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Lettre de Mme Martin aux Guérin CF 52 - 24 février 1870.

 

Lettre de Mme Martin aux Guérin CF 52

24 février 1870,

Mes chers et bien-aimés parents,

Votre lettre m'a fait du bien. Je suis vraiment reconnais­sante de tout l’intérêt que vous me portez et je vous en remercie. Je me résigne à la volonté de Dieu, quoique ce soit bien dur de perdre une aussi mignonne petite fille (La petite Hélène était décédée le 22 février 1870, à l'âge de cinq ans et quatre mois); mais, ce que je regrette le plus et ce dont je ne puis me consoler, c'est de n'avoir pas mieux compris son état. Je ne la croyais pas gravement malade. J'étais habituée, depuis longtemps, à la voir souffrante, je la soignais le mieux possible en lui donnant des fortifiants que m'avait conseillés le docteur.

Quand je l'ai vue reprise d'une petite fièvre, il y a quinze jours, j'ai cru d'abord que c'était un rhume, je ne m'en suis pas tourmentée Au bout de cinq jours, j'ai fait venir le médecin. I1 m'a dit ne point trouver de maladie déclarée, et qu'il ne voyait pas la nécessité de revenir, à moins d'aggra­vation. Et j'ai été assez aveugle pour ne pas m'apercevoir que la pauvre petite déclinait sensiblement.

Samedi soir, elle est encore descendue avec nous; on lui donnait toujours du bouillon gras avec un peu de vermicelle et de la tisane d'orge ; elle en était si fatiguée que la bonne me dit, vendredi soir, qu'il vaudrait mieux lui faire une panade légère. J'ai écouté cela; la petite en a mangé deux fois samedi, elle était si contente que je lui en ai encore donné une dimanche, à midi ; c'est cela que je regrette et que je regretterai toute ma vie; cependant, je ne pense pas que ce soit la cause de sa mort, car elle s'en allait de langueur.

Dimanche soir, l'oppression l'a prise et, de suite, j'ai envoyé chercher le médecin. I1 n'était pas là et n'est venu que le lundi matin. I1 m'a dit que l'enfant avait la fièvre muqueuse avec un poumon engorgé, qu'elle était en très grand danger et qu'il ne fallait lui donner que du bouillon. Toutefois, il m'a permis d'y ajouter un peu de vermicelle ou de semoule, quand je lui eus dit qu'elle ne voudrait pas boire de bouillon clair.

Après son départ, je la regardais tristement, ses yeux étaient ternes, il n'y avait plus de vie et je me suis mise à pleurer. Alors, elle m'entoura de ses deux petits bras et me consola de son mieux; toute la journée, elle ne faisait que dire: « Ma pauvre petite mère qui a pleuré ! » J'ai passé la nuit près d'elle, nuit très mauvaise. Le matin, on lui a demandé si elle voulait prendre son bouillon; elle a dit oui, mais ne pouvait pas l'avaler. Cependant, elle fit un effort suprême, en me disant: « Si je le mange, vas‑tu mieux me l'aimer ? »

Alors, elle a tout pris, mais après elle souffrit terriblement et ne savait que devenir. Elle regardait une bouteille de potion que le docteur lui avait ordonnée et voulait la boire, disant que quand tout allait être bu, elle serait guérie. Puis, vers dix heures moins un quart, elle me dit:  «  Oui, tout à l'heure, je vais être guérie, oui, tout de suite... » Au même moment, tandis que je la soutenais, sa petite tête est tombée sur mon épaule, ses yeux se sont fermés, puis cinq minutes après elle n'existait plus...

Cela m'a fait une impression que je n'oublierai jamais; je ne m'attendais pas à ce brusque dénouement, ni mon mari non plus. Quand il est rentré, et qu'il a vu sa pauvre petite fille morte, il s'est mis à sangloter en s'écriant: « Ma petite Hélène! ma petite Hélène ! » Puis nous l'avons offerte ensemble au bon Dieu.

Et maintenant, il me reste le remords cuisant de lui avoir donné à manger. Mon cher frère, crois‑tu que c'est cela qui l'a fait mourir ? Je t'en supplie, dis‑le moi, comme tu le penses et, pourtant, j'étais bien embarrassée, j'avais peur qu'elle ne s'affaiblisse trop.

I1 y a aujourd'hui quinze jours, le père de la bonne est venu chez nous. I1 y avait trois jours que la petite était souf­frante; il dit à sa fille : « Tu ne la soigneras pas longtemps, c'est une enfant qui se meurt de langueur. » I1 avait raison, et moi je n'en voyais rien ! Je lui donnais quelquefois, pour la soutenir, des rôties au vin, elle aimait tant cela, peut‑être que ce lui était contraire, je me reproche tout.

Avant l'enterrement, j'ai passé la nuit prés de cette pauvre chérie, elle était encore plus belle morte que vivante. C'est moi qui l'ai habillée et mise dans le cercueil; j'ai cru que j'allais en mourir, mais je ne voulais pas que les autres la touchent. L'église était pleine de monde à son inhumation Sa tombe est à côté de celle de son bon‑papa.

Je suis bien triste, écrivez‑moi si vous le pouvez, pour me consoler.

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