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De Mme Martin à Mme Guérin CF 89 - Mars 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 89

A Mme Guérin

Mars 1873.

Depuis que je vous ai écrit, j'ai eu bien des peines, ma petite fille allait de plus en plus mal. Lundi dernier, j'ai envoyé chercher un autre médecin, M. Belloc. Il est venu vers cinq heures du soir. Après avoir examiné l'enfant, il m'a demandé ce que je lui donnais. Je lui ai dit ce que j'avais fait; il a trouvé que c'était bien, mais insuffisant pour la nourrir dans l'état de faiblesse où elle était réduite.

I1 pense que l'on peut alimenter un enfant sans lait, pendant deux ou trois jours, mais pas davantage. Enfin, il me dit: « Il faut le sein tout de suite à cette enfant, il n'y a que cela qui puisse la sauver. »

Je ne savais comment faire, car je ne pouvais songer à la nourrir moi‑même et je n'avais aucune nourrice en vue. Je lui ai exposé mon embarras, alors, il m'a fait une ordon­nance: il fallait, deux fois par jour, lui donner une cuillerée d'eau de riz avec une d'eau de chaux, dans deux cuillerées de lait.

Quand j'ai vu cette ordonnance, je me suis dit: « Ma petite fille est perdue, elle ne pourra supporter deux tiers de lait dans l'état où elle est. »  Mme Leriche (nièce par alliance de M. Martin) est venue la voir ce soir‑là, elle en a été si saisie qu'elle s'est couchée sans souper et n'a fait que pleurer. Elle regardait son enfant et disait: « S'il était dans cet état, j'en mourrais ! »

Enfin, le soir, je cherchais le moyen de me procurer une nourrice à tout prix lorsque je me souvins d'une femme (Rose Taillé, à qui avaient été déjà confiés les deux petits Joseph) que je connais particulièrement et qui me convenait sous tous rapports. Mais son enfant a juste un an de plus que la mienne, je trouvais le lait trop vieux.

Il était sept heures, je pars chez le médecin; je lui parle de ma nourrice d'un an. Il réfléchit un peu et me dit: « Il faut la prendre tout de suite, c'est la seule ressource maintenant, pour sauver votre enfant, et si cela ne la sauve pas, du moins, vous n'aurez rien à vous reprocher. »

S'il n'avait pas été si tard, je serais partie à l'instant cher­cher la nourrice. La nuit m'a paru longue. Thérèse ne voulait presque pas boire; tous les indices les plus graves, qui ont précédé la mort de mes autres petits anges, se manifestaient et j'étais bien triste, persuadée que la pauvre chérie ne pouvait plus recevoir de moi aucun secours, dans l'état d'épuisement où elle se trouvait.

Je suis donc partie dès le point du jour, vers la nourrice qui demeure à Semallé, situé à près de deux lieues d'Alençon. Mon mari était absent et je ne voulais confier à personne le succès de ma démarche. J'ai rencontré dans un chemin désert deux hommes qui m'inspiraient une certaine frayeur, mais je me disais: « Lors même qu'ils me tueraient cela ne me ferait rien. »  J'avais la mort dans l'âme.

Enfin, je suis arrivée chez la nourrice et je lui ai demandé si elle voulait venir avec moi pour habiter chez nous tout à fait. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait laisser ses enfants et sa maison, qu'elle resterait huit jours, puis emmènerait la petite. J'ai consenti, sachant que mon enfant serait très bien chez elle.

Au bout d'une demi‑heure, nous partions ensemble toutes les deux; nous sommes arrivées à dix heures et demie. La bonne nous dit: « Je n'ai pas pu la faire boire, elle ne veut rien prendre. La nourrice regarda l'enfant en secouant la tête, d'un air qui semblait dire: « J'ai fait une course inutile ! »

Moi, je suis vite montée dans ma chambre, je me suis agenouillée aux pieds de saint Joseph et lui ai demandé en grâce que la petite guérisse, tout en me résignant à la volonté du bon Dieu, s'il voulait la prendre avec lui. Je ne pleure pas souvent, mais mes larmes coulaient tandis que je faisais cette prière.

Je ne savais pas si je devais descendre... enfin, je m'y suis décidée. Et, qu'est‑ce que je vois ? L'enfant qui tétait de tout son cœur. Elle n'a lâché prise que vers une heure de l'après‑midi; elle a rejeté quelques gorgées et est tombée comme morte sur sa nourrice.

Nous étions cinq autour d'elle. Tous étaient saisis; il y avait une ouvrière qui pleurait, moi, je sentais mon sang qui se glaçait. La petite n'avait aucun souffle apparent. On avait beau se pencher pour essayer de découvrir un signe de vie, on ne voyait rien, mais elle était si calme, si paisible, que je remerciais le bon Dieu de l'avoir fait mourir si doucement.

Enfin, un quart d'heure se passe, ma petite Thérèse ouvre les yeux et se met à sourire. A partir de ce moment, elle fut complètement guérie, la bonne mine est revenue ainsi que la gaieté; depuis, tout va au mieux.

Mais ma pauvre petite est partie. C'est bien triste d'avoir élevé une enfant pendant deux mois et d'être obligée de la confier ensuite à des mains étrangères. Ce qui me console, c'est de savoir que le bon Dieu le veut ainsi, puisque j'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'élever moi‑même; je n'ai donc rien à me reprocher sous ce rapport.

J'aurais bien préféré garder la nourrice à la maison et mon mari aussi; il ne voulait pas des autres, mais il acceptait bien celle‑ci, qu'il connaît pour une excellente femme.

Je vous souhaite de tout mon cœur de n'avoir jamais d'enfants dans cet état, on ne sait comment faire, on craint de ne pas leur donner ce qui convient, c'est une angoisse continuelle. I1 faut passer par là pour savoir ce qu'est ce tourment, je ne sais pas si le Purgatoire est pire que cela; on y souffre, c'est vrai, mais, au moins, on sait comment faire. Enfin, voilà encore une rude épreuve de finie.

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