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De Mme Martin à Mme Guérin CF 66 - 29 mai 1871.

 

Lettre de Mme Martin à Mme Guérin CF 66

29 mai 1871.

Quand j'ai reçu votre lettre, la semaine dernière, j'étais au lit avec de violents maux de tête, qui ont duré deux jours; impossible de me tenir debout. J'étais contente de ne pas m'être embarquée pour Lisieux, qu'auriez‑vous fait de moi ? Enfin, maintenant, je me porte très bien de corps, mais pas d'esprit, surtout ce matin; tout ce qui se passe à Paris me met la tristesse dans l'âme, je viens d'apprendre la mort de l’Archevêque et de soixante-quatre prêtres fusillés, hier, par les communards. J'en suis toute bouleversée.

Je suis inquiète aussi au sujet de mon frère. Je m'en fais même du chagrin, c'est comme un cauchemar qui me suit partout. Je vois qu'il se surmène pour sa Droguerie (M. Guérin avait, depuis peu, annexé une Droguerie à sa Pharmacie) et travaille comme un galérien sans rien gagner, cela me préoccupe à l'excès .Je voudrais si bien vous voir heureux. Vous avez tant de frais chez vous ! Il me semble que si j'avais à diriger une maison comme la vôtre, j'en perdrais la tête et, par surcroît, il va encore vous arriver un enfant ! Le bon Dieu s'est trompé de porte, car moi qui ai perdu ma petite dernière, je serais si contente d'en avoir une autre; mais non, je n'en aurai plus ! Inutile maintenant de le désirer. Jamais je ne me consolerai de la mort de ma petite Thérèse, cela m'empêche de dormir, bien souvent.

Que je regrette de ne pouvoir vous prêter de l'argent, en ce moment; nous ne recevons pas un centime de nos rentes sur le Chemin de fer et le Crédit Foncier. Pour ce dernier, mon mari a vu ce matin M. Lindet, qui lui a dit de faire une croix dessus, que par suite des événements, c'était à peu près perdu. Enfin, que voulez‑vous, quand cette tourmente sera passée on ramassera les débris de ce qui restera et on s'arrangera de manière à vivre avec ce peu.

Si mon frère peut emprunter pour un an, il est presque certain que nous serons en mesure de lui prêter ensuite. Nous ne serons pas longtemps sans toucher sept mille francs d'une maison et peut‑être en aurons‑nous davantage. Je fais encore un peu de Point d'Alençon; nous recevons des lettres de tous côtés pour des mariages, et il y a—et il y aura— toujours des riches; c'est pour cela que, si nous sommes ruinés, j'espère encore pouvoir gagner ma vie à ce commerce de dentelles.

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