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De Mme Martin a Mme Guérin CF 70 - 1er octobre 1871.

 

Lettre de Mme Martin CF 70

A Mme Guérin

1er octobre 1871.

J'apprends avec peine que vous êtes toujours couchée et que vous souffrez d'un ennui mortel, que personne ne comprend mieux que moi, puisque je ne peux supporter d'être deux jours au lit, aussi combien j'admire votre patience ! Vous me dites cependant que j'ai du courage, il est vrai que je ne m'écoute pas, mais si je me voyais plusieurs mois dans l'inaction, je ne sais ce que je deviendrais. Je ne crois pas que le bon Dieu permette pour moi une pareille calamité, ce serait au‑dessus de mes forces; ainsi, vous voyez, ma chère sœur, que je n'ai pas autant de courage que vous le supposez.

Je me rappelle qu'à la naissance de ma petite dernière, je vaquais encore à mes affaires à neuf heures et demie du soir, m'occupant de Céline que j'endormais en chantant; et la petite Mélanie‑Thérèse était là avant onze heures. Je me disais: « Que j'ai donc de chance ! » Mais je ne l'ai pas toujours eue et, bien des fois, j'aurais préféré être affligée comme vous l'êtes et conserver ma petite fille.

J'avais dit au bon Dieu: « Vous savez bien que je n'ai pas le temps d'être malade. » J'étais exaucée au‑delà de toute espérance, et je m'en glorifiais un peu. Alors le bon Dieu a semblé me répondre: « Puisque tu n'as pas le temps d'être malade, tu auras peut‑être le temps d'avoir beaucoup de peine ? » Et je n'ai pas été épargnée, je vous assure !

Voyez‑vous, en ce monde, c'est comme cela, il faut porter sa croix d'une manière ou de l'autre. On dit au bon Dieu: « Je ne veux pas de celle‑là. » Souvent on est exaucé, mais souvent aussi pour notre malheur. Il vaut mieux prendre patiemment ce qui nous advient, il y a toujours la joie à côté de la peine, c'est ce qui arrivera pour vous, ma chère soeur.

Les enfants rentrent jeudi prochain à la Visitation, mais à mon grand regret, ma Léonie n'y retourne pas, parce qu'elle ne serait pas en état de suivre les autres et qu'on n'a pas actuellement de maîtresse pour lui donner des leçons particulières; de plus, la santé de ma sœur est si fragile, en hiver, que la Mère Supérieure veut lui éviter la fatigue de suivre cette enfant.

Céline est très forte, elle cause comme une pie, elle est charmante et spirituelle. Elle connaît bien son oncle et sa tante, ainsi que la petite Jeanne, elle sait les nommer en montrant leurs portraits. Elle apprend tout ce qu'elle veut; ses sœurs n'ont qu'à chanter quatre ou cinq fois une petite chanson, on entend Céline la répéter sur le même ton, mais aussitôt qu'elle s'aperçoit qu'on l'écoute, elle s'arrête.

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