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De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère - le 6 janvier 1866

De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère.

V +. J.

                                                                                                De notre Mère du Mans

                                                                                                le 6 janvier 1866

 

Cher Frère

J'attendais avec impatience et inquiétude ta lettre, ou plutôt ta chère personne car je ne croyais pas que tes examens dussent tarder si longtemps; si tu ne dois passer le 1er que dans 3 semaines, tu en auras encore deux autres après (Ch IG ne mentionne pas ces examens),  cela te conduira jusqu'au printemps, je désire vivement que cela finisse bien vite.

Tu te trompes en disant que je ne souhaite rien, car au contraire je désire vivement non pas les biens de ce monde, mais ta sanctification et pour cela je me consume en soupirs et en pleurs. Oh ! si tu voulais, que tu me rendrais heureuse ! mon bonheur dépend de toi, quoique tu dises que tu as des mouvements de colère impossibles à réprimer, c'est faux on peut se dominer quand on le veut, il est vrai que c'est difficile surtout quand on est accoutumé de vivre dès l'enfance sans frein, mais ce n'est pourtant pas impossible, et puis ce qui n'est pas possible à l'homme l'est à Dieu *[1 v°]  et la prière faite avec confiance et persévérance jointe aux efforts est infaillible moi aussi je suis naturellement très violente, mais il est vrai que dès l'enfance la crainte d'offenser Dieu me retenait si fort que la violence que je me faisais, faisait couler mes larmes. St François de Sales qui était le plus doux des hommes avait mis 20 ans à acquérir cette vertu, aussi il disait : « que la colère ou n'importe quelle passion vienne à me tenter; je lui dirai: crève si tu veux je ne ferai seulement pas un mouvement ni même un clin d'œil en ta faveur », il le montra bien dans une occasion où quelqu'un étant venu lui dire des injures il fut pris d'un très grand mouvement de colère; il n'y parut rien extérieurement, son visage, son maintien ne respiraient que la douceur et la politesse, mais pendant cette entrevue il tenait sa rate (Lecture douteuse de ces 2 mots, un grattage sur l'autographe ayant presque emporté le papier) dans ses mains et l'effort qu'il fit pour se contenir fit qu'il la brisa entièrement, enfin, après sa mort son fiel fut trouvé par petits morceaux réduits en pierre, les médecins trouvèrent que c'étaient les efforts qu'il avait faits pour se vaincre; aussi parle-moi d'hommes comme celui-là ! Mais des âmes molles, il n'en faut pas attendre grand’ chose.

Zélie m'écrivait quelque chose de ses petites filles dans sa dernière lettre qui m'a fait honte à moi-même en me reprochant ma lâcheté. Elle demandait à Marie si elle n'avait pas commis une petite faute, la petite         fille examine *[2 r°] sa conscience et après un moment elle dit: « non Maman, je ne l'ai pas faite », alors là-dessus on lui dit d'aller se coucher et que le bon Dieu était dans son cœur, sa petite figure était illuminée de joie,            mais voilà qu'un instant après, elle descend en sanglotant, la mère effrayée demanda ce qu'il y avait, alors la petite dit : « Maman, je viens de me rappeler que j'ai fait une faute, oh le bon Dieu n'est plus dans mon cœur, mon âme est tachée. » On fut obligé de la consoler en lui disant que le bon Dieu lui avait pardonné. La petite Pauline est encore plus gentille,          cette pauvre enfant, quand ses sœurs veulent lui prendre ses affaires, on      lui dit : « donne-les, ma petite fille, c'est une perle à ta couronne », alors elle n'oppose aucune résistance. Tu vas peut-être rire de cela mais moi j’en  ai été extrêmement consolée en voyant la gloire qui en revient à Dieu. Ces petites créatures le louent autant qu'il est en leur petit pouvoir et tandis que des hommes raisonnables et intelligents emploient toute leur force, leur énergie et leur esprit à l'outrager, ces enfants font de véritables sacrifices et qui leur coûtent beaucoup, à cet âge on tient tant  à ces petites bagatelles. *[2v°]

Tu me dis que tu as assisté à une conférence de spiritisme, enfin que veux-tu que je te dise là-dessus sinon que tu bois l'iniquité comme l'eau, tu n'as pas assez de tes passions pour offenser ton créateur; il faut encore que tu y ajoutes la magie, car tu diras ce que tu voudras, c'est cela; enfin puisque l'Eglise dépositaire de la puissance du Christ le trouve ainsi pourquoi veux-tu    en juger autrement, mais ta curiosité veut être satisfaite, celle de notre bonne Mère Eve l'a voulu aussi et cela lui a coûté cher, il en sera de même pour toi. Il ne faut pas nier ce qui est clair comme le jour, les esprits de ténèbres jouent un rôle ici-bas, et à moins d'avoir l'obéissance et l'humilité pour se soumettre aux supérieurs ecclésiastiques, on n'échappera pas à la subtilité de leur esprit et à leurs 6000 ans d'expérience.

Te voilà bien avancé qu'ils t'aient instruit de choses que je te reproche depuis longtemps, je m'étonne que tu sois arrivé jusqu'à 25 ans sans savoir que tu étais violent et bien d'autres défauts. . .

Pardonne-moi mon cher petit frère de te parler si rudement, mais cela me fait tant de peine de voir que tu résistes tant à la grâce  que chaque lettre que je reçois de toi me plonge dans une extrême affliction, il me semble avant de l'ouvrir que je vais apprendre l'heureuse nouvelle de ta conversion et puis rien, n'est-ce pas désolant !

Je t'embrasse cher frère et je prierai toujours pour toi afin que Dieu veuille t'accorder non [2 v° tv]  pas ce que tu souhaites mais ce que je désire, je crois que cela vaut mieux. Je ne te désire pas les richesses, ni les honneurs, ni même une bonne *[2 r° tv] santé, ni une longue vie, mais la sainteté, et ensuite, si toutes ces autres choses arrivent, elles seront les bienvenues; et ne va pas t'imaginer que c'est parce que je ne t'aime pas tu te tromperais grandement, je te *[1 v° tv] souhaite ce que je me souhaite à moi-même.

 

Ta sœur dévouée

Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie

      D. S. B.         

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