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De Mme Martin à son frère Isidore Guérin CF 87 - 1er mars 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 87

A son frère Isidore Guérin

1er mars 1873.

Depuis que tu es parti d'Alençon, ma petite Thérèse s'est parfaitement portée. Elle se fortifiait à vue d'œil et j'en étais fière. Mais aujourd'hui, les choses ont bien changé, elle est très mal et je n'ai pas du tout d'espoir de la sauver. Cette pauvre petite souffre horriblement, depuis hier, cela fend le cœur de la voir. Cependant, elle dort bien; la nuit dernière, je l'ai levée une seule fois, elle a bu et a dormi ensuite jusqu'à ce matin dix heures. Mais à présent, en voilà jusqu'à dix heures ce soir.

Le médecin sort d'ici; je ne sais pourquoi, je n'ai pas grande confiance en ses remèdes.

I1 faut maintenant que je te raconte une histoire, elle date de la première maladie de la petite. Le soir où tu es arrivé, je venais de faire mettre à la poste une lettre pour ma soeur du Mans [Marie-Dosithée], dans laquelle j'annonçais que la petite Thérèse était mourante, qu'elle n'avait plus que deux jours à vivre.

Voilà ma sœur qui se met à prier saint François de Sales avec une ferveur extraordinaire et qui fait vœu, si l'enfant guérit, qu'on l'appellera de son second nom, Françoise. Le vœu fait, elle va trouver Marie et Pauline qui étaient bien désolées et leur dit: « Ne pleurez plus, votre petite soeur ne mourra pas ». Et elle leur annonça ce qu'elle venait de faire. La Supérieure ajouta: « Il faut écrire à votre soeur, de suite, afin qu'elle commence à l'appeler Françoise. »

Quand j'ai reçu la fameuse lettre, j'en suis restée boule­versée. Ma soeur me disait qu'elle avait fait ce vœu pensant bien que je le ratifierais, qu'elle avait dit à saint François que si je ne consentais pas à appeler l'enfant de son nom, il était libre de la reprendre et, en ce cas, ajoutait‑elle, je n'avais qu'à faire faire un cercueil.

Cela m'a fait impression malgré moi, et pourtant, je ne suis pas décidée à donner à ma petite fille un autre nom que celui de Thérèse. J'ai donc écrit au Mans que saint François ne l'avait pas guérie, car elle était déjà beaucoup mieux avant que ma lettre ne soit arrivée. Et cela est vrai, car si tu te rappelles, dès le dimanche matin, l'enfant était pour ainsi dire rétablie et n'a fait que dormir toute la journée; pourtant, saint François n'avait pas encore été prié.

Enfin, qu'est‑ce que tu dis de tout cela ? Ai‑je été cou­pable ? Aurais‑je dû l'appeler Françoise ? Moi, je n'avais pas été l'inspiratrice de ce vœu et, d'ailleurs, qu'est‑ce que cela fait à saint François de Sales qu'elle s'appelle d'un nom ou d'un autre ? Mon refus ne pourrait lui être une raison de la faire mourir !

Si je n'avais pas eu le malheur de lui donner, dans ses noms, celui de Françoise, ma soeur n'aurait pas eu cette idée‑là. Déjà, avant que l'enfant ne soit née, elle m'avait écrit, croyant que ce serait un garçon, pour que je ne lui donne pas le nom de Joseph, mais de François, comme si elle soupçonnait le bon saint Joseph de m'avoir pris mes enfants !

Je lui ai répondu qu'il en mourrait ou n'en mourrait pas, mais qu'il s'appellerait Joseph.

Cependant, je te confierai qu'il m'est resté une inquiétude vague de  « ce cercueil qu'il fallait lui faire faire, si je ne voulais pas consentir au vœu de ma soeur. » Je t'en prie, écris‑moi poste pour poste, car si tu tardes, ma petite Thérèse sera probablement morte. J'aime mieux l'appeler Françoise ou n'importe comment et ne pas faire de cercueil, cela me fait frémir rien que d'y penser !

Tu m'écriras une longue lettre et tu me diras comment il faut l'appeler pour qu'elle ne meure pas. Si quelqu'un voyait cette lettre, il croirait que j'ai perdu la tête ! Je voudrais que ma soeur n'ait pas connaissance de ce que je t'écris, car je ne voudrais pas lui faire de la peine, elle est si bonne, et elle nous aime tant ! Mais cette fois, elle m'étonne.

Souvent, je pense aux mères qui ont la joie de nourrir elles‑mêmes leurs enfants; et moi, il faut que je les voie tous mourir les uns après les autres !

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