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De Céline à Jeanne Guérin - 1er mars 1889.

De Céline à Jeanne Guérin. 1er mars 1889.

 

1er Mars 89

Ma chère petite Jeanne,

Si tu savais comme ta lettre m'a fait de plaisir! c'est la première que j'ai reçue dans notre solitude, aussi m'a-t-elle été doublement chère. Tu me donnes des nouvelles de tout ce qui se passe à Lisieux, cela m'intéresse beaucoup. Quel malheur qu'on n'ait pas laissé partir cet Albert (domestique des Buissonnets qui menaçait Céline) quand il le voulait, cela nous aurait épargné bien des tracasseries et à mon oncle beaucoup d'ennuis. Croyant que mon oncle ne se rendait pas à la Séance, j'en étais malade au courrier de ce matin de recevoir une nouve1le sommation, l'appréhension que j'en avais était si forte que j'en ai eu un peu mal à la tête mais ce bien petit inconvénient s'est passé, aussitôt que l'heure de la Poste a [1v°] été écoulée. Cet Albert me tourne le sang mais maintenant je ne m'en préoccupe plus, puisque mon oncle s’en charge. Du nouveau ici je n'en connais guère, la monotonie est extrême mais le devoir accompli met un baume dans le coeur qui le remplit, complètement. Mes journées ne me semblent plus vides mais pleines jusqu'au bord et pourtant je ne fais pas grand chose ! Mon seul et unique bonheur c'est la chapelle, j'avais toujours désiré en avoir une tout près de moi, je peux dire que j'habite dans la maison même de Dieu puisque tous les bâtiments se tiennent entre eux, même la nuit les portes n'en sont pas fermées, je veux parler de celles qui donnent à l'intérieur de l'orphelinat. Dans les grandes peines, les épreuves, les délaissements, alors qu'on se sent seul. C'est une grande consolation de se dire en compagnie de Celui « que les Anges servent, de Celui dont le soleil et la lune admirent la beauté ». Je me sers ici [2 r°] des paroles de Ste Agnès. (Céline cite textuellement un passage de la pièce de sœur Agnès de Jésus, jouée par Thérèse le 21 juin 1888). O ma petite Jeanne chérie le Bon Jésus est près de ceux qui souffrent, il remplit tellement leur coeur que la pauvreté des appartements, la gêne, le dénuement des choses extérieures ne touchent point l’âme et ne la privent point. Notre cœur trouve son contentement en lui-même, il se nourrit de ses affections et ne se préoccupe guère de ce qui l’entoure. C’est pour cela que je pense à vous tous, à mon oncle et ma chère tante et à vous mes petites sœurs, votre souvenir remplit mes journées, oui je pense bien souvent à ma chère famille de Lisieux …

Nous allons chaque jour demander des nouvelles de Papa, il va toujours bien et ne déraisonne plus, la crise est passée ou plutôt il n'y en a pas eu. La Sr Costard (Religieuse du Bon Sauveur (CG II, p. 1199), qui dirige alors le service des malades hommes) dit qu'il s'en préparait une plus forte que la dernière mais que la réaction l'a différée. En effet quand il est entré là-bas, cela a dû lui faire un certain coup, qui a changé momentanément ses idées, il s'est vu dans la réalité et a oublié   [2 v°] ses idées chimériques. L'état où il est tout de suite me semble « le mieux » c'est à-dire le temps de repos qui’ (...) entre ses crises mais cette fois ce mieux est moins bien que les autres fois, il est davantage engourdi. La Sr dit qu'elle remarque un peu de difficulté à parler, une disposition à la paralysie. Oh ! Si le bon Dieu pouvait nous le rendre bientôt ! Ne cessons pas de lui demander cette grâce. Ces jours il demandait à sortir mais avec calme, il se résigne à l'attente que le médecin lui impose. Aujourd'hui il est parti se promener dans les propriétés de l'établissement. Je crois qu'on ne nous permettra pas de le voir avant le commencement de la semaine prochaine, du reste nous ne le demandons pas. Oh ! oui prions de tout notre coeur pour que les Buissonnets ne soient plus déserts !

Je ne suis pas corrigée de ma mauvaise habitude, mais cette fois ce n'est pas exprès, je vais dans l'intention de prier le bon Dieu et puis je dors, c'est désolant, heureusement que Dieu sait… lui dire.

Depuis quelques jours je ne fais que des maladresses, j'ai cassé un bougeoir, j'ai écrasé par distraction mon tube de laque carmin de 3 F 50, tout était par terre, j'en ai ramassé ce que j'ai pu, j'ai ri de bon coeur.

Merci encore de ta lettre, quand tu m'écriras, donne-moi des nouvelles de tout : d'Albert, de la maison, des messieurs, dis-moi comment tout se passe.

[2 v° tv] Je t'aime bien ma petite Jeanne chérie, je chéris aussi fortma petite Marie et j'embrasse de tout mon coeurma chère Tante etmon cher oncle.

Ta petite sœur

Céline.

Quel bonheur que vous veniez la semaine prochaine !

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