fréquents maux de tête la tenaillaient ; des fluxions lui défiguraient le visage. Cela n'allait pas sans sautes d'humeur ni sans caprices, que Thérèse s'efforçait d'apai­ser avec des soins charmants et une bonne grâce infinie.

 

Au Procès de Béatification de la Carmélite, sa sœur Léonie et l'ancienne servante de la pharmacie, Marcelline, témoignèrent combien elle s'ingénia à distraire et à entourer la malade jusqu'à lui faire oublier ses infirmités.

Marie n'avait pas d'ailleurs que des phases de langueur. D'une intelligence aiguisée, elle s'était placée, en dépit de ses fréquentes absences, aux premiers rangs de sa classe. En ses heures de santé, légère comme un papillon, elle animait la ronde, plaisantait volontiers et courait éperdument sans souci des obstacles, ce qui lui valut maints accidents.

Mme Guérin, imitant ce qu'avait fait jadis Martin pour ses aînées, tint à préparer elle-même sa fille à sa première Communion. Elle composa à son usage de petites prières, simples, concrètes, inspirées des événe­ments liturgiques ou des incidents de la journée, dans lesquelles elle passait en revue les défauts à élaguer, les vertus à acquérir. Tout s'achève en résolutions et en supplication vers Dieu. L'accent est mis sur l'humilité du cœur et la sanctification des devoirs d'état. La morgue à l'égard du personnel domestique est impitoyablement réprimée. Voici un modeste échantillon de cette littérature maternelle :

« O mon Jésus, hier, je vous avais promis d'être bien sage, et voilà qu'il m'est arrivé de répondre mal à la bonne. Ah ! que je suis ingrate ! J'ai donc oublié que cette pauvre fille n'est pas heureuse comme je le suis. Elle est privée de sa mère et de toutes sortes de joies. O mon aimable Jésus, faites que jamais je ne retombe dans cette faute ; aidez-moi à être polie et douce envers les bonnes.

Que je me souvienne qu'elles sont mes égales et qu'un jour, au Ciel, elles auront peut-être une place bien plus élevée que la mienne. Pardonnez-moi, Jésus, oubliez mon ingratitude, et, pour ma pre­mière Communion, ornez mon âme des vertus qui vous plaisent, surtout de l'humilité. »

 

Bien qu'il fut un moment question de la retarder pour son étourderie comme en raison des maladies qui avaient écourté son temps de catéchisme, Marie fit sa première Communion dans la chapelle des Bénédictines, le 2 juin 1881. Cette cérémonie, préparée à coups de sacrifices, l'impressionna vivement, si l'on en juge par ce passage d'une lettre que, du Carmel, elle adressera plus tard à Marcelline, entrée, elle aussi, au cloître :

« Nul mieux que moi ne peut vous dire qu'en ce jour, le plus beau de ma vie, Jésus m'a appelée à la vie religieuse, et nous nous sommes promis fidélité. »

En grandissant, la fillette s'initiera peu à peu au cuite de l'effort. Sa santé s'affermissent progressivement, elle voudra imiter ses cousines dans leurs fréquents exercices de piété, freinée en cela par ses parents soucieux de lui épargner la moindre fatigue et inquiets peut-être en secret de voir s'éveiller en elle des symptômes de vocation. Elle n'aura point licence de lire la biographie de Sainte Thérèse d'Avila que Pauline, entrée au Carmel le 2 octobre 1882, avait envoyée aux Buissonnets.

Marie s'était ouverte précocement à l'attrait de l'humi­lité. Estimant qu'elle n'avait d'aptitudes que pour les

travaux les plus obscurs, elle s'était, toute petite, imposé pendant quelques jours l'apprentissage des tâches domes­tiques. L'essai fut concluant sans doute, car sa jeune imagination s'apaisa, assurée désormais d'une situation. En réalité, elle était brillamment douée des dons de l'esprit et du cœur. Tempérament d'artiste, sa voix avait une limpidité de cristal et des vibrations célestes qui ravissaient M. Martin et lui valaient de la part de son père le surnom de « petit rossignol ». Pianiste exercés, ses doigts couraient sur le clavier avec une agilité de virtuose, cependant que son âme passait toute en son jeu.

Elle était seule à méconnaître ses talents, uniquement soucieuse de s'effacer, paraissant ne tenir à rien. Une de ses cousines, Céline Maudelonde, lui ayant demandé un morceau de musique qui était son triomphe, elle s'en dépouilla sur-le-champ, et il n'en fut plus jamais question. C'est que déjà la grâce la travaillait en profondeur. La terrible épreuve des scrupules qui la poursuivra jusqu'à la fin l'affecta dès l'enfance, contribuant à la dégoûter du monde et de ses vanités. L'exemple de Thérèse l'incitera au suprême détachement.

On sait le rôle actif joué par M. Guérin dans la vo­cation de sa nièce. Résolument hostile d'abord à ce départ d'une enfant de quinze ans, troublé malgré tout par l'éminence de ses vertus, l'Oncle et tuteur s'était finalement incliné sous la motion de l'Esprit Saint. Il i'"a même jusqu'à revoir et corriger de sa main la lettre de supplique adressée par la future postulante à l'Evêque de Bayeux, à son retour d'Italie.

Cette phase de démarches et d'incertitudes ne fut pas sans émouvoir l'âme ardente de Marie Guérin. Elle s'afflige de perdre sa douce confidente ; elle l'aime assez toutefois pour épouser sa cause. Dans une lettre qu'elle lui adresse en la Ville Eternelle, elle insère ces phrases qui prennent à distance des allures de prédic­tion :

« ...Rien de neuf dans notre Lisieux, mais, pour Rome, c'est autre chose ! Il renferme un trésor dont il ne se doute pas et qu'il fera bien de me rendre bientôt, car l'absence de ma petite Thérèse commence à me sembler bien longue. Enfin, pour faire passer le temps, je prie beaucoup pour sa grande intention et le succès de son voyage. »

Auprès de celle qu'elle aime « non pas comme une cousine, mais comme une sœur et une vraie soeur », elle s'acquitte d'une mission qui a une portée historique :

« Pauline m'a chargée de te dire qu'elle désirait fortement que tu parles au Souverain Pontife au sujet de ton entrée au Carmel. S'il ne passe pas auprès de toi, elle voudrait que tu ailles au-devant de lui pour demander la grâce que tu souhaites avec tant d'ardeur. »

Le lundi 9 avril 1888, Marie Guérin, les yeux humides, embrassait sa cousine à la porte de clôture, désireuse déjà, par le meilleur d'elle-même, de la rejoindre un jour sur la Montagne du Carmel.