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De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère Isidore - le 26 décembre 1863

De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère Isidore.

V+J.

                                                                                          De notre Monastère du Mans

                                                                                          le 26 décembre 1863

 

Très Cher Frère

Le temps m'a paru bien long je t’assure depuis ta dernière lettre, j'aurais bien voulu t'écrire plus tôt pour te féliciter (le 5 novembre, Isidore avait été reçu "bachelier ès sciences restreint"), je trouve que le bon Dieu te gâte; les autres ont tant de peine à se faire recevoir, et pour toi cela va tout seul, il est vrai que tu as bien travaillé mais cependant je crois que la Ste Vierge a bien poussé la roue de ton char, aussi je l'ai bien remerciée, je t'en réponds. Je ne saurais te dire tout ce que cette nouvelle m'a fait de plaisir, je ne me possédais pas de joie toute la journée et pour comble de bonheur la Ste Vierge m'est échue ce jour‑là. Chaque mois nous tirons les saints (selon un usage alors courant dans les monastères, chaque sœur « tirait » au hasard un billet portant le nom d'un saint qui se trouvait ainsi désigné comme son protecteur du mois) et celle qui a la Ste Vierge a une communion, que je ferai bien entendu pour toi. Mais puisque je suis à te faire part de mon bonheur il faut encore que je te parle de toutes mes impressions. Ma grande joie dura     *[1v°] toute la journée mais le lendemain il n'y avait plus qu'un souvenir, je me disais: qu'est‑ce que cela ? et ces paroles de Job me poursuivent partout: homo natus de muliere brevi vivens tempore, repletur multis miseriis, qui quasi flos egreditur, et conteritur, et fugit velut umbra et nun­quam in eodum statu permanet-  Job 14, 1‑2) je me dis maintenant à chaque chose : qu'est‑ce que cela pour l'éternité !

Cependant je ne veux pas te jeter le chagrin dans l'âme je te loue et t'approuve grandement de travailler sérieusement à ton avenir, cela est utile et même très nécessaire, seulement il ne faut pas coller son âme à la terre, voilà tout, il faut aussi penser un peu à cette éternité qui sera si longue et qui nous occupe si peu, et sur le bord de laquelle nous sommes peut‑être.

Je n'ai pas grandes nouvelles à t'apprendre, comme tu le penses bien, renfermée dans ma chère clôture que je ne donnerais pas pour mille mondes de plaisirs; je ne connais *[2 r°] rien de ce qui se passe dans ce monde que ce qui fait trop de bruit.

Ma santé est très bonne, je me porte même mieux que l'été dernier. Je t'engage à prendre bien soin de ta santé et à ne pas t'échauffer le sang à trop étudier.

Ecris-moi et donne‑moi beaucoup de nouvelles. As‑tu vu le frère cuisinier ? Vas‑y et dis-moi ce qu'il te dira.

Je finis en te souhaitant une bonne et très bonne année : bonne réussite dans tes études et par-dessus tout cela l'amour de Dieu.

Je t'embrasse de tout mon cœur et suis dans les sacrés cœurs de Jésus et de Marie ta sœur affectionnée

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie.

          D. S. B

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