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De Mme Martin à Mme Guérin CF 93 - 13 avril 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 93

A sa Belle‑Soeur

13 avril 1873.

Depuis le jour où je vous ai écrit, le mal a empiré. Marie était absorbée pendant le jour et, la nuit, le délire ne la quittait guère. Cette nuit a été meilleure et aujourd'hui elle se trouve bien mieux; elle me disait tout de suite qu'elle ne souffrait plus nulle part; cependant, la faiblesse est si grande qu'elle a peine à se tourner dans son lit.

Le docteur a redit, ce matin, que c'était bien une fièvre typhoïde qu'elle avait, mais des moins graves. La Sœur qui la soigne assure la même chose, cependant, c'est une maladie si traître qu'on ne sait pas au juste ce que cela peut faire.

Je vous prie de remercier pour moi toute votre famille qui s'intéresse tant à ma chère Marie, ne m'oubliez pas non plus près de ces dames P. Cela me fait plaisir de voir qu'on montre tant de sympathie à mon aînée. Il y a aussi beaucoup de personnes à Alençon qui s'inquiètent d'elle, j'en suis parfois harcelée, mais malgré cela j'en suis contente. Quant à la belle dame Y., qui donne des bals à faire tourner toute la ville, elle n'a pas fait demander des nouvelles une seule fois !

Enfin, l'essentiel est que Marie se guérisse promptement. Je commence à espérer; hier, ce n'était pas de même; j'étais consternée et tout le monde à la maison l'était aussi.

De vendredi à samedi, j'ai passé la plus cruelle nuit qu'on puisse voir, c'était sinistre. Ma petite malade m'appelait d'une voix sourde et mystérieuse pour me raconter des choses qui n'avaient aucun sens. Elle m'a dit une fois: « J'ai pris une hostie; je vais à la prison, c'est pour les pauvres

prisonniers, ils vont être si contents ! » Elle a d'habitude une nuit sur deux de moins mauvaise, on craint pour la prochaine. C'était moi qui devais la passer, car je n'ai les Sœurs que toutes les deux nuits, mais la religieuse m'a promis de revenir ce soir; j'en suis bien soulagée.

Malgré ce que je vous avais écrit, dans ma dernière lettre, j'ai fait faire à ma petite Pauline le sacrifice des vacances de Pâques. Mais, à présent, j'ai du chagrin qu'elle soit restée à la Visitation, puisque le médecin m'avait dit que je pouvais la faire venir, qu'il n'y avait aucun danger, pourvu que je ne la laisse pas aller dans la chambre de sa soeur.

J'avais transmis au Mans cet avis, gardant un secret espoir qu'on m'enverrait la petite, mais on n'a pas voulu la donner, hier, à M. Romet, qui me l'aurait amenée; il paraît que tout le Couvent était en révolution d'une telle impru­dence ! M. Romet et sa soeur, Mlle Pauline, n'étaient pas non plus de cet avis et ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour qu'elle ne vienne pas.

Moi, je n'ai pas si grand peur que cela et je ne crois pas qu'on attrape le mal aussi facilement. S'il y a quelqu'un à le gagner, ce sera certainement moi, ou ce pauvre Louis, car nous ne quittons jamais la malade et restons sur pied des nuits entières près d'elle. Je suis sûre même qu'en de pareilles conditions, il faut une grâce de Dieu pour ne pas succomber. Hier j'avais la fièvre très fort, l'après‑midi, mais c'était l'effet dé la fatigue, il n'y paraît plus maintenant.

Votre sœur affectionnée,

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