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De Mme Martin à Mme Guérin CF 64 - 17 janvier 1871.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 64

Ma chère Sœur,

17 janvier 1871.

J'ignore si vous savez que les Prussiens sont chez nous, depuis lundi matin, à sept heures; ils ont défilé devant la maison jusqu'à une heure de l'après‑midi, ils sont au nombre de vingt‑cinq mille. Je ne pourrais vous décrire nos anxiétés. Samedi soir, le Préfet fit rassembler la garde nationale, il voulait qu'on défende la ville. Sur son ordre, furent commencés, dans la nuit, des préparatifs pour faire sauter les trois ponts, mais une pétition a été faite pour empêcher de continuer et, vers onze heures du matin, on a heureusement fait cesser les travaux.

Tous les habitants sont dans la consternation. Nos pauvres mobiles sont allés se battre contre les Prussiens qui étaient à une lieue de la ville; on a entendu le canon sur trois routes différentes: route de Mamers, route des Aunay et route du Mans, jusqu'à six heures du soir.

C'était pitié de voir revenir nos pauvres soldats, les uns sans pieds, les autres sans mains; j'en ai vu dont le visage était tout ensanglanté; enfin, il y en a eu beaucoup de blessés, toutes les ambulances sont remplies; on ne connaît pas le nombre des morts, parmi lesquels il y a quantité de francs‑tireurs.

Est‑ce raisonnable, quand on a si peu d'hommes à opposer à l'ennemi, de les envoyer ainsi à la boucherie, contre une armée comme celle que nous avons eue sous les yeux

Personne ne se faisait une idée de ce que c'était; les Prussiens ont un appareil de guerre formidable. C'est quelque chose de bien sinistre de voir leurs bataillons avec des drapeaux noirs et une tête de mort sur leur casque. Comment se fait‑il que tout le monde ne reconnaisse pas que cette guerre est un châtiment ?

Lundi, vers trois heures, toutes les portes ont été marquées pour tel nombre de soldats ennemis à loger; un grand sergent est venu nous demander à visiter la maison. Je l'ai conduit au premier en lui disant que nous avions quatre enfants; il n'a pas essayé de monter au second, heureu­sement pour nous. Enfin, on nous en impose neuf et nous n'avons pas à nous plaindre; dans notre quartier, de petits boutiquiers qui n'ont que deux appartements, en reçoivent quinze, vingt et même vingt‑cinq. Ceux que nous avons ne sont pas méchants ni pillards, mais ils sont gourmands comme jamais je n'ai vu, ils mangent tout sans pain ! Ce matin, ils m'ont demandé un fromage; je leur en ai fait acheter un grand et ils l'ont mangé à quatre, sans une bouchée de pain ! Ils avalent un ragoût de mouton comme de la soupe.

Je ne me gêne pas avec eux; quand ils me demandent trop, je leur dis que c'est impossible. Ce matin, ils ont apporté assez de viande pour nourrir trente personnes, on est en train de la leur faire cuire.

Nous avons été obligés de leur laisser le premier étage complètement, et de descendre au rez‑de‑chaussée. Si je vous racontais tout, j'en ferais un livre.

La ville refusait de payer la somme qu'on exigeait d'elle et nous avons été menacés de représailles. Enfin, le Duc de Mecklembourg s'est contenté de trois cent mille francs, moyennant une quantité énorme de matériel. Tous les bestiaux des alentours leur ont été amenés. Maintenant, plus de lait nulle part; comment fera ma petite Céline, elle qui en buvait un litre par jour ! Et comment vont faire les pauvres mères qui ont de tout petits enfants ? Plus de viande non plus dans aucune boucherie; enfin, la ville est dans la désolation. Tout le monde pleure excepté moi.

Mon mari est triste, il ne peut ni manger ni dormir; je crois qu'il va tomber malade.

J'oubliais de vous dire qu'au début, pendant le bombar­dement de la ville, il y a eu un chantier de bois et plusieurs maisons incendiées, des éclats d'obus sont tombés jusque dans notre rue; un projectile a défoncé, tout près de nous, une devanture; nous avons dû descendre à la cave.

Mais il faut que j'en finisse de vous raconter toutes ces horreurs. Je crains bien, ma chère Sœur, que votre ville n'ait le même sort. Que le bon Dieu vous en préserve ! C'est vraiment à faire frémir. On ne reçoit aucune nouvelle du Mans, toutes les lignes sont coupées et aussi le télégraphe.

Je vous remercie mille fois des belles étrennes que vous avez envoyées aux enfants, c'est beaucoup trop pour cette année si malheureuse. La petite Céline a été émerveillée de sa poupée et de sa boîte. Cela s'est parfaitement trouvé car elle était bien souffrante avec des rougeurs par tout le corps et une fièvre terrible depuis quatre jours. J'ai été deux nuits sans dormir, je ne savais plus que devenir avec cette pauvre petite. Enfin, Dieu merci, elle va bien, il n'y paraît plus du tout.

Marie et Pauline ont colorié des images toute la journée et se sont passablement disputées pour cette fameuse boîte de peinture; l'une disait: « C'est à moi. » L'autre répondait:  « C'est à moi aussi, ma tante a dit que je m'en serve. » Mais Pauline qui est si vive perdait les pinceaux, mettait trop de couleurs; pour en finir, j'ai ramassé la boîte jusqu'à nouvel ordre. 

Le livre blanc de Pauline est trop beau, elle en est enchantée, mais cette pauvre petite s'en servira‑t‑elle cette année ?           

J'ai grand peur qu'elle ne puisse faire sa première Commu­nion, car je ne sais quand elles pourront rentrer à la Visitation.

Écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en prie. Je suis inquiète de vous à cause de l'occupation du pays.

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