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De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère Isidore - le 14 juin 1863

De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère Isidore.

 

V. +J.

                                                                                            De notre Monastère du Mans

                                                                                              le 14 juin 1863       

Mon Très Cher frère

Tu dis que tu es embarrassé de trouver la substance d'une lettre qui puisse me convenir; rien de si aisé mon cher ami, tout ce qui vient de toi m'intéresse au plus haut point, tes pensées, tes études, tes actions, tout généralement, excepté ton journal; je te remercie de tes bonnes inten­tions mais si tu n'as d'abonnées que des personnes comme moi, tu n'en auras pas une, car je déteste les journaux et les parloirs (il faut pourtant excepter les visites que vous me faites, celles‑là me font le plus grand plaisir). Autrefois j'aimais bien à parcourir un journal mais maintenant ce n'est plus la même chose, je te dirai franchement que pourvu qu'on protège les droits de l'Eglise peu m'importe qui règne, pourvu que ce ne soit pas toi (En 1863, l'opposition à l'Empire connaît un réveil, tant chez les monarchistes que chez les républicains. L'apparition de l'« Union libérale » en est un symptôme. On ignore les opinions politiques d’I. Guérin à cette époque. Plus tard, il se révèlera monarchiste convaincu. Etudiant, il a suivi les cours de M. Berthelot, et approché de près E. Renan ‑ il évoquera ses souvenirs à son sujet dans le journal « Le Normand » le 8 octobre 1892. En ce mois de juin 1863 précisément, paraît « La Vie de Jésus » de Renan), je t'aime trop pour cela.  Je n'ai pas compris ce que tu me dis des plaisirs torturés par l'envie; je m'imagine que ce n'est pas de toi que tu parles. Va, mon cher ami, quoique tu fasses, tu ne trouveras jamais de plaisirs, tu pourras bien t'étourdir pour un moment mais voilà tout, le bonheur ne consiste que dans l'accomplissement de tous ses devoirs. Nous avons fait vendredi dernier, la fête du Sacré-Cœur de Jésus, tu sais que c'est une grande fête pour nous puisqu'elle a pris naissance dans notre ordre, je t'ai recommandé au divin Cœur de Notre Seigneur. Je me suis sentie pressée d'une manière toute particulière de le conjurer de te rendre heureux, car quoique tu en dises, je te voudrais autre que tu es.

Je ne vais pas te faire une longue lettre puisque tu dois bientôt venir me voir, alors je te dirai tout ce que j'aurai à te dire, mais surtout ne me viens pas avec un air trop parisien, je n'aime pas ces gens‑là; j'entends les mauvais, pour les bons de quelque nation qu'ils soient, ils me font tous plaisir.

Papa et Zélie viendront me voir au commencement de juillet avec les 2 petites filles (Marie et Pauline), quant à la jeune (Léonie, née le 3 juin), je ne sais pas comment elle va; Zélie m'a écrit il y a 8 jours qu'elle allait mourir; mais je pense qu'elle va mieux puisque je n'en ai pas reçu de nouvelles, elle me disait dans sa lettre que si elle continuait de se trouver aussi mal, elle m'écrirait dans 2 ou 3 jours; puisque je n'en ai pas entendu parler c'est bon signe.

Adieu cher frère

Ta Sœur qui t'aime et t'aimera toujours

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie

         D. S. B. 

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