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De Marie Guérin à Léonie - 14 mars 1889.

De Marie Guérin à Léonie. 14 mars 1889.

 

Ma chère petite Léonie,

Tu dois te demander si je ne t'oublie pas car il y a longtemps que je ne t'ai écrit ?... mais non, au contraire je pense toujours à toi, seulement je suis tellement préoccupée par mes devoirs de maîtresse de maison [des Buissonnets] que je ne trouve le temps de rien faire.

Mon rôle de maîtresse de maison est très grave à remplir. Hier Maman et Jeanne étaient très souffrantes, elles étaient même couchées chacune dans leur chambre Tu penses quel mal j'avais ! Mais ce n'est pas le beau de l'affaire. J'avais dit à Céline que sa lessive serait reçue par cinq personnes, je m'étais trompée [l v°] elle n'a été reçue que par le pauvre petit moi qui a fait de son mieux. Valmyre [ une employée des Guérin ?] était avec moi mais tu sais elle ne connaissait pas la maison et j'étais obligée d'ouvrir les portes à deux battants, de recevoir les lessivières et de compter le linge. J'ai parfaitement trouvé le petit cahier de blanchissage et tout en comptant le linge je regardais si c'était exact au petit cahier. Le compte y est très bien, rien n'y manque au contraire, il y a 153 torchons à la place de 152 mais la bonne femme croit se rappeler avoir mis le torchon d'une autre lessive, alors vous voudrez bien lui rendre celui qui n'est pas à vous. Les blanchisseuses m'ont demandé si le linge était bien blanc, alors je leur ai répondu que je croyais qu'on en serait content.

Quand je suis arrivée, le père Guéret [inconnu] [2 r°] entrait en même temps que moi, le pauvre Tom a été si heureux de me voir qu'il en a cassé son collier. Heureusement que le père Guéret était là pour lui raccommoder. Au Carmel tes sœurs m'avaient demandé de leur envoyer la bêche de Céline et celle de Marie, elles m'avaient expliqué que c'était les deux moyennes. Je crois que je leur ai bien envoyé celles qu'il fallait car je n'en ai pas entendu parler.

J'ai fait aussi la visite à toutes les bêtes. J'ai été voir le lapin qui n'avait plus rien à manger, alors Valmyre s'est chargée de le nourrir avec un chou qu'elle a coupé dans le jardin. Je ne lui ai trop rien dit parce qu'il me semblait avoir entendu dire que tous ces choux étaient pour les lapins. Ensuite j'ai été voir les poules et les pigeons, ils avaient suffisamment de nourriture. J'ai aperçu aussi [2 v°] la Margo [peut-être une chatte ?] qui s'est sauvée à mon approche la pauvre bête est boiteuse d'une patte. Dans la chambre de Céline, j'ai vu 4 primevères qui étaient encore en très bon état, je les ai arrosées et mises sur la fenêtre de la cuisine pour qu'elles prennent l'air. J'ai bien recommandé au père Guéret de les rentrer avant la nuit, seulement ne sachant pas s'il avait la permission d'entrer dans la chambre de Céline, je ne lui ai pas dit où il fallait qu'il les mette. Je crois que j'ai bien surveillé toute la maison. J'ai même recommandé au père Guéret de sortir souvent les fleurs quand il ferait beau soleil.

J'ai reçu cette après-midi la lettre de Céline, je ne m'attendais nullement qu'elle soit à mon adresse, aussi ai-je poussé un « Encore à moi » impossible. Dis à ma Céline que je la remercie beaucoup de sa lettre et qu'elle m'a vraiment touchée. Je vois d'après cette lettre que mon oncle est dans le même état que le jour où je suis allée chez vous. [à Saint-Vincent de Paul, à Caen]. J'espérais pourtant bien que Saint François Xavier exaucerait nos prières maintenant que je vois qu'il n'a pas voulu guérir mon bon Oncle, je m'adresse à Saint Joseph. Je compte les jours qui nous séparent de votre voyage à Lisieux, je les vois s'approcher avec grand plaisir. Surtout ne prenez pas de billet aller et retour, sans cela vous serez attrapées. [1 r° tv] Je tasse, je tasse mes lignes et mon papier n'est pas encore assez grand, je crois t'avoir tout dit, il n'y a qu'une chose que je n'oublie pas mais que je réserve pour la fin, c'est que je vous aime toutes les deux de tout mon coeur.

Ta petite sœur

Marie.

Surtout n'oubliez pas de nous écrire souvent, depuis mardi je guette le courrier et je commençais à être furieuse de cette longue attente mais la lettre étant à mon adresse j'ai tout oublié et me suis bien radoucie.

Le 14 Mars 1889.