Imprimer

De Mme Martin à Mme Guérin CF 90 - 30 mars 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 90

A Mme Guérin

30 mars 1873.

Je suis désolée de l'incendie que vous m'annoncez (Le 27 mars, la Droguerie de M. Guérin avait été incendiée, en face de la Pharmacie). Quand je pense à tout le mal que mon frère s'est donné pour organiser sa Droguerie et voir en un instant toute sa peine perdue; il faut avoir beaucoup de foi et de rési­gnation pour supporter ce revers sans murmurer et avec soumission à la volonté de Dieu.

Pour moi, je ressens le contrecoup de ce malheur; cela, joint aux tribulations que j'ai déjà, m'a ôté tout courage. Je viens d'écrire à mes petites filles une lettre qui ne va

guère les réjouir; je ne leur parle que de votre désastre et des misères de ce monde. Il est vrai que chacun a sa croix à porter, mais il y en a pour qui elle est plus pesante et vous avez déjà commencé, ma chère soeur, à vous apercevoir que tout n'est pas rose dans la vie, le bon Dieu veut cela pour nous détacher de la terre et attirer nos pensées vers le Ciel

Hier, j'étais remplie de ces sentiments en allant, accom­pagnée du médecin, voir ma petite Thérèse qui est encore très malade J'apercevais un beau château et des propriétés magnifiques, je me disais: « Tout cela n'est rien; nous ne serons heureux que lorsque tous, nous et nos enfants, nous serons réunis là‑haut » et je faisais à Dieu le sacrifice de mon enfant.

Depuis que Thérèse est en nourrice, elle s'était toujours bien portée, elle avait même beaucoup grossi, mais l'irritation d'intestins, qui n'était qu'assoupie, a remonté à la gorge et à la poitrine, depuis vendredi. Quand le docteur l'a vue, l'enfant avait la fièvre très fort, cependant, il m'a dit qu'il ne la croyait pas en danger.

Aujourd'hui, elle va mieux, mais j'ai des craintes sérieuses, je crois que nous ne pourrons pas l'élever. Mon premier petit garçon était comme cela, il venait très bien, mais il avait une entérite tenace dont il n'a pu prendre le dessus.

Enfin, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour sauver la vie de ma Thérèse; maintenant, si le bon Dieu veut en disposer autrement, je tâcherai de supporter l'épreuve le plus patiemment possible. J'ai vraiment besoin de ranimer mon courage, j'ai déjà beaucoup souffert dans ma vie; je voudrais bien, mes chers amis, que vous fussiez plus heureux que moi et je vois avec grand chagrin que la douleur vient aussi vous visiter.

J'espère, ma chère soeur, que vous ne serez pas longtemps sans me donner des détails sur votre accident et me dire comment vous allez vous réinstaller. Je sais que vous mettez votre confiance dans le bon Dieu, cela me fait croire que vous vous tirerez de cette mauvaise affaire bien mieux que vous ne le pensez

Mme Tifenne paraît beaucoup plus heureuse que vous, elle ne vit que pour le luxe et le plaisir, elle donne des bals à la mi-carême, et cependant, me croiriez‑vous, j'aime mieux vous voir avec vos adversités que de vous supposer, comme elle, oublier le Ciel pour les courts plaisirs de la terre.

Adieu, ma chère soeur, embrassez bien pour moi vos chères petites filles, dites à mon frère que je vais faire deman­der une neuvaine aux Clarisses pour que le désastre se répare vite et vous fasse le moins de tort possible; enfin, pour tout ce dont vous avez besoin.

Retour à la liste des correspondants