Imprimer

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mr. Guérin. 12 juillet 1897.

 

12 Juillet 97

Mon cher petit Père,

Il paraît que la maladie de petite Reine t'attriste beaucoup, cela la chagrine; elle voudrait que son cher petit oncle se réjouisse avec elle de son entrée au Ciel qui semble se retarder de jour en jour... Les nouvelles sont meilleures. Mr de Cornière a dit hier soir : « Je suis vraiment content, il y a du mieux. » - Cela est certain, le mieux existe ; elle prend de la Pancréatine pour faire digérer le lait et depuis deux jours elle n'a pas vomi ni eu de diarrhée. Quant à la fièvre, elle n'a pas une fièvre assez forte pour en mesurer les degrés ; les deux premiers jours de la semaine dernière elle avait eu une très forte fièvre, mais depuis c'est une fièvre ordinaire qui la prend quelquefois pendant une demi-heure une heure, mais elle ne lui dure pas toute la journée, ou alors elle est très bénigne ; elle n'a pas eu de nouvel accident depuis Samedi. Enfin hier et aujourd'hui nous renaissons à l'espé­rance, non pas de la guérison puisque ce serait un miracle, mais de la conserver encore quelque temps; il est certain comme dit Mr de Cornière qu'elle peut avoir encore plus d'un accident ; elle n'est certainement pas mourante en ce moment et s'il n'y a pas d'hémorragie elle peut aller encore des semaines et même peut-être quelques mois surtout si elle s'alimente. Je crois en effet mon cher petit Père, d'après ce que je vois, qu'elle nous sera laissée encore quelque temps à moins donc que les accidents ne deviennent plus graves et plus fréquents, mais dans l'état actuel il y a un peu d'espoir. Ne crois pas qu'elle souffre beaucoup... elle ne souffre que de faiblesse, d'anéantissement, quelques dou­leurs dans le côté très supportables et des maux de cœur, mais tout cela ne la fait pas autant souffrir que vous pouvez le croire. Cette nuit elle a dormi d'un bon sommeil pendant 6 heures...

Tu vois, mon cher petit Père, qu'il y a du mieux; cela il est vrai peut changer d'un jour à l'autre.

Petite Reine est toujours très gaie, on l'a descendue dans le lit de l'infirmerie de Mère Geneviève et comme Mère Geneviève a aussi plus d'une fois attendu et désiré la mort, et qu'elle a été plus d'une fois aussi frustrée dans son espérance, Petite Reine dit souvent : « Quel lit de malheur, quand on est dedans on manque toujours le train ... » puis... « Le voleur est parti bien loin, il m'a laissée pour aller voler d'autres enfants... quand sera-ce mon tour je n'en sais rien maintenant... Dites à mon cher petit oncle, à ma tante, à Léonie, à tous enfin que lorsque je serai au Ciel, ce qui me fera le plus de bonheur, ce sera de pouvoir alors leur exprimer tout mon amour ; je ne le puis sur la terre, mon amour est trop fort, mais dans le Ciel quand j'y serai je pourrai leur faire comprendre... c'est là ce qui fait ma joie... » Et ce matin comme je lui demandais ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait en voyant le bon Dieu pour la première fois, elle m'a répondu : « Ne me parlez pas de cela, je ne puis y penser, tant cela me fait de bonheur ; ce que je ferai... je pleurerai de joie !! Ah ! quelle belle petite âme et comme en effet j'ai à remercier le bon Dieu de l'avoir connue ; elle ne peut plus nous donner ses conseils, mais ce qui nous reste et nous restera toujours c'est son exemple.

Il y a une chose mon cher petit Père qui me fait bien du bonheur, c'est ce qu'elle m'a dit quelques jours avant ma prise de voile et ce que je regarde comme son testament envers moi... c'est la dernière fois que je l'ai vue et que j'ai pu lui parler de mon âme ; il n'était alors aucunement question de sa mort, son état muqueux n'était pas encore déclaré, elle me dit tout d'un coup en me regardant d'un regard si profond que je n'oublierai jamais : « oh ! ma petite sœur, promettez-moi de devenir une sainte, une grande sainte », et comme je la regardais atterrée : - « Oui, a-t-elle repris, si je vous dis cela c'est que je trouve en vous tout ce qu'il faut pour cela et si vous ne le devenez pas, croyez-moi, vous serez très infidèle à la grâce; oh! je vous en prie, devenez une sainte, le bon Dieu vous le demande. - Quand je ne serai plus sur la terre il faudra que vous soyez sainte pour deux afin que le bon Dieu n'y perde pas ; je sens que votre âme est appelée au même genre de perfection que la mienne, il faut que vous me remplaciez quand je ne serai plus. »

Te dire, mon cher petit Père, ce que ces paroles restent gravées en mon cœur, oui c'est certainement son testament envers moi et à partir de ce jour je n'ai jamais douté qu'elle était près de son entrée au Ciel... Je t'ai confié cela mon cher petit Père parce que je sais que cela va te faire plaisir; il fallait entendre avec quel accent elle m'a dit ces paroles ; c'était un accent qui les impri­mait forcément dans mon âme, aussi il faut que vous priiez beau­coup pour que votre petite fille devienne en effet une sainte...

Je t'envoie, mon cher petit Père ainsi qu'à ma chère petite Mère, mille baisers de la part de toutes tes petites filles, particu­lièrement de la part de petite Reine et de Benjamin.

Ta petite fille qui te chérit, Marie de l'Eucharistie r.c.i.

Merci à ma petite Mère de sa belle lettre. - Notre Mère me charge d'être son interprète, elle envoie toutes ses amitiés.

 

Retour à la liste des correspondants