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De Mme Martin à Mme Guérin CF 63 - 30 décembre 1870.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 63

30 décembre 1870.

Ma chère Sœur,

Je suis allée, aujourd'hui, au Mans, chercher Marie et Pauline; en revenant, j'ai trouvé votre lettre. Vous avez donc encore été malade ? Comme vous le dites, cette année a été mauvaise pour vous, et il est bienheureux qu'elle soit finie. Chacun en a sa part, car on ne voit que tristesse et dévas­tation, j'en ai le cœur serré. On est vraiment malheureux comme on ne l'a jamais été.

Mais ce n'est rien encore dans nos villes, il faut aller au Mans pour se faire une idée de la désolation que cette triste guerre entraîne. Ma sœur m'a raconté des choses qui saignent le cœur; les pauvres malades meurent par milliers, rien qu'à l'Hospice du Mans, on en enterre jusqu'à quatre­-vingts par jour et il y a des ambulances partout; le Lycée et toutes les Communautés sont obligés d'en avoir.

Un quart d'heure avant que je n'arrive à la Visitation, on est venu, de la part des autorités municipales, prévenir les religieuses qu'on allait leur envoyer trente malades.

Jugez de l'ennui de ces pauvres Sœurs, elles qui ont fait vœu de clôture ! Toute la Communauté était sens dessus dessous. On est allé trouver Monseigneur pour qu'il plaide en leur faveur, mais je crois qu'il n'y aura pas moyen d'y échapper. Elles vont être obligées de faire percer des murs, et de boucher des portes qui donnent entrée dans la Com­munauté, pour conserver leur clôture.

Elles avaient décidé qu'elles ne donneraient pas les enfants

aux parents, pour pouvoir dire qu'elles avaient leurs pen­sionnaires. A l'instant où j'arrivais, ma soeur m'écrivait de ne pas venir chercher les miennes, et elle ne voulait pas que je les emmène. Il fallait voir comme la mère et les filles pleuraient; Marie ne pouvait plus descendre l'escalier, elle était appuyée sur la rampe à sangloter comme une Madeleine.

Enfin, on me les a laissées, mais j'ai été tellement saisie par tout cela que j'en suis encore attristée. Je n'ai pu embras­ser les enfants que lorsque nous avons été installées dans le wagon. Nous nous sommes sauvées de la Visitation comme si nous avions été poursuivies par des brigands ! On ne s'était décidé qu'à trois heures à nous laisser partir, les malles n'étaient pas prêtes et il fallait être à la gare à trois heures quarante ! Quand nous sommes arrivées, le train était bondé, on a dû remettre un wagon pour nous, et nous avons eu la chance de nous trouver seules tout le temps du voyage. Nous voilà donc de retour, mais vous voyez que ce n'est pas sans mal !

Outre les ambulances forcées du Mans, on aperçoit la Croix‑Rouge dans toutes les rues; presque toutes les per­sonnes riches ont des malades chez elles, jusqu'à Mme D. qui a reçu un soldat mourant de la dysenterie. La petite vérole règne aussi de tous côtés.

A la Visitation, elles ont eu jusqu'à seize mobiles à loger et à nourrir dans une maison particulière. Les trente malades qu'on leur envoie seront également à leurs frais. La semaine dernière, on a transporté aussi trente malades au couvent des Carmélites; comme ces pauvres Sœurs ne pouvaient les loger, on les a déposés à leur porte en leur disant: « Laissez­-les mourir là, si vous voulez ! » Elles ont donc été obligées de les prendre.

On dit qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ces mesures des Municipalités, qui font au pire pour gêner les maisons religieuses. Ne devrait‑on pas vraiment les excepter ? Comment peut‑on forcer de pauvres religieuses cloîtrées à loger des militaires ? Je trouverais plus juste qu'on me forçât, moi, à prendre des malades que de les envoyer aux Clarisses, mais en ce moment, on en veut aux couvents.

Je crois que les enfants ne sont pas près de rentrer en pension, c'est aussi l'opinion de ma sœur; je vais certaine­ment les garder pendant toute la durée de la guerre.

Ma petite Céline a une éruption au visage. Elle souffre beaucoup et l'on doit s'occuper d'elle constamment; c'est à peine si elle peut ouvrir la bouche. Mon frère ne connaî­trait‑il pas quelque remède efficace ? Si oui, je lui serais très reconnaissante de me l'indiquer.

Je vous envoie bien peu de choses pour les étrennes de mes deux petites nièces: deux petits coquetiers en argent, mais l'année n'est pas aux étrennes.

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