Imprimer

De Mme Martin à son frère Isidore Guérin et à sa Belle-Sœur CF 109 - 27 octobre 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 109

 

A son frère Isidore Guérin et à sa Belle-Sœur

27 octobre 1873.

J'ai reçu ce matin votre lettre qui m'a fait grand plaisir; je l'ai déjà lue bien des fois, car je lis toujours vos lettres plusieurs fois, je fais durer le plaisir le plus longtemps que je le puis.

Je vois que vous êtes effrayés de l'avenir. Il est certain qu'il n'est pas superbe et que, tôt ou tard, il faudra passer par une terrible épreuve. Pour moi, je n'ai pas cru un instant qu'Henri V pourrait venir présentement; je ne crois pas non plus à cette indigne calomnie, qu'il aurait transigé avec ses convictions pour adopter les principes de la révo­lution; je ne le croirai que lorsqu'il aura envoyé une procla­mation dans se sens. Mais il serait encore possible que la révolution n'éclatât pas tout de suite; enfin, personne ne sait comment tout cela va se démêler.

En attendant, je suis bien tourmentée, car j'ai pour six mille francs de commandes à livrer dans la première quinzaine de novembre, et cela m'inquiète beaucoup. Mon mari ne veut pas que je fasse ces livraisons, d'après le conseil qu'il en a reçu, d'un monsieur sérieux, qui prévoit des événements très graves, d'ici peu. Cet avis doit être le meil­leur, car il émane de quelqu'un qui n'a pas l'habitude de se prononcer si catégoriquement.

Enfin, je ferai comme je pourrai. Je suis obligée d'envoyer le plus pressé et j'ai commencé aujourd'hui. A la grâce de Dieu; si on perd de l'argent, j'en ai fait mon deuil. J'ai déjà tant attendu, d'après une multitude de pronostics, qui m'ont tous trompée, que maintenant, je ne crois plus à rien, si ce n'est à ce que je vois. I1 est vrai qu'en cela, je suis comme tout le monde: je vois clair quand on est arrivé au bout du peloton ! Je ne serais pas fâchée, je vous l'avoue, qu'il fût dévidé...

J'ai reconduit les enfants au Mans, le 8 de ce mois. Léonie n'y est pas encore, j'ai remis cela au premier de l'an. Si je n'avais pas un si grand désir qu'elle fasse sa première Com­munion préparée par sa tante, elle n'irait jamais à la Visi­tation, mais je veux voir si notre soeur arrivera à la changer, comme je l'espère.

Céline ne va pas en classe; je la fais lire moi‑même. C'est une enfant si délicate que je suis obligée de la garder prés de moi. J'ai grand peur que, malgré tous mes soins, je ne puisse l'élever. Elle est presque toujours brûlante de fièvre; c'est une petite fille qui tourne absolument comme sa petite sœur Hélène.

Thérèse se porte toujours bien; elle est très forte et grande; elle se tient debout contre les chaises, je crois qu'elle marchera à son année.

Mon mari est allé à Lourdes avec le pèlerinage diocésain et nous a rapporté deux petites pierres détachées du rocher, à quelques mètres de la Grotte de l'Apparition. Il y avait une bonne femme qui tapait avec un marteau, mais elle avait beau taper, elle n'arrivait à rien. Louis le lui a pris et a réussi avec adresse à obtenir un morceau; tout le monde l'entourait à qui en aurait un fragment !

Cependant, un gardien l'a menacé d'aller chercher le Commissaire, et quand celui‑ci est arrivé, le bonhomme disait en montrant Louis: « C'est ce grand‑là, Monsieur le Commissaire. » Mais on ne lui a rien dit.

Il n'a pas vu de miracles. Il était présent, lorsqu'une femme paralytique a été plongée dans la piscine. Un bon vieux pèlerin était assis sur un banc, tout près de la fontaine. Voyant que la malade ne guérissait point, il disait naïvement: « Ben,

dépêchez‑vous donc, ma bonne Sainte Vierge, allons, vous n'en finissez à rin ! » Il a eu beau dire, la femme n'a pas été guérie.

Quand les pèlerins sont revenus à Alençon, il y avait une foule énorme aux abords de la gare, tout le long de la route. Je n'ai pu aller au‑devant de Louis, et heureusement ! On aurait dit que je me doutais de ce qui allait arriver; les voyageurs portaient tous les insignes du pèlerinage.

Mon mari est sorti le premier, avec une petite croix rouge; attachée sur la poitrine; plusieurs l'ont apostrophé, d'autres ont ri; mais ce n'était rien, en comparaison de ce qui s'est passé dans la suite. Quand on a vu la plupart des pèlerins, ayant à leur cou des chapelets dont les grains étaient gros comme des marrons, on les a insultés de toutes manières; plusieurs ont été conduits au poste de police. Ils ne reve­naient cependant pas en procession, la Mairie l'avait défendu.

Mon cher Isidore, tu me dis adieu. Ce mot ne me plaît pas; tu crois donc qu'on ne se reverra plus ? Moi, je te dis au revoir, à bientôt. Je t'enverrai sous peu une belle et bonne oie.

Retour à la liste des correspondants