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De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère - le 25 juin 65

De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère.

 

V + J.

                                                                                         De notre Mère du Mans

                                                                                         le 25 juin 65

                          

            Cher frère

Je te félicite de ton exactitude à m'écrire.  Si tu n'as rien de neuf à m'apprendre, moi j'en ai : Zélie est venue me voir mardi dernier au moment où je m'y attendais le moins, elle est venue seule, toute la famille se porte bien, ta petite filleule est charmante et très spirituelle, c'est  celle-là qu'on aime le mieux.

Tu es déjà tout inquiet de ton avenir, il faut remettre le tout entre les mains de la bonne Providence qui arrangera tout pour le mieux.

Je ne suis pas enchantée de la *[v°] connaissance de ton Prêtre. S'il est tel que tu le dis, je te conseille de ne pas le fréquenter; tu me dis qu'il            arrivera à un beau poste : sais-tu quel est le beau poste du prêtre et du religieux ? C'est de suivre Jésus-Christ pauvre, humilié et souffrant; quand tout le monde dirait autrement, il ne faudrait pas le croire, agir différemment, c'est la prudence humaine, et si tu es jamais prêtre (ce qui ne serait pas impossible à Dieu) tu seras un bon prêtre et renonceras à toutes les grandeurs humaines. Quelle folie de se laisser entraîner à vouloir monter, tandis qu'on monte en descendant; c'est pitié de voir de nobles créatures perdre le temps à courir après les vaines illusions; quand ils pourraient y arriver, elles finiraient si promptement. Mon cher ami s'il m'était donné de te faire ouvrir les yeux à la vanité de ce faux brillant, que je serais heureuse ! Que de soucis je t'épargnerais !. . . mais non, tu vas t’engouffrer *[2r°] comme les autres dans cette vaste mer de déceptions qui attendent tous ceux qui mettent leur espérance dans les vains biens de ce monde. . . Et ce sera une existence perdue comme celle de la plupart des hommes; une existence qui pourrait être si noble, si glorieuse, si utile, sera passée tout entière dans l'illusion ! Dieu a placé l'homme un peu au-dessous des Anges; mais oh malheur lui ne se place pas beaucoup au-dessous de la brute, contentant tous ses appétits avec une ardeur que rien ne saurait arrêter. Nous avons dans le cœur un désir insatiable de gloire, et ce désir est bon, mais il faut le diriger comme toutes nos bonnes aspirations, car il n'est pas pardonnable qu'on se tue pour courir  après une gloire que pour l'ordinaire on n'atteint pas, ou qui doit finir si vite, au lieu d'en rechercher une éternelle qu'on est certainement sûr d'acquérir. Mais quand je te vois te lancer dans tous ces écarts, j'en éprouve un sensible chagrin, parce que je t'aime beaucoup et que je voudrais t'éviter bien des peines, enfin réfléchis mon cher enfant, tu es à un moment de la vie bien décisif et de qui *[2r° tv] ton sort même éternel dépend.

Tout à toi

Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie

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