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De Marie Guérin à Léonie - 28 mars 1889.

De Marie Guérin à Léonie. 28 mars 1889.

 

Ma chère petite Léonie,

Si tu savais comme je suis bien installée pour venir causer avec toi ... [les Guérin logent provisoirement à la « maison Sauvage », 16, rue Condorcet, du 25 mars au 7 juin, en attendant l'installation définitive au 19, rue de la Chaussée  aujourd'hui rue Paul Banaston].

Je suis dans une énorme chambre qui me rappelle celle que vous avez à Caen, elle est bien froide, mais aussi quelle vue, en ce moment je suis installée à mon petit bureau et devant moi s'étale à mes regards le jardin public. Il y a une chose qui me serre bien fort le coeur quand je regarde par ma fenêtre : c'est de ne pas vous voir traverser comme autrefois le jardin public.

Nous commençons enfin à être moins dans le remue-ménage. Si tu avais vu dans quel dénuement nous étions Mardi soir, rien que nos lits, pas de rideaux aux fenêtres, aussi nous avons été obligées de rester dans les ténèbres, La première chose que j'ai faite en arrivant dans cette maison, c'est de demander la clef de la boîte aux lettres à Mme Sauvage. Je t'assure que cette petite boîte me passe près du coeur et le matin je descends en blouse de nuit voir si je ne reconnais pas l'écriture de mes chères petites sœurs.

Le déménagement ne m’empêche pas de penser à vous, au contraire, tout en [1v°)] montant les escaliers (car on les monte plus d'une fois par jour, je suis entretenue à cela) ma pensée se reporte toujours vers Caen. Je compte les jours qui nous séparent de votre arrivée à Lisieux car j'espère bien que vous viendrez Jeudi. [Jeudi 4 avril ; en fait Céline ne viendra, à contre-coeur, que le samedi 6].Je t'en supplie, ma chère petite sœur, décide Céline à venir la semaine prochaine, il faut absolument que tu voies notre manoir, et puis rien que pour me faire plaisir ; cela me fait tant de bonheur de vous posséder quelque temps.

Je crois que nous serons obligées d'avoir une concierge, la sonnette n'arrête pas de la journée, nous qui ne sommes pas habituées à ce  dinre lin din continuel, nous restons étonnées et finissons par croire que c'est par curiosité qu'on vient chez nous. Au moins si c'était toi ma Léonie qui viendrait tirer sur ma sonnette je serais bien heureuse et je ne serais pas longtemps à être au bas de l’escalier pour avoir l'honneur de t'ouvrir moi-même la porte de mon local. Mais sois tranquille c'est bien étonnant si ce n’est pas moi qui viens te répondre Jeudi, il faudrait que je sois clouée sur place pour ne pas y aller moi-même, je ne laisserai pas cet honneur à Marcelline [Marcelline Husé, servante des Guérin].

[2 r°] Vois-tu ma chère petite sœur, c'est mon bonheur de t'écrire au moins pendant ce temps il me semble que je suis près de toi.

Je vois l'heure s'avancer à grands pas : il est 11 heures moins le quart et je dois aller déjeuner chez bonne maman [Mme Fournet, mère de Mme Guérin]. Je me vois forcée de te quitter, je ne suis pas encore habillée, aussi je fais prendre le galop à ma plume pour t'embrasser de tout mon coeur et te dire A JEUDI.

Ta petite sœur

Marie

Remercie bien Céline pour moi de sa lettre, elle m'a fait bien plaisir, embrasse-la bien fort pour moi. Surtout n'oublie pas ma commission.

Le père Guéret [jardinier des Buissonnets] n'a pas trouvé de paravent il a bien cherché à ce qu'il m'a dit.

Embrasse bien mon oncle pour moi quand tu le verras.

Lisieux, le 28 Mars 1889

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