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De Mme Martin à Mme Guérin CF 21 - 13 janvier 1867.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 21

13 janvier 1867.

Ma chère Sœur,

Votre aimable lettre m'a fait le plus sensible plaisir. Ce que vous me confiez, ne serait‑il pas déjà un espoir de devenir maman ? Voilà les petits soucis qui vont venir, mais au milieu de tout cela, il y a aussi bien des joies. J'ai appris par mon père que vous aviez été malade; j'ai été comme vous à ma première petite fille, je croyais que tout était perdu, et j'ai pleuré, moi qui désirais tant un enfant ! Mais cela n'a pas empêché que la petite soit bien venue à son terme, et elle était très forte.

Je vous remercie beaucoup des jolis cadeaux que vous avez envoyés à mes petites filles. Vous dire le plaisir qu'ils ont causé n'est pas chose facile. A l'ouverture de la malle, c'étaient de tels cris de joie que mon pauvre père en était étourdi. Après les cris de joie sont venues les larmes, elles pleuraient toutes les quatre à laquelle le plus fort. Les petites voulaient ce que les grandes avaient. On a eu bien du mal à faire la paix. I1 a fallu que bon papa se fâche et menace de reprendre tous ces beaux jouets, mais elles lui ont dit que ce n'était pas lui qui les donnait, que c'était leur tante et qu'il ne pouvait les ôter.

Je me suis amusée comme un enfant aux jeux de patience, j'ai payé mon enfantillage: j'avais à faire un envoi de dentelles très pressé, il a fallu rattraper le temps perdu et veiller jusqu'à une heure du matin.

La capeline blanche va parfaitement au petit Joseph, mais je suis vraiment fâchée, ma chère sœur, que vous fassiez ainsi des frais pour mes enfants. Si je n'en avais qu'un ou deux, je ne dirais rien, mais cinq, c'est trop, et s'il fallait envoyer des étrennes à chacun, cela n'en finirait pas. Les grandes ont maintenant assez de jouets pour toute leur jeunesse. Elles conservent bien leurs affaires, car je ne les leur donne pas à gaspiller. Il faudra donc s'en tenir là, je vous en prie.

J'ai eu le bonheur de voir mon petit Joseph le premier de l'an. Pour ses étrennes, je l'ai habillé comme un prince; si vous saviez comme il était beau, comme il riait de bon cœur ! Mon mari me disait que « je le promenais comme un saint de bois. » ' Je le faisais voir, en effet, comme une curiosité. Mais... ô vanité des joies de ce monde ! Le lende­main, dès trois heures du matin, on entend frapper bien fort à la porte; on se lève, on va ouvrir et on nous dit: « Venez vite, votre petit garçon est bien mal, on craint qu'il ne meure. » 

Vous pensez que je n'ai pas été longtemps à m'habiller et me voilà en route pour la campagne, par la nuit la plus froide, malgré la neige et le verglas. Je n'ai pas demandé à mon mari de venir avec moi, je n'avais pas peur, j'aurais traversé seule une forêt, mais il n'a pas voulu me laisser partir sans lui.

Le pauvre petit avait un fort érésypèle, et la figure dans un état pitoyable. Le médecin me dit qu'il était en très grand danger, enfin, je le voyais déjà mort !... Mais le bon Dieu ne m'avait pas tant fait attendre un garçon pour me l'ôter si tôt, il veut me le laisser, il est maintenant en pleine santé. Mais, croiriez‑vous qu'on m'a accusée de ce qui était arrivé, parce que je l'avais fait venir à Alençon par un temps trop froid. Comme vous le voyez, j'ai payé bien cher mon plaisir du Jour de l'An, mais on ne m'y reprendra plus  (Ce petit Joseph mourut peu après, le 14 février.)

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