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Un miracle c'est quoi ?

 

Vous avez dit « miracle » ?


Un miracle se discerne


Il est difficile de définir d'une manière... définitive ! un phénomène surnaturel. D'un point de vue catholique – mais chaque religion a ses miracles – tenter de définir ce qu'est un miracle, c'est se confronter à une longue tradition théologique et apologétique chrétienne, qui remonte aux Evangiles, au moins, et parvient jusqu'à nous en passant par les Pères et les Docteurs de l'Église (saint Augustin, notamment, puis saint Thomas d'Aquin). Si les définitions du miracle évoluent dans le temps, il ne faut pas s'en étonner : la description du surnaturel se fait avec le langage propre à chaque époque, et en fonction, aussi, de l'évolution des connaissances de la nature ainsi que de l'approfondissement théologique sur la nature de Dieu, et la manière dont il agit et est présent dans le monde.
Un miracle, avant d'être une définition, est un phénomène, un « fait extraordinaire où l’on croit reconnaître une intervention divine, bienveillante, auquel on confère une signification spirituelle. » (Dictionnaire Le Robert). Il faut donc, pour parler de miracle chrétien, que le principe d'une intervention divine dans le monde, dans l'homme, soit accepté. Une tentative de définition s'intéressera, ensuite, à la manière dont Dieu intervient, mais aussi aux raisons pour lesquelles il intervient, aux conditions dans lesquelles il intervient, et aux significations que les hommes peuvent – ou doivent – accorder à une intervention surnaturelle, si elle est reconnue. L'une des questions centrale étant, bien évidemment, les critères de discernement du miracle :
-   qu'est-ce qui relève de l'ordinaire : de l'extraordinaire ?
-   comment peut-on dire que tel fait, reconnu comme extraordinaire, est probablement le résultat d'une intervention divine ?

Bon et mauvais surnaturel


On s’est toujours soucié de juger les faiseurs de miracles, notamment parce qu'un miracle, en laissant supposer l'intervention d'une force supérieure ou extérieure qui modifie l'ordre des choses, peut-être considéré par les pouvoirs publics, y compris religieux, comme une atteinte à l'ordre, voire une menace, principalement lorsqu'ils causent des émotions populaires : que l'on songe aux premières réactions des autorités en cas d'apparition mariale. Avec, pour les autorités religieuses, une tâche supplémentaire : il leur revient de démasquer les faux prodiges, ou les mauvais esprits, voire l'œuvre du Diable, étant admis que les miracles – ou leur contrefaçon – peuvent être indices de sorcellerie, de possession, ou manifester la puissance de forces naturelles maléfiques.
Dans le monde chrétien, le critère de discernement est la conformité des phénomènes avec la Parole divine : « Examinez tout avec discernement, retenez ce qui est bon » (1 Th. 5, 21) On retiendra aussi ce célèbre mot de Pascal : « Les miracles discernent la doctrine, la doctrine discerne les miracles » (Pascal, Pensées, 832-803)

L'élaboration de procédures d'enquête


La mise en forme progressive, entre le XVIIe et le XVIIIe siècles, des procès de canonisation, a entraîné une mise en forme des procédures destinées à faire des miracles un critère de sainteté. Non pas que, aux yeux de l'Église, le saint soit considéré comme un faiseur de miracle, mais parce que le miracle désigne le saint, signe donné par Dieu pour montrer aux hommes qu'il se prononce en faveur de la sainteté de l'un de ses serviteurs.
Avant la canonisation, donc, les miracles peuvent servir à attester la réputation de sainteté d'un serviteur de Dieu (et non sa sainteté). Après avoir proclamé l'héroïcité des vertus d'un serviteur de Dieu, l'Église étudie quelques-uns de ces prétendus miracles, pour savoir si Dieu se prononce en faveur de son serviteur.
A l'époque moderne (Prospero Lambertini, 1734), on se concentre sur deux questions, qui demeurent aujourd'hui encore au fondement des enquêtes canoniques s'agissant de reconnaissances de miracles dans le cadre d'un procès de canonisation :
-    L’événement est-il attesté par des témoins dignes de foi ?
-    Demeure-t-il inexpliqué selon les connaissances de l’époque ? C'est ici – ici seulement – que l'événement se situe dans le champ d'investigation des scientifiques. Si on prend l'exemple d'une guérison physique, les médecins s'interrogeront sur :
1.    la nature du mal (le diagnostic de la maladie et de son incurabilité)
2.    les médicaments qui ont été pris
3.    le caractère instantané et complet de la guérison
4.    le caractère « définitif » de cette guérison


Il n'est pas demandé aux experts médicaux de se prononcer sur la possibilité ou même la réalité d'une intervention surnaturelle. Par ailleurs, ce n'est pas parce que les experts médicaux auront conclu à une maladie organique mortelle, guérie instantanément et définitivement sans les secours de la médecine, que l'Église proclamera le miracle. Les experts sont convoqués pour attester du caractère extraordinaire du fait. A l'Église, ensuite, de discerner le surnaturel.
En effet, il faut ajouter à l'étude technique du fait celle du lien avec la dimension religieuse de l'événement : pour qu'un miracle soit attribué à un sanctuaire ou à un saint, on doit pouvoir prouver qu'il s'est produit dans le cadre d'une invocation, dont il faut, ensuite, déterminer le destinataire.
Le processus de discernement du miracle ne vise pas à départager Dieu et l'homme, ou Dieu et la nature car « jamais on ne peut dire exactement ce qui n’est pas de l’homme pour en déduire ce qui serait de Dieu seul. » (X. L.-D., col. 266)
Par ailleurs, cette démarche s'inscrit en faux contre l'idée de « la foi qui guérit » (Charcot, 1897) « L’Église fait le miracle au nom de sa foi, engageant ainsi les croyants à procéder comme elle. Ce n’est pas la foi qui produit le miracle, c’est la foi qui le reconnaît. Le lien ne s’impose pas seulement, il est dit réel. » (X. L.-D., ibid.)

Dieu, les miracles et la nature


Le miracle est-il objet de science ?
On a longtemps cherché à distinguer, dans les phénomènes extraordinaires, l'action de Dieu de l'action de l'homme ou de la nature, pour s'interroger ensuite sur la manière dont Dieu interagit avec la nature.
A partir du XVIIIe siècle, les questionnement sur la possibilité du miracle, ou les modalités d'inscription du surnaturel dans le monde renvoient à des questionnements plus vastes sur l'existence de Dieu, ou sur la nature de Dieu. L'apologétique catholique, c'est-à-dire les écrits visant à défendre la foi catholique, se fonde alors sur l'idée qu'un miracle se constate, et que, partant de là, Dieu s'impose aux hommes avec évidence.
Or cet argument fait l'impasse sur le phénomène de l'incroyance, pourtant grandissant tout au long du XIXe siècle. La plupart des apologistes considèrent alors l'incroyant comme un être de mauvaise volonté, qui s'aveugle pour ne pas être frappé par la puissance divine. De ce point de vue, Thérèse est un précurseur, puisqu'elle a ressenti avec acuité, du sein de sa nuit de la foi, qu'un incroyant pouvait l'être... de bonne foi.
Dans le même temps, le principe du caractère totalement objectif du miracle n'est pas sans rebuter certains esprits à l'intérieur même de l'Église, qui le considèrent comme une violence fait à la foi. Le philosophe Maurice Blondel tenta de dépasser cette aporie dans sa Lettre sur l'apologétique (1896), en insistant sur la nécessité de prendre en compte la signification du miracle : pour lui, le miracle est un signe d'ordre religieux, qui s'adresse à l'homme religieux, et non au savant ou au philosophe. « Les miracles ne sont donc vraiment miraculeux qu’au regard de ceux qui sont déjà mûrs pour reconnaître l’action divine dans les événements les plus habituels. », conclut-il. Sa proposition fut, sur le moment, mal accueillie par l'institution, mais elle a rouvert la voie à une théologie du signe.
Par la suite, dès lors que le miracle ne se trouva plus instrumentalisé dans une perspective de défense de la foi catholique, il devint possible de sortir de l'opposition entre Dieu et la nature.
En s'efforçant de penser le miracle dans le cadre général de la Révélation et, particulièrement, à partir de  l'Incarnation et de la Résurrection, on peut découvrir que « Dieu ne supplante pas l’homme mais en parachève l’activité pour que se produise un miracle. »

Le miracle révèle l'unité de Dieu avec l'homme


Si l'on adopte cette perspective, le miracle révèle l'unité de Dieu avec l'homme. Le miracle passe par des gestes humains : la prière, le pèlerinage, le contact physique avec de l'eau (de Lourdes, par exemple), de l'huile (ayant brûlé devant une image), une relique, une statue, une image. Il passe, plus spirituellement, plus fondamentalement peut-être, par la participation pleine et entière de l'homme au projet divin : « en toute vérité le miracle ne concerne que les pauvres, côté thaumaturge comme côté miraculé, car il faut accepter de se laisser envahir par Dieu. »
Dans cette perspective, nous pourrons examiner avec attention la proposition du P. Xavier Léon-Dufour selon laquelle le miracle n'est, aux yeux des chrétiens, « qu’une manifestation, plus surprenante que d’habitude, de la relation qui unit Dieu et sa créature en état de misère. »

Cette synthèse est inspirée des travaux de Xavier Léon-Dufour, sj, spécialiste reconnu des miracles de Jésus.
On se réfère notamment à son article « Miracle » publié dans l'encyclopédie Catholicisme
(Xavier Léon-Dufour, « Miracle », Catholicisme, t. IX, Paris, Letouzey et Ané, 1982, col. 252 – 269.)

Antoinette Guise

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