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De Mme Martin à Pauline CF 202 - 13 mai 1877

 

Lettre de Mme Martin CF 202

 

 A sa fille Pauline 13 mai 1877. Tu dois avoir reçu la lettre que je t'ai adressée jeudi; tu vois, par la date de celle‑ci, que je ne suis pas longtemps sans te récrire pour répondre à tes lignes qui me sont parvenues vendredi dernier. J'ai été bien contente d'avoir de tes nouvelles, mais elles m'ont fait de la peine, puisque tu dis que tu souffres toujours. Si je ne devais pas aller bientôt au Mans conduire Marie, j'aurais été te voir d'ici peu. Je m'inquiète malgré moi; ton père me rassure en me disant que ce n'est pas dangereux, qu'il ne te faut que du repos; je crains que tu ne te fatigues encore à étudier. Dis‑moi dans ta prochaine lettre si tu as plus d'appétit, si tu dors bien, enfin donne‑moi des détails. Je vois que tu te préoccupes beaucoup pour moi. Comme je te l'ai dit, j'espère obtenir de la Sainte Vierge ma guérison. Quand tu m'écris que tes bonnes maîtresses prient pour moi, cela me donne encore plus de confiance. L'autre jour, Melle X. prêchait Marie pour qu'elle se résigne à me voir mourir. Ta soeur lui a dit qu'elle espérait un miracle. Oui, mais... cette demoiselle, qui n'est pas plus pieuse que cela, nous regardait comme des gens bien simples et elle reprit: « Oh oui ! si ta mère était guérie, ce serait pour moi le plus grand des miracles, je n'en puis imaginer au‑dessus de celui‑là. » Marie me disait ce matin: « O Maman, qu'elle sera étonnée ! Cette fois, elle croira aux miracles de Lourdes, elle qui blâme tant les pèlerinages. » Enfin, ta sœur se réjouit d'avance d'attraper Melle X. et de la réduire au silence. Mon intention est de conduire Marie à la retraite, le dimanche 10 juin; nous irions à la Messe de cinq heures et demie et nous partirions à sept heures; nous arriverions à la Visitation à neuf heures, juste pour la grand'Messe, après laquelle je te ferais sortir. Nous irions aux processions de la cathédrale, car ce sera le dimanche du Sacré‑Cœur; à Alençon, il y a des processions comme le jour de la Fête‑Dieu. Je pense qu'il en est de même au Mans, puis je laisserais Marie, le soir, à la Visi­tation. Je voudrais bien que tu demandes si on te permettrait de sortir ce jour‑là. Sinon, je n'irais pas. Marie m'a priée, la dernière fois que je t'ai écrit, de te raconter les histoires de notre couvreur. Je ne l'avais pas voulu, parce que j'avais pensé que cela ne t'intéresserait guère. Mais aujourd'hui, ne voyant rien à t'apprendre, je vais te parler de cet ouvrier que nous avons fait travailler toute la semaine dernière. C'est un brave homme qui a, ni plus ni moins, l'air d'un saint à miracles: il reste très longtemps à l'église, à genoux par terre, avec une attitude de séraphin. Si on lui parle, il répond avec une simplicité et une douceur admirables; il travaille sans jamais perdre une minute, prie continuellement en travaillant et jeûne tous les jours. Il m'a dit que le mercredi de la Semaine Sainte, étant monté sur un toit, il avait aperçu au ciel une grande croix lumineuse, le soleil se trouvait au‑dessous des quatre bras de la croix. J'avais de la peine à croire cela, bien qu'il le racontait avec un tel accent de sincérité que je ne savais trop que penser. Mais le récit de ses visions ne s'est pas borné là, il en a dit de tant de sortes que j'ai vu qu'il était toqué... D'abord, il sait ce que les anges de Dieu ne savent pas: la semaine où arrivera la fin du monde... (c'est pour la première semaine de janvier 1880 !) Ensuite, il a la mission d'aller trouver tous les évêques du monde pour la leur annoncer et il a déjà mis sa maison en vente, pour effectuer son voyage. Je vais te faire grâce du reste, je remplirais ma lettre rien que de ses bêtises ! Cette histoire a beaucoup amusé Marie, c'était dit avec un si grand sérieux et avec tant d'humilité que, si on n'en comprenait pas l'absurdité, on ne saurait à quoi s'en tenir. Il faut reconnaître qu'il y a de singulières folies, car ce pauvre homme, à certains points de vue, paraît très bien. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que sa femme croit à cela comme à l'Evangile ! Elle va partir aussi, et le conduire à Saint‑Denis, près Paris; il y a là une dame qu'elle a connue autrefois; elle était malade, et le couvreur a promis de prier pour sa guérison; ils n'ont jamais eu de ses nouvelles depuis, mais il prétend savoir, par révélation, qu'elle est guérie. Comme tu le vois, la folie du bonhomme... Ma chère Pauline, j'en suis restée à ce dernier mot. Dimanche soir, à sept heures, ton père est venu me demander de sortir avec lui et, comme je suis bien obéissante, je n'ai pas fini ma phrase ! Donc, je ne me rappelle plus du tout ce que je voulais dire en parlant de la folie du bonhomme. Je suis, pour le moment, préoccupée d'une chose plus grave qui m'absorbe tout entière: on vient de me dire qu'il y a un pèlerinage pour Lourdes, partant d'Angers le 10 juin. Je vais écrire à Sœur Marie‑Paula (ancienne Maîtresse du pensionnat de la Visitation du Mans, qui se trouvait à Angers depuis quelques années) pour avoir les renseignements nécessaires. Mon mal fait toujours des progrès, je ne souffre pourtant pas beaucoup, mais avant ta rentrée, j'étais quelquefois huit jours sans rien ressentir, et maintenant je souffre continuellement. Cependant, j'ai confiance que je guérirai. C'est dix ou quinze jours après la mort de ta tante qu'il m'est venu, à tort ou à raison, cette confiance que je ne m'explique pas et aussi un grand désir de vivre encore quelques années pour élever mes enfants. Avant, je pensais que je n'étais guère utile et que tout n'en irait peut‑être que mieux après ma mort, mais main­tenant, Léonie me soucie, elle a vraiment besoin de moi et il faut du temps pour achever l'œuvre que le bon Dieu m'a remise entre les mains. Alors, je suis sûre qu'il me le donnera, bien que je trouve que ce soit beaucoup lui demander de déroger aux lois de la nature pour prolonger une misérable existence. Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il le fait souvent par pure bonté et miséricorde, et, s'il le fait pour moi, je tâcherai qu'il ne s'en repente pas. Je n'ai pas besoin de te recommander de bien prier. Remercie tes bonnes maîtresses qui veulent bien s'intéresser à moi. Je me recommande spécialement aux prières de Sœur Marie‑Gertrude. N'oublie pas de lui faire ma commission. J'attendrai ta lettre pour dimanche. En attendant, je t'embrasse de tout cœur.

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