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Lettre de Mme Martin à son frère Isidore CF 61 - Octobre 1870.

 

Lettre de Mme Martin à son frère Isidore CF 61

Octobre 1870.

J'ai reçu ta lettre en revenant du Mans, ma petite était déjà bien malade. Je n'avais plus la tête à moi. Si tu savais ce qui est arrivé pour ma pauvre petite Thérèse ! C'est son indigne nourrice qui l'a fait mourir d'inanition.

J'ai su, trop tard, que mon enfant avait jeûné chez elle. Aussitôt qu'elle lui a été retirée, le médecin me l'a dit. On lui aurait compté les os et, cependant, elle n'a pas été malade dans sa maison, sauf trois jours avant que je ne la lui retire. Puis elle s'est remise un peu. Je la croyais sauvée, on la voyait pousser, mais elle était trop altérée et trop faible pour en prendre le dessus.

C'était une si jolie petite fille; elle avait des yeux comme on n'en voit jamais à des bébés de cet âge, et des traits si fins ! Et dire qu'on me l'a fait mourir de faim ! N'est‑ce pas épouvantable ? Tu ne sais pas la fête que je me faisais d'élever moi‑même cette petite ! J'étais aussi heureuse de l'avoir que si c'eût été mon premier enfant...

Je voudrais maintenant que le bon Dieu m'en redonne une autre; je ne désire pas un petit garçon, mais une petite Thérèse qui lui ressemble et qui n'ira pas en nourrice (car

cette fois, je prendrai une nourrice chez moi). Non, jamais, si le bon Dieu m'accorde d'autres enfants, ils ne sortiront de la maison.

Peut‑être que si ma pauvre chérie avait été remise au sein elle aurait pu revivre, mais j'ai cherché partout et n'ai rien trouvé de ce qu'il me fallait. Mon mari est parti à Héloup à quatre heures du matin, le lendemain du jour où j'ai repris la petite, afin de ramener une nourrice pour dix heures. Nous avions encore quelque espoir de ce côté‑là et justement, celle sur laquelle nous comptions était tombée malade. Dis‑moi si je n'ai pas eu de malheur ! Enfin, c'est fini, il n'y a plus de remède, le mieux est de me résigner. Cette enfant est heureuse et cela me console.

Je suis bien contente que ta femme soit rétablie, cela m'inquiétait. Voyez comme vous avez du bonheur, vous avez sevré votre petite fille et elle ne s'en aperçoit pas, et la mienne est morte, après que je l'ai vue agoniser sur mes genoux, pendant deux heures et demie...

Au revoir, écrivez‑moi bientôt. Je vous le répète, cela me fait tant de plaisir.

La petite Céline est bien caressante, elle commence à parler gentiment. Tous les jours, je me lamentais de la perte de ma petite Thérèse et je disais: «  Ma pauvre petite fille ! », Tout de suite, Céline arrivait se pendre après moi croyant que c'était à elle que je parlais. Elle cherche sa petite soeur partout et demande « la sesœur ».

Pour me consoler, plusieurs personnes ont dit à la bonne que Céline ne sera pas longtemps en vie ! I1 est vrai qu'elle n'a pas très bonne mine en ce moment. Malgré cela elle est plus forte que n'était Jeanne quand je l'ai vue, voilà un an ,mais elle est petite de taille.

Au revoir, encore une fois, je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur. Mille baisers à Jeanne et à Marie.