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De Mme Martin à Mme Guérin CF 130 - 14 mars 1875.

 

Lettre de Mme Martin CF 130

 

A Mme Guérin

I4 mars 1875.

J'ai bien reçu votre dernière lettre; vous voyez que j'ai pris le temps d'y répondre, mais je n'avais rien de nouveau à vous signaler. J'espérais qu'il surviendrait quelque chose et voyant que le délai se prolonge, je me décide à rompre le silence, sans avoir rien d'intéressant à vous dire.

Nous sommes en plein temps de pénitence. Heureusement que ce sera bientôt fini, je souffre tellement du jeûne et de l'abstinence ! (elle pratiquait le jeûne sans rien prendre le matin jusqu'à midi). Ce n'est pourtant pas une mortification bien rude, mais je suis si fatiguée de l'estomac et surtout si lâche, que je ne voudrais point en faire du tout, si j'écoutais ma nature.  

Nous avons, depuis huit jours, deux missionnaires qui nous font trois sermons par jour. Ils ne prêchent pas mieux l'un que l'autre, à mon avis. On va les entendre tout de même par devoir et, pour moi du moins, c'est une pénitence de plus.

On fait le Jubilé actuellement à Alençon. La seconde procession a lieu aujourd'hui, heureusement qu'il fait beau. Dimanche dernier, le temps était affreux, aussi cela m'avait mise de mauvaise humeur et j'ai oublié de réciter les prières prescrites. Pour ma peine, je suis obligée de faire cinq fois le tour de la ville. J'ignorais que je serais tenue à cette pratique, cela m'apprendra pour une autre fois. Je ne sais s'il en est de même partout, mais ici, ceux qui ne suivent pas les trois processions ont, quinze fois, quatre églises à visiter.

Léonie a gagné son Jubilé et a reçu l'Absolution; elle avait peur de ne pas être assez bien préparée; ces dispo­sitions m'ont fait plaisir. J'espère que le bon Dieu, dans sa miséricorde, exaucera les prières que je lui adresse pour cette enfant, qui est un de mes grands soucis.

J'irai chercher Marie et Pauline, au Mans, le lundi de Pâques; c'est une fête pour elles et pour moi. Il y a trois semaines que je n'ai eu de leurs nouvelles.

Céline ne va pas encore en classe; je lui apprends à lire et elle le fait à peu prés couramment; puis, elle commence à écrire. J'ai presque envie de lui faire entreprendre ses études avec Marie qui quitte le Pensionnat cette année.

La petite Thérèse va toujours bien, elle a une mine de prospérité; elle est très intelligente et nous fait des conver­sations très amusantes. Elle sait déjà prier le bon Dieu. Tous les dimanches, elle va à une partie des vêpres et si, par malheur, on omettait de l'y conduire, elle pleurerait sans se consoler.

Voilà quelques semaines, on l'avait promenée le dimanche après‑midi. Elle n'avait pas été à  « la Mette », comme elle dit. En rentrant, elle s'est mise à pleurer bruyamment, en disant qu'elle voulait aller à la Messe; elle a ouvert la porte et s'est sauvée sous l'eau qui tombait à torrents, dans la direc­tion de l'église On a couru après elle, pour la faire rentrer et ses sanglots ont duré une bonne heure.

Elle me dit tout haut dans l'église: « Moi, j'ai été à la Mette, là ! J'ai bien pridé le bon Dieu. »  Quand son père rentre, le soir, et qu'elle ne le voit pas faire sa prière, elle lui demande:  « Pourquoi donc, Papa, que tu ne fais pas ta prière ? Tu as donc été à l'église avec les dames ? » Depuis le commencement du Carême, je vais à la Messe de six heures et je la laisse souvent réveillée. Quand je pars, elle me dit:  « Maman, je vais être bien mignonne. » Effectivement, elle ne bouge pas et se rendort.

M. M... est arrivé, mon mari est allé à sa rencontre. I1 n'a pu déjeuner ce matin à la maison, cela m'a contrariée, mais hier soir, j'étais plutôt contente de ne pas l'avoir à cause du jeûne; il aurait été obligé de manger tout seul, il en aurait été gêné et nous aussi.

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