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De Mme Martin à Mme Guérin CF 62 - 30 novembre 1870.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin  CF 62

30 novembre 1870.

Le 22 de ce mois, nous avons eu une fameuse alerte à Alençon, on attendait les Prussiens le lendemain; la moitié de la population, à peu près, a déménagé. Je n'ai jamais vu désolation pareille, chacun cachait ses trésors. Un Monsieur, près de chez nous, les a si bien cachés, qu'il ne pouvait plus lui‑même remettre la main dessus. Ils ont été trois à bêcher toute une matinée pour arriver à retrouver la cachette !

Je n'ai pas eu grand peur, je ne m'effraie plus de rien; si j'avais eu envie de fuir, j'aurais été tout droit chez vous, mais mon mari aurait été bien embarrassé tout seul, et moi bien inquiète. Le mieux était de rester.

Les Prussiens sont allés à Bellême et dans les villages environnants et ils ont fait pas mal de réquisitions, mais l'une d'elles a tourné au comique. Figurez‑vous qu'ils ont pris le porc d'un pauvre bonhomme, qui défendait sa bête avec un courage sans exemple; c'eût été son enfant, il n'aurait pu mieux lutter. Quand le porc a été attaché sur un cheval, le bonhomme se mit à tirer de toutes ses forces sur la queue de l'animal, dont il fut obligé de se contenter car, pour lui faire lâcher prise, le soldat donna un coup de sabre, de sorte que la queue resta dans la main du paysan !

En sortant de Bellême pour venir sur Alençon, ils ont passé par Mamers, puis, ils ont bifurqué et se sont dirigés vers Le Mans. Ils étaient vingt mille.

Je me suis fort inquiétée pour mes deux petites filles, on disait qu'un grand combat se livrait au Mans, et il n'y avait aucun moyen d'aller les chercher; le chemin de fer était réservé pour la troupe et on ne pouvait aller par la route, qui était encombrée par l'armée ennemie.

J'ai reçu, samedi matin, une lettre de ma soeur me disant de ne pas m'alarmer, que les enfants étaient plus en sûreté que chez moi, car les Prussiens ne pénétraient jamais dans les couvents, et beaucoup de dames de la ville étaient venues demander aux religieuses de prendre leurs jeunes filles.

Mais les Prussiens ne se sont pas arrêtés au Mans, ils veulent aller sur Paris. Ce qui m'avait donné le plus d'appré­hension, c'est que les autorités avaient décidé que la ville se mettrait en état de défense, et la garde nationale était convoquée. On a envoyé des éclaireurs dans la forêt. Mon mari y est allé samedi matin et devait y passer la nuit, mais comme il n'y avait plus de danger, on a fait relever le poste, le soir, en sorte qu'il est revenu vers minuit.

Je me tourmente et me fais du chagrin, je n'en ai cependant pas sujet comme bien d'autres car, selon toutes probabilités, Louis ne partira pas, et mon frère est encore plus sûr de rester. J'en remercie le bon Dieu, mais il serait encore très possible qu'on fît partir les hommes de quarante à cinquante ans, je m'y attends presque. Mon mari ne s'en émeut pas du tout, il ne demanderait pas de grâce et dit souvent que s'il était libre, il serait bientôt engagé dans les francs‑tireurs.

Mon frère demande si on pourrait disposer de fonds en cas de besoin ? Nous ne sommes plus au temps où je gagnais huit à dix mille francs par an et où mon mari faisait aussi des bénéfices à l'horlogerie. Maintenant, on ne peut même pas toucher d'argent pour vivre, personne ne veut payer ses dettes; je ne sais vraiment pas comment nous ferons si cela continue; nous n'avons touché ni la rente du Crédit Foncier, ni celle des Chemins de Fer et tous les particuliers qui nous doivent disent qu'ils ne peuvent payer. Nous devons recevoir sept mille francs, au mois de janvier, de la vente de nos maisons de la rue des Tisons. Je crains encore que la dame qui doit réaliser ses fonds ne puisse nous les donner; c'est sur cet argent que nous comptons pour vous aider.

Si nous pouvions avoir les huit mille francs qui nous sont dus de Paris, mais je regarde cette somme comme perdue ! Mme D. nous doit aussi mille francs, nous ne les aurons jamais, elle est dans la misère. Elle habite au Mans depuis trois mois, je l'ai invitée à venir nous voir, elle a répondu qu'elle n'avait pas le moyen de faire le voyage.

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