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De sœur Marie‑Dosithée Guérin à M. et Mme Guérin - 15 mai 1870.

De sœur Marie‑Dosithée Guérin à M. et Mme Guérin. 15 mai 1870.

 

V. + J.

                                                                                           De notre Mère du Mans

                                                                                           le 15 Mai 1870

 

Mon cher Frère et ma chère sœur,

Votre chère petite lettre m'a fait bien plaisir, quoique cependant j’aie eu de vos nouvelles par Zélie qui m'a dit qu'Isidore avait eu l'intention de me venir voir lors de son voyage à Alençon  (en avril); mais je te prie mon cher ami de mettre fin à tes regrets : maintenant nous n'en serions pas plus avancés ni l'un ni l'autre et cela m'aurait fait de la peine de te voir te fatiguer par la prolongation de ton voyage; j'ai beaucoup de bonheur à vous voir, mais à condition que vous n'en souffriez pas; autrement pendant longtemps, quelquefois plus de six mois, cette pensée de ne pas vous avoir vu aussi bien que je l'aurais désiré et dans la souffrance, me poursuit partout; c'est pour cela que j'avais prié Zélie de ne plus engager mon vénérable père à venir me voir, parce que je  remarquais que les conditions dans lesquelles il me voyait lui étaient toujours fort pénibles et cela m'était si sensible que j'en éprouve encore de la peine lorsque j'y pense.

[l v°]  Pour l'affaire dont vous me parlez vous comprenez bien que je ne puis pas vous donner de conseils, je n'y connais rien, mais ce que je fais c'est de prier, j'ai commencé une neuvaine à Ne‑De du Sacré-Cœur qui finira dimanche : beaucoup de nos sœurs ont la bonté de se joindre avec moi, et je vous assure que je ne doute nullement que les choses n'aillent très bien; maïs il n'est pas dit que pour bien aller vous conclurez votre marché (Le marché sera conclu le 16 mai), peut-être ne serait-il pas à propos: mais voyez-vous j'ai bien confiance que puisque vous continuez la petite charité que vous avez commencée, Ne‑De du Sacré-Cœur vous sera favorable et les choses se feront pour le mieux. Je vous conseille aussi dans une affaire de cette importance de promettre soit une aumône ou une bonne œuvre quelconque afin que les choses réussissent comme il faut soit pour conclure ou renoncer à cette affaire.

Vous recevrez une Photographie de votre Malgache  (selon la coutume alors répandue, les Guérin avaient « acheté » un Malgache, en versant une offrande de 5 F pour subvenir à son instruction chrétienne et à son baptême), on les a demandées, cela demandera peut être encore quelque temps; mais je vous avertis qu'il n'est pas très beau, je l'ai vu, l'ayant choisi sur un [2 r°] groupe; on a demandé aussi une lettre mais je ne sais pas s'il sait écrire; enfin il apprendra, et tôt ou tard nous en recevrons.

Ma santé est toujours bonne et très bonne, j'ai passé l'hiver admirablement, le bon Dieu ne veut point encore de moi; il faut travailler encore un peu, le temps passe vite, l'éternité sera bientôt arrivée. Je ne puis m'empêcher de frémir en voyant mon cher petit frère avec quelle ardeur tu te livres aux affaires du monde, je crains que cela ne te fasse oublier la grande et l'unique affaire, celle que nous devrions avoir le plus à cœur ‑et pourtant celle qui est la plus négligée; enfin tâche d'y penser.

J'ai aussi un petit reproche à te faire; mais je me trompe ce n'est pas un reproche parce que je suis persuadée que tu l'as fait pour le mieux. Lorsque j'ai vu ma pauvre sœur (le vendredi 29 avril), elle était encore tout attristée de ce que tu lui avais dit qu'elle n'avait pas bien soigné sa petite Hélène; moi je suis persuadé d'une chose, c'est que c'était la volonté de Dieu qu'elle mourût car enfin la maladie n'a pas été connue dès le principe, le médecin n'y voyait que de la faiblesse et ses prescriptions se [2 v°] bornaient à des fortifiants; il est vrai que c'était assez difficile à connaître elle n'était pas assez caractérisée et lorsque les symptômes se sont montrés il était trop tard. C'est bien ce que cette pauvre Zélie dit elle-même, vois-tu les meilleurs médecins se trompent, quand le bon Dieu veut une chose il ne permet pas que nous puissions y apporter remède. Ainsi je t'en prie mon cher frère, tâche d'aller tout doucement dans les petits reproches que tu crois utile de lui faire; mais moi je trouve qu'elle n'en mérite pas, tout ce que je puis dire, c'est qu'elle est une mère bien malheureuse, elle est aussi dans une position qui demande des précautions. ( au sixième mois de sa huitième maternité) et de plus il venait de se faire une débâcle chez elle qui lui avait été bien pénible (la vente de la bijouterie au neveu de M. Martin, en avril), enfin tout ce que je puis dire c'est que la vie ne lui est pas douce et qu'elle mourra sans avoir connu le bonheur). Vous vous aimez beaucoup tous les deux, et je sais que vous ne pouvez vous voir sans vous taquiner, je te dis cela à toi parce que tu es plus fort et que par là même tu as plus d'empire sur toi, afin que, dans les courts moments que tu seras avec elle, tu dises et fasses comme elle voudra [3 r°] encore une fois ce n'est pas pour te faire de la peine que je te dis cela car le sais bien que tu l'aimes beaucoup ainsi que tout ton monde.

Je bénis le Seigneur de ce que ma belle-sœur va mieux cela ne m'inquiétait pourtant pas, mais  me faisait de la peine de voir souffrir cette chère sœur que j’aime de tout mon cœur voyez-vous, je suis faite ainsi, vos souffrances deviennent les miennes; mais enfin j'espère qu'après l'épreuve viendra la consolation et que vous serez bénis dans vos enfants et vos affaires mais faites de bonnes œuvres, je ne saurais trop vous y engager, cela est tout à fait nécessaire. Vous me demandez ce que vous me devez, d'abord ce n'est pas pressé, je vous ai demandé pour 20 frs de médicaments et envoyé 5 frs de timbres; ensuite Zélie a dû te donner 10 frs que je lui avais envoyé, maintenant tu ne me dois que 5 frs, puisque je m'étais payé du Malgache en ne te donnant que 15 frs sur 20 frs que je vous devais.

Si vous pouviez me donner ou faire donner des nouvelles de votre affaire sitôt qu'elle sera terminée; d'ici là j’aurai l'esprit en suspens.

  [3 r° tv]. Je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que ma chère petite nièce; mes petites filles vous embrassent aussi.

 Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie.

        D. S. B. 

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