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De Mme Martin à Mme Guérin CF 65 - 5 mai 1871.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 65

5 mai 1871.

...Je suis très contente que vous soyez satisfaite de la bonne que je vous ai envoyée. Je voudrais bien en avoir une semblable pour moi, mais malheureusement, cela ne se rencontre pas souvent; elle m'avait promis de m'écrire dans trois semaines et n'a pas tenu parole. Vous lui direz que ce sera moi qui lui porterai probablement le petit paquet de Mme S. Il y a longtemps que je désire aller vous voir. Je ne serai jamais plus libre que je ne le suis maintenant. Je voudrais donc en profiter pour aller passer quelques jours avec vous.

Je suis contente que mon frère ait insisté là‑dessus dans sa dernière lettre, cela décide mon mari qui n'aime point à me voir partir. Je préfère aller actuellement plutôt qu'aux vacances. Ce n'est pas le tour des aînées, mais de Léonie et de Céline. Imaginez‑vous que je rêve de les emmener toutes les deux. La petite est si gentille que j'ai du mal à m'en séparer. Je n'aurais que cela à faire de la promener et de la soigner avec votre petite Jeanne. Nous irons au Jardin de l’Étoile  (beau parc urbain, situé près des Buissonnets, où joua très souvent Thérèse dans son enfance. Il a été depuis partagé en lotissements, et bâti), enfin je m'en fais une fête, comme si j'étais une enfant.

Louis me dit que c'est une folie d'emmener la petite; je pense qu'il a raison, je pourrais m'en repentir. Elle n'est pas difficile à soigner, mais ordinairement, une enfant de vingt‑cinq mois n'est guère raisonnable. Pourtant, qu'elle est mignonne, si vous saviez ! Je n'en ai jamais eu une pareille pour être attachée à moi; si vif que soit son désir de faire une chose, si je lui dis qu'elle me fait de la peine, à l'instant même elle cesse.

Quand on la met en toilette pour sortir, elle est bien contente. C'est surtout son beau chapeau blanc qui l'occupe mais au moment de partir, si je lui dis d'un air triste: « Tu vas donc me quitter ? » Tout de suite, elle laisse la bonne, vient à côté de moi, m'embrasse de toutes ses forces. — «  Non, non, pas quitter Maman; va‑t‑en... », dit‑elle à la servante. Puis, quand je lui dis d'un air joyeux de partir, elle me regarde dans les yeux pour voir si c'est bien vrai que je n'ai plus de peine, et se met à sauter de bonheur.

Elle a eu la rougeole, voici trois semaines, et en a été très malade pendant cinq jours. J'avais grand peur de la perdre; plusieurs enfants ici en sont morts. Maintenant, elle est guérie, mais elle tousse toujours un peu; puis elle a moins bonne mine. Marie et Pauline ont eu aussi la même maladie à la Visitation. Quand elles y sont retournées, le 10 avril, Marie était déjà bien enrhumée depuis deux jours. Je dis à leur père: «   Crois‑moi, ne les renvoyons pas; Marie a un fort rhume, elle sera mise à l'infirmerie aussitôt qu'elle arrivera. »  Il a voulu quand même qu'elles partent, disant que ce n'était rien.

M. Romet s'était chargé de les conduire au Mans, j'avais été seulement jusqu'à la gare d'Alençon. En revenant, je m'aperçois que ma petite Céline avait déjà quelques boutons de rougeole et je pensai: « Voilà ce que Marie va avoir et ce sera toute une affaire à la Visitation. » Je ne m'étais pas trompée. En arrivant, Marie avait la fièvre, on l'a fait coucher, elle a été très malade pendant trois jours, le médecin a été appelé. Il a constaté qu'elle n'avait qu'une éruption, une rougeole mal sortie, comme elle en avait eu une, il y a six ans. Enfin, le vendredi, elle a été guérie, et elle a bientôt recommencé ses études.

Le dimanche, ma sœur m'écrivait qu'on avait été sur le point de licencier tout le pensionnat, cinq ont été prises de la rougeole, ainsi que Pauline, et c'est Marie, soi‑disant, qui l'a donnée aux autres. Pauline n'en a presque pas été malade, cela n'empêche pas qu'elle va être trois semaines à l'infirmerie et l'on regrette de n'en avoir pas fait autant pour Marie. Une autre fois, leur père, qui est désolé, n'y sera pas repris à les renvoyer avec un rhume !

Je vois, ma chère sœur, que vous attendez encore un enfant; cela m'inquiète pour votre santé. Mais enfin, le bon Dieu n'en donne jamais au‑dessus des forces. J'ai vu bien des fois mon mari se tourmenter à ce sujet pour moi, qui restais on ne peut plus tranquille; je lui disais: «  N'aie pas peur, le bon Dieu est avec nous. » J'étais cependant accablée de travail et de soucis de toute espèce, mais j'avais cette ferme confiance d'être soutenue d'en‑haut.

M'entendant parler de la sorte, une amie me dit : « Le bon Dieu voyait sans doute que vous ne pourriez jamais vous tirer d'élever tant d'enfants, et il en a mis quatre dans son Paradis. » Mais à dire vrai, ce n'est pas ainsi que j'entends la chose. Enfin, le bon Dieu est le Maître et il n'avait pas à me demander de permission. D'un autre côté, jusqu'ici, j'ai très bien supporté toutes les fatigues de la maternité, me confiant à sa Providence. D'ailleurs, que voulez‑vous ? on n'est pas sur la terre pour avoir grand plaisir, ceux qui s'attendent à jouir ont bien tort et sont fameusement déçus dans leurs espérances; on voit cela tous les jours et quelque­fois, d une manière bien frappante.

La semaine dernière mourait, dans notre rue, un petit garçon de onze ans, qui était le bonheur de ses parents; il était charmant de corps et d'esprit; il leur reste une gentille petite fille de douze ans qui va avoir le même sort, elle est à toute extrémité. Voilà des gens très riches, qui viennent d’acheter une belle maison pour se retirer du commerce; à quoi bon, maintenant que leur existence est brisée ? Cela ne va guère vous intéresser peut‑être, ma chère soeur, mais j'aime à parler avec vous de ce qui me frappe.

Je termine en vous embrassant de tout mon cœur, ainsi que vos deux belles petites filles.

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