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De Mme Martin à Mme Guérin CF 56 - 10 juin 1870.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 56

10 juin 1870.

La petite Céline paraît bien intelligente, mais je suis obligée de m'occuper d'elle les trois quarts de mes journées. Elle se porte à merveille et marche très bien seule. C'est si drôle de voir marcher si aisément cette toute petite fille, que, dans la rue, les passants s'arrêtent pour la regarder. Elle n'est pas plus grande qu'un enfant de six mois et ne parle presque pas. Son père l'aime beaucoup parce qu'elle veut toujours aller à lui, aussi il la promène souvent.

Je suis effrayée à la pensée d'élever à la maison le petit qui va venir; parfois, je chancelle dans ma résolution, je suis capable d'en tomber malade, car j'ai déjà plus d'ouvrage que je n'en puis faire. Si je trouvais une bonne nourrice, je crois que je me déciderais à le lui confier.

A ce propos, j'ai à vous apprendre que j'ai pour lui un parrain et une marraine. Le parrain est un cousin de mon mari, M. de Lacauve, chef de Bataillon, et la marraine, Mlle X. C'est elle qui a arrangé tout cela. Elle voulait être marraine, il y a longtemps qu'elle me le donnait à entendre, mais comme je n'avais pas de parrain assez distingué pour lui plaire, je ne voulais rien dire. Enfin, j'ai pensé au beau cousin qui avait déjà refusé de l'être, et cette fois, il a accepté de grand cœur.

D'après ce que je lui ai dit de la demoiselle, il rêve d'un mariage, malgré ses 43 ans; c'est vrai qu'il ne les porte pas. Mlle X. m'a demandé son âge. Elle a réfléchi un instant et m'a dit: « C'est un peu vieux. » Je ne serais pas étonnée que cela se fît ; il est noble, décoré,—décoration qu'il a gagnée à la pointe de l'épée,—il a aussi, ou doit avoir, une belle fortune de ses parents, à moins qu'il ne l'ait perdue. Voilà bientôt 30 ans qu'il est héritier. S'il a mis les rentes de côté, cela lui ferait cent mille francs, mais j'en doute. Je suis bien contente d'avoir Mlle X. pour marraine, cepen­dant, j'aurais mieux aimé faire les choses plus simplement.

Adieu, ma chère soeur, je n'ai pas le temps de vous en écrire davantage, voilà deux jours que cette lettre est com­mencée, il faut que je soigne ma Céline, c'est moi qui la fais manger, elle prend de tout, mais peu à la fois. Elle a vraiment une prédilection particulière pour son père; quand il est là, personne ne peut la tenir, elle crie de toutes ses forces pour aller à lui et quand on veut la reprendre, il faut l'arracher de force.

D'après ce que je vois, la petite Jeanne deviendra bien savante; elle écrit déjà passablement bien; embrassez‑la pour moi et dites‑lui que sa tante l'aime de tout son cœur.

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