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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mr. Guérin. 8 juillet 1897.

 

Mon cher petit Père,

Je viens te donner des nouvelles de la santé de ta petite Reine. Elles sont de plus en plus inquiétantes... Mr de Cornière est venu hier deux fois dans la journée, il est excessivement inquiet. Ce n'est pas la tuberculose, c'est un accident arrivé aux poumons, une vraie congestion pulmonaire. Elle a vomi deux fois du sang hier; ce sont des morceaux de sang comme si elle vomissait du foie, et tout le reste de la journée elle a craché du sang. Mr. de Cornière hier matin lui a défendu de faire aucun mouvement, il ne permet même pas qu'on la descende à l'infirmerie jusqu'à ce que la plaie faite au poumon droit soit cicatrisée. Elle prend constamment de la glace, une potion pour arrêter le sang des cataplasmes sinapisés je crois, et des bottes de farine de moutarde. Elle est admirablement soignée, on lui a appliqué aussi deux ventouses sèches. La nuit a été très mauvaise, elle nous disait ce matin que dans le Purgatoire on ne doit pas brûler davantage, tellement la fièvre était forte, puis en plus elle était prise d'étouffements. Aujourd'hui elle serait plutôt un peu mieux; la fièvre est tombée mais elle sent un abattement très grand, elle ne peut même pas porter sa main à sa bouche, sa main retombe d'elle-même. Mr. de Cornière venu ce matin a trouvé un peu plus de respiration dans le poumon mais il trouve toujours le côté droit congestionné; il dit qu'il n'y a pas un grand ravage dans la poitrine, mais qu'il y a un point de pris dans le poumon. La grande faiblesse l'inquiète beaucoup et il a dit ce matin à notre Mère que, dans l'état où elle est, il n'en réchappe que 2 sur 100. Si elle pouvait s'alimenter, a-t-il dit, on pourrait la prolonger, mais la guérison est impossible, et si elle ne digère pas davantage le lait, il ne lui donne que quelques jours. Lorsqu'on va la voir, elle est bien changée, bien maigrie, mais toujours le même calme, et le mot pour rire. Elle voit arriver la mort avec bonheur et n'en a pas la moindre peur. Cela va bien t'attrister, mon cher petit Père, cela se comprend; nous perdons tous le plus grand des trésors, mais qu'elle n'est pas à plaindre ; aimant le bon Dieu comme elle l'aime, comme elle sera bien reçue Là-haut, elle ira cer­tainement tout droit au ciel ; quand nous lui parlions du Pur­gatoire, pour nous, elle nous disait : « Oh ! que vous me faites de peine, vous faites une grande injure au bon Dieu en croyant aller en Purgatoire. Quand on aime il ne peut y avoir de Pur­gatoire. »

Te dire dans quel état est la Communauté, ce sont des larmes, des sanglots, des désolations de tous les côtés. Mère Agnès de Jésus est admirable de courage, de résignation ; notre Mère est d'une bonté si maternelle pour nous toutes au milieu de la plus grande des peines, car ma Sr Th. de l'Enf. Jésus était son plus grand trésor .

Oh ! mon cher petit Père, je ne sais que te dire, nous sommes brisées, atterrées et ne pouvons croire au malheur qui nous menace... Oh ! non, nous ne pouvons croire que le bon Dieu nous prenne notre Ange, mais il est si mûr pour le Ciel. Hier soir j'avais demandé au bon Dieu de me faire rêver d'elle, et alors cette nuit, je l'ai vue d'une beauté éblouissante, entourée de petits Anges et jouant avec eux; n'est-ce pas là la réalité, car par sa simplicité, elle ressemble aux petits enfants. Il y a quelque temps notre Mère avait donné à M' de Cornière sa poésie «Vivre d'Amour», elle n'était pas encore malade à ce moment, elle avait simplement son état muqueux, mais lorsqu'il l'a eu lue, il a dit à notre Mère : « Je ne vous la guérirai jamais, c'est une âme qui n'est pas faite pour la terre.» Mr. l'abbé Youf est venu la voir ce matin de lui-même et l'a confessée ; elle ne mourra pas sans sacrements, car nous n'attendrons pas à la voir arriver au dernier moment pour lui donner l'Extrême Onction ; du reste elle la demande d'elle-même. C'est bien joli de voir mourir au Carmel et c'est bien loin de vous faire peur de la mort.

Je n'ai pas osé écrire cela à maman parce que je craignais de la trouver très souffrante et de lui faire un coup ; quant à Léonie le petit mot qui est dans cette lettre est pour elle, tu vas lui donner si tu juges qu'il vaut mieux la prévenir. Je crois qu'il serait bon de lui dire qu'il y a plus de gravité dans l'état de la santé, mais fais ce que tu crois préférable. Je voudrais bien que tu écrives aussi un petit mot à Mr le Curé de Navarre (alors directeur spirituel de sr Marie de l'Eucharistie), je n'ai pas le courage de le faire car je suis brisée et je voudrais qu'il sache l'inquiétude où nous sommes. Nous nous recom­mandons toutes à ses prières. Je t'écrirai tous les jours pour te donner des nouvelles ; dans le cas où vous voudriez en avoir plus souvent ou dans le cas où le danger deviendrait plus grand, dis-moi comment faire ; je pourrais peut-être adresser en gare de la Bonneville1, dans ce cas il faudrait que vous veniez tous les soirs voir s'il y a une lettre, car si quelquefois le matin il y avait du changement j'écrirais et vous auriez des nouvelles je crois l'après-midi. Je ne ferai rien sans que tu me le dises.

Je vais écrire à ma tante pour la prévenir un peu. Je t'em­brasse, mon cher petit Père, avec ma petite Mère, mes petites sœurs et mon grand Frère.

J'espère un peu, je ne puis croire à ce malheur; aujourd'hui, elle n'a ni vomi, ni craché le sang, quelques filets seulement dans les crachats; depuis ce matin elle ne tousse plus ni ne crache plus ; est-ce plus mauvais signe ou est-ce meilleur, je n'en sais rien. Elle a pris ce matin 5 tasses de lait et n'en a encore vomi qu'une.

Ta petite fille qui te chérit,

Marie de l'Eucharistie

Comment va petite Mère.

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