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De Mme Martin à Mme Guérin CF 54 - 27 mars 1870.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 54

27 mars 1870.

J'ai été heureuse d'avoir de vos nouvelles, elles se sont fait attendre. J'ai murmuré contre mon frère, je crois que s'il avait su combien de temps j'ai perdu à guetter le facteur, pendant quinze jours, et le désappointement que j'éprou­vais, il se serait pressé un peu plus qu'il ne l'a fait !

J'étais inquiète de vous. Je voudrais vous savoir entiè­rement rétablie; si vous voulez me faire un grand plaisir, écrivez‑moi aussitôt que vous ne serez plus au lit, car vous me déplaisez là. Je crois que vous vous y déplaisez autant vous‑même...

Moi, je ne suis pas alitée, mais je ne me porte pas bien du tout, j'ai souvent la fièvre, pour mieux dire, tous les jours. Je ne souffre pas beaucoup, mais j'ai un mal de tête constant et une faiblesse générale; je n'ai plus d'énergie, je ne puis travailler avec activité, je n'en ai pas le courage. Parfois, je me figure que je m'en vais tout doucement comme ma petite Hélène. Je vous assure que je ne tiens guère à la vie. Depuis que j'ai perdu cette enfant, j'éprouve un ardent désir de la revoir; cependant, ceux qui restent ont besoin de moi et, à cause d'eux, je prie le bon Dieu de me laisser encore quelques années sur la terre.

J'ai bien regretté mes deux petits garçons, mais j'ai plus de chagrin encore de la perte de celle‑là; je commençais à en jouir, elle était si mignonne, si caressante, si avancée pour son âge ! Il n'est pas une minute du jour où je ne pense à elle. La Sœur qui lui faisait la classe me disait bien que les enfants comme elle ne vivaient pas. Enfin, elle est au Ciel, bien plus heureuse qu'ici‑bas, mais pour moi, il me semble que tout mon bonheur s'est envolé.

I1 est arrivé dans notre vie un événement qui a fait un peu diversion: le neveu de mon mari (M. Adolphe Leriche) a hérité d'une certaine somme et il s'est décidé à acheter notre fonds d'horlogerie.

C’est dans trois ou quatre jours que doit se conclure le marché et, si les choses s'arrangent, il entrera en jouissance cette semaine.

Nous ne savons pas encore où nous irons demeurer; si nous ne trouvons pas, nous resterons ici jusqu'à ce que la maison de la rue Saint‑Blaise soit vacante Je voudrais cependant ne pas m'y fixer, le jardin est trop petit. Quitte à nous retirer des affaires, j'aurais préféré une maison avec un grand jardin. Je ne regrette pas la bijouterie, nous avons plus qu'il ne nous faut pour vivre et bien élever nos enfants; d'ailleurs, je continuerai le Point d'Alençon.

On m'a amené la petite Céline, il y a quinze jours; elle vient très bien et est très gentille, mais c'est un sable mouvant. Je ne la reprendrai pas avant le mois de juillet, on aurait trop de mal autour d'elle et je crois qu'elle ne marchera pas seule avant trois ou quatre mois. II faudrait toujours l'avoir sur les bras, je n'en ai pas la force, et ma bonne ne l'a pas non plus, car j'ai la chance de m'être embarrassée d'un emplâtre, elle est toujours malade; j'en suis désolée.

Autre chose, pour vous amuser un peu: il y aura grande fête à Alençon le lundi de Pâques, une cavalcade en règle. On a fait une quête qui a rapporté 10.600 fr. Mme Y. fait des préparatifs de toutes sortes pour le grand bal qui sera donné à la Mairie à cette occasion. Je connais beaucoup de jeunes dames qui en ont la tête à l'envers. Il y en a, le croiriez‑vous ? qui font venir des ouvrières du Mans pour confectionner leurs toilettes, dans la crainte que les ouvrières d'Alençon ne révèlent leur secret avant le jour célèbre des manifestations. N'est‑ce pas risible tout cela ?

J'ai reçu ce matin une lettre de ma sœur et des petites filles; tout va bien; elles se font une grande fête de venir à Pâques.

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