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De Céline à Jeanne Guérin - 29 mars 1889.

De Céline à Jeanne Guérin. 29 mars 1889.

 

29 Mars 89.

Ma chère petite Jeanne,

Je te remercie bien de ta gentille lettre de ce matin, cela nous fait beaucoup de plaisir quand nous voyons Mademoiselle Olive avec son air épanoui nous apporter une enveloppe cachetée. Je laisse aussitôt peinture et pinceaux pour lire les nouvelles si aimées de mon cher Lisieux.

Quel bonheur que vous soyez installées chez vous, car avant vous n’étiez pas chez vous, c'était une maison de commerce. Vous verrez comme vous apprécierez cette vie toute de famille que vous allez commencer. Il n'y a rien de tel que ses pénates... Que je voudrais donc [1 v°] revoir ces jours si beaux où j'entourais avec allégresse notre père tant aimé ! Que je voudrais bien me rasseoir au foyer domestique, c'est là que l'on goûte les plus pures et les plus douces joies. Oh! quand est-ce qu'il nous sera donné de revoir ces Buissonnets qui nous ont vu grandir ? Hélas ! ce temps si regretté me semble déjà bien loin, et plus je vais, plus je vois l'avenir sombre, chaque jour mon espérance diminue, elle tombe grain à grain comme la rose qui s'effeuille. Oh! si nous avions donc pu revenir avec les hirondelles !

Ma petite Jeanne chérie, Papa ne va pas mieux et pourtant on ne peut pas dire qu'il soit tout [2 r°] à fait malade. Nous ne l'avons pas vu, depuis samedi dernier, je crois que nous pourrons avoir un parloir demain, alors je jugerai par moi-même. Il ne déraisonne pas continuellement, les religieuses ne s’en aperçoivent pas, il n’y a qu'avec les gardiens et encore que par moments. Il n'a pas de crise prononcée comme chez nous et je crois que jamais il n'en viendra, c'est un état continu seulement mais sans périodes violentes. Par moments il se résigne à ce qu'on veut de lui, disant [qu'] il éprouve un vif chagrin de ne pouvoir sortir. Ce moins bien que nous constatons depuis quelques jours vient, je crois, de ce qu'on ne le soigne plus. Le Dr Bourienne a conseillé [2 v°] d'attendre encore pour voir quel effet peut faire la privation de sirop. Ces dames disent que ce qu'elles lui faisaient prendre le calmait beaucoup.

Ma chère petite Jeanne, oh ! que Papa est donc affligé ! comme il a besoin à ce moment suprême d'épreuve, de prières et d'un redoublement d'affection. Mais comme nous lui prodiguons bien tout cela de tout notre coeur !...

Jeanne chérie, je ne pense pas venir Jeudi, je trouve qu'après y avoir bien réfléchi c'est plus sage d'attendre encore. Qu’'irions-nous faire à Lisieux ? Vous voir, nous consoler ? Oui cela nous fait toujours un grand bonheur d'être avec vous mais il faut savoir se priver. Ah ! si on donnait au coeur tout ce qu'il demande, on ne serait entretenu qu'à le servir, plus on lui donne plus il demande encore. Faisons notre carême loyalement avec générosité, soyons comme des soldats sur le champ de bataille, ne quittons point notre poste.

A bientôt ma Jeannette, tu sais, le vrai rendez-vous n'est qu’au ciel...

Un bon baiser à mon cher oncle, à ma chère Tante et à la petite Marie de mon coeur.

Céline

Il faudrait que le père Guéret enlève le pot qui se trouve sur la rhubarbe de la pelouse, cela l'empêcherait de pousser.

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