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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mr. Guérin. 17 septembre 1897

+ Jésus                                   J.M.J.T.                                   17 septembre 1897

         Mon cher petit Père

       Je vais te raconter un fait qui s'est passé hier dans notre petit Carmel, tu vas pouvoir juger de la situation et y porter remède si bon te semble.

       Hier, jour de lavage, Mère Agnès de Jésus rencontre avant le dîner notre Mère se promenant avec la cellerière (responsable de la cave) et paraissant converser très sérieusement, même un peu tristement... De quoi s'agissait-il? Mère Agnès de Jésus s'approche et demande ce qu'il pouvait bien être arrivé de triste. Et notre Mère de répondre : « Nous n'avons plus de vin... Nous ne pouvons cependant [1 v°] nous en passer mais quelle dépense ! ! !» Et ceci était dit d'un air triste.

       Il faut te dire, mon cher petit Père, dans quelles circonstances les carmélites peuvent boire du vin : d'abord les malades, il y en a qui année entière en boivent un petit verre chaque jour; puis pour les autres plus vaillantes, on leur en donne tous les jours de lavage. La journée est rude, fatigante et on a besoin d'un réconfortant. L'été on en fait souvent l'économie mais l'hiver un bon godet de vin chaud nous ranime et nous redonne du courage pour continuer le travail, personne ne le dédaigne, surtout pas ta fille qui ces [2r°] jours-là se sent comme renaître à la vie après ce réconfortant. Tu vois que nous n'en buvons pas trop puisque les jours de fêtes nous sommes fournis par la cave rue Paul Banaston. Est-ce que cette cave dont la renommée au Carmel est en si haute estime ou plutôt le maître de la cave est si bienfaisant qu'il voudra peut-être bien venir au secours de ses pauvres Carmélites. Notre cave espère voir se renouveler le miracle de Cana. Comme « Marie » j'ose dire : « Nous n'avons plus de vin » et toi, mon cher petit Père dont Jésus manifeste en toi sa bonté infinie, comme Lui tu voudras [2v°] bien remplir nos urnes.

Pardonne à ta petite fille mais elle sait le plaisir que tu as à lui faire de petits cadeaux, et elle ose t'en demander un gros : une barrique de vin. C'est toujours une barrique que l'on achète, mais je t'avertis qu'il faut du vin très très ordinaire, du vin pauvre pour les pauvres carmélites.

       Je t'envoie de bons gros baisers de remerciements ainsi qu'à ma chère petite Mère... Que je vous aime tous les deux!...

         La petite malade est toujours bien malade, les pieds enflent toujours. M. de Cornière dit que c'est bien mauvais signe...

Quant à Mr l'Abbé (Youf) il a été administré ; il peut passer dans un moment de faiblesse mais il ne se voit pas mourir heureusement, car ce serait bien pénible avec sa nature si impressionnable. Que de tristesses autour de nous, nous sommes vraiment bien éprouvées.

Ta petite fille Marie de l'Eucharistie

La petite malade remercie des artichauts, elle a presque pleuré en apprenant que c'était son Oncle qui était venu les apporter lui-même. Elle me disait hier: «Oh! je me croyais bien aimée, je n'aurais jamais cru qu'ils m'aimaient autant. » Jeanne l'a beau­coup touchée en lui envoyant une image et une lettre affec­tueuse, c'est après toutes ces marques d'affection qu'elle m'a dit cela. Le fromage à la crème lui a paru exquis ; jamais elle n'avait mangé rien de si bon, disait-elle, cela devait coûter au moins 5 francs. Aussi elle s'en est donné une espèce d'indigestion.

Et le sac de riz !!!... Je ne sais comment j'ose demander encore quelque chose après cela... Je suis bien audacieuse, mais quand on aime on ose tout, cela semble tout naturel. Merci, merci...

Mauvaise nuit, pas dormi et toussé tout le temps, bien abattue ce matin.

Nous n'avons plus du tout de Peptone, nous en voudrions bien.

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