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De Francis La Néele à M. Isidore Guérin - le 26 août 1897.

De Francis La Néele à M. Isidore Guérin le 26 août 1897

Bien cher papa,

Je suis bien en retard avec vous mais vous savez comme nous avons été occupés depuis la réception de votre lettre. J'ai été deux fois à Lisieux voir Bonne maman, qui avait des palpitations inquiétantes de sorte que je n'ai pris mes billets pour Lourdes que la veille du départ en rentrant de Lisieux, madame Fournet étant revenue à son état normal. J'ai profité de mon passage à Lisieux pour aller au carmel, j'ai vu ou plutôt entendu Marie, qui était bien heureuse de revoir son grand frère. Je lui ai dit de demander à la Mère Prieure de me permettre d'examiner Thérèse, afin de savoir si notre voyage à Lourdes était possible. Aussitôt introduit, quelle faveur! j'ai embrassé notre petite sainte au front pour vous et maman et toute la famille. J'ai demandé la permission pour la forme à la Mère prieure et sans attendre la réponse, que la règle défendait peut-être, j'ai pris ce qui vous était dû. Quelle figure céleste! Quel ange au radieux sourire! C'est ému jusqu'aux larmes que je lui parlais en tenant ses mains diaphanes toutes brûlantes de fièvre. Après l'avoir auscultée, je la fis asseoir sur ses oreillers. Vais-je bientôt aller voir le Bon Dieu, me dit-elle. – Pas encore, ma chère petite sœur, le bon Dieu veut vous faire atttendre encore quelques semaines pour que votre couronne soit plus belle au ciel. – Oh! non, je n'y pense pas, c'est pour sauver des âmes que je veux souffrir encore. – Oui, c'est bien vrai, mais en sauvant des âmes, vous monterez plus haut dans le ciel, plus près de Dieu.

La réponse fut un sourire qui illumina sa figure comme si le ciel s'ouvrait devant ses yeux et l'inondait de sa divine clarté. – Vous penserez bien à nous, là-haut. – Oh! oui, et je demanderai au bon Dieu qu'il vous envoie un de ses petits chérubins. Oui c'est convenu. Je demanderai qu'il vous ressemble. – A moi non, mais à sa petite mère, qui est bien meilleure que moi. – Qu'il ressemble à tous les deux. Dans combien de jours irais-je au ciel? – Dans votre maladie, ma petite soeur, c'est bien difficile à dire. Dans quelques semaines, un mois, peut-être plus, à moins d'un accident, à moins que vous ne soyez bien pressée d'aller voir le bon Dieu. – Comme il le voudra j'attendrai ; d'ailleurs je ne veux pas vous donner d'ennuis, ni à vous, ni à mon oncle, j'attendrai votre retour à tous les deux. Vous prierez bien pour moi à Lourdes. Vous direz à mon oncle et à ma tante combien je les aime, embrassez-les pour moi ainsi que Léonie et Jeanne. Du haut du ciel, je serai toujours avec vous.

Je suis resté une bonne demi-heure près d'elle avec Céline et la mère Prieure. Je l'ai embrassée encore en partant et elle m'a accompagné jusqu'à la porte de son sourire que je n'oublierai jamais.

Le poumon droit est absolument perdu, rempli de tubercules en voie de ramollissement. Le gauche est pris dans son tiers inférieur. Elle est bien amaigrie mais sa figure lui fait encore honneur. Elle souffre beaucoup de névralgie intercostale, c'est ce qui m'a procuré le bonheur de la voir. J'y suis retourné le mercredi suivant, espérant bien entrer encore mais Marie et la petite prieure n'ont pas osé demandé à la Mère Marie de Gonzague la permission d'entrer pour moi une seconde fois. Je lui ai fait une ordonnance pour calmer ses douleurs car elle souffrait beaucoup ce jour-là et j'ai fait demander Céline pour lui donner quelques conseils.

Après ma première visite je suis resté au parloir avec Marie plus d'une demi-heure et sans tierce. Sommes-nous des veinards, hein! Francis il n'y a pas de tierce, me disait Marie à travers la grille et le rideau.

En commençant ma lettre, je voulais vous parler de Lourdes. Ce sera pour une prochaine lettre car il est convenu avec Jeanne que nous vous écrirons souvent maintenant que vous êtez seul. Laissez-moi vous dire seulement que nous avons fait un voyage au ciel, nous sommes redescendus maintenant sur la terre mais l'esprit et le cœur remplis de foi, d'enthousiasme et d'espérance. Ces quatre jours vécus de la vie de l'Evangile, inondés de surnaturel, saturés de miracles, pleins des actes de foi, des cris d'amour, des acclamations retentissantes des 40,000 pèlerins, laisseront dans notre vie une trace infeffaçable.

Jeanne et moi nous résumons tout dans un cri: Que c'est beau! Que c'est beau! Que c'est beau!!

Il faut absolument que papa et maman y aillent l'année prochaine et……. vous irez car c'est trop beau, c'est un spectacle unique au monde et qui n'a existé qu'aux jours glorieux de l'Evangile.

Jeanne n'a pas été fatiguée: pas de migraine, plus de douleurs, plus de tampons. Au retour elle était prête à recommencer et moi aussi.

J'ai passé deux nuits devant le St Sacrement et assisté pendant ce temps chaque nuit à 576 messes. Jamais je n'en avais tant entendues, ni si tôt ni si tard. Après son bain, Jeanne avait souffert un peu toute la journée de sa névrite. Ma nuit d'adoration du lundi au mardi a achevé sa guérison et m'a fait faire la connaissance du Saint du Midi, le P. Franciscain Marie-Antoine. Il m'a embrassé en m'appelant son cher frère en saint François, m'a donné sa bénédiction spéciale et l'absolution générale du tiers-ordre et m'a dit que notre désir serait exaucé, qu'il fallait lui amener ma femme pour qu'il la bénisse particulièrement et lui donne écrite de sa main la bénédiction de saint François afin de la porter dans son corsage. C'est une recette infaillible pour avoir des enfants, m'a-t-il dit, seulement, il faudra les appeler François ou Françoise (notre petit Isidore aura bien des noms).

C'est un saint qui a fait des miracles et qui vit dans les austérités les plus dures, m'a raconté un père Récollet de Lourdes. Il est en vénération dans tout le midi. Il ne peut faire un pas sans avoir une demi-douzaine de femmes accrochées à sa robe de bure, qui n'est faite que de pièces et de morceaux. J'ai assisté deux fois à sa messe, tout ému et transporté. Nous lui avons demandé le lendemain de prier pour que nous devenions des saints et que nous ayions des enfants qui soient des saints. Oh! oui cher petite enfant, a-t-il dit à Jeanne, en la prenant sous le menton, oh! oui cela lui sera bien facile.

Nous sommes ravis des Pères de l'Assomption. Mlle Jonquoy (?) a été très aimable pour nous et a procuré une croix de service à Jeanne et à Léonie, elle m'a présenté au P. Picard, supérieur, et au P. Arthur. J'ai fait connaissance avec quantité de pères, de vrais apôtres, et avec l'abbé Fourier de Montpellier, avec le professeur Teunesson de St Louis à Paris, etc. etc.

Je suis revenu presque aphone à force de crier en acclamant Notre Dame de Lourdes, quand l'émotion n'étranglait pas ma voix. J'ai vu en deux heures et demi 50 malades se lever guéris, ce qui de mémoire d'homme ne s'était jamais vu à Lourdes.

Plus de place ! Mais le cœur plein je continuerai dans ma prochaine lettre. Je vous embrasse bien affectueusement.

Votre fils bien dévoué

Dr La Néele

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