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De sœur Marie‑Dosithée Guérin à son frère Isidore - le 8 Février 1863

De sœur Marie‑Dosithée Guérin à son frère Isidore.

Monsieur Isidore Guérin ‑ rue St Hyacinthe St Michel ‑ Hôtel Senlis 15 ‑ Paris

 

V + J.

                                                                                                 de notre Mère du Mans

                                                                                                    le 8 Février 1863

Très Cher Frère

Je t'écris maintenant parce que tu sais que pendant le carême nous ne le faisons pas ordinairement sans une grande nécessité. D'abord je voudrais te donner quelques avis dont je crois que tu as besoin, j’y suis d'autant plus encouragée que je sais que tu les prends toujours très bien et que même tu les demandes. Donc, quoique tu sois à Paris, tu n'en as pas moins une âme que lorsque tu étais à Alençon; je te supplie de ne pas la perdre dans les divertissements du carnaval à l'exemple de tant de malheureux jeunes gens qui vont s'y plonger, et peut-être au sortir de là, entrer dans leur éternité; les morts subites sont bien fréquentes, tu n'en es pas plus exempt que les autres; mais quand cela ne serait pas et que tu aurais encore 40 ans à vivre dans tous les plaisirs et les bonheurs imaginables, sans crainte ni souci, cependant cela finirait et bientôt, et l'interminable éternité commencerait avec toutes ses horreurs, ses désespoirs, ses *[1v°] déchirements, ce ver rongeur qui ne laisse ni trêve ni repos et qui déchire sa victime impitoyablement; ce souvenir même du plaisir d'autrefois ajou­terait encore à tous ces tourments; mais au contraire, une vie passée dans la pratique de la plus austère pénitence passe aussi, celle des anciens patriarches qui vivaient 900 ans est passée depuis longtemps, et la longueur de leur pénitence leur paraît aujourd'hui un songe passé, l'éternité s'est ouverte pour eux, et ils goûtent tous des joies qui ne finiront pas, qu'aucun revers ne pourra leur ravir, enfin des douceurs inexprimables, que je vou­drais te voir partager. Quelle folie de s'attacher aux choses passagères et périssables que nous quittons au moment de les posséder, quand toutefois nous y pouvons arriver. Sois donc sage pendant qu'il en est temps afin de ne pas t'attirer des remords dont je voudrais bien t'exempter si je pouvais.

Je crois que ce n'est pas te demander un trop gros sacrifice pendant le carême d'aller au moins deux fois la semaine au sermon, de n'aller à aucun spectacle et d'aller au moins une fois dans la semaine à une messe basse ; ce ne sont pas de trop grandes austérités t'imposer, grand nombre de saintes âmes vont faire une rigoureuse pénitence, et toi pécheur, tu n'en feras pas; il faut au moins donner quelque chose à l'amitié que tu m'as toujours portée, j'espère donc que *[2r°] tu ne me refuseras pas ce que je te demande.

Zélie m'a écrit dernièrement, elle me dit que mon Père va demeurer près d'elle dans la maison de Mr Cormaille (17, rue du Pont‑Neuf, maison contiguë à l'horlogerie de M. Martin), enfin c’est à peu près chez elle, cela me tranquillisera, il aura un peu de consolation dans sa famille. Ta petite filleule ne va pas encore seule (Pauline est alors âgée de 17 mois) elle n'ose se hasarder, elle a peur de tomber; si tu voulais aller à N. D. des Victoires mettre un cierge pour elle, Zélie serait très contente.

Tu ne sais peut-être pas que M. l'Abbé Tessier est mort d'une attaque d'apoplexie en deux jours de maladie.

Adieu,  mon cher petit Frère, adieu jusqu'à Pâques; écris‑moi avant le carême et promets‑moi ce que je te demande. Je crois que tu as assez de parole pour tenir à tes promesses.

Je t'embrasse de tout mon cœur

Ta Sœur affectionnée

Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie

      D. S. B.

Je n'ai pas reçu la photographie que tu m'as annoncée, c'est‑à‑dire que je la recevrai plus tard, une de nos sœurs a la bonté de repeindre le petit Jésus qui n'était pas très convenable, mais sans cela *[2v°]   elle est très jolie et elle me fait grand plaisir; ce sera un petit souvenir dont je te sais bien gré. En finissant, je te recommande de nouveau de prendre une bonne nourriture si tu veux t'acclimater. Je désire beaucoup que tu observes l'abstinence *[2 r°tv] prescrite par l'Eglise et que tu ne fasses gras que les jours permis.

Je viens de recevoir ta lettre, heureusement que celle‑ci n'était pas encore partie. Ma santé est fort bonne, je voudrais que la tienne fût aussi bonne; je crois que tu ferais bien mieux de te loger dans une maison plus saine sans quoi tu tomberas malade et ce ne sera pas long.

*[1 r°tv]Tu ne parles plus d'être interne dans un hôpital; et tu dis qu'il faut que mon Père prenne sur son capital ; mon enfant, ordinairement les choses ne se font pas ainsi. Tâche donc d'économiser le plus possible tout en te nourrissant très bien car c'est une chose à laquelle je tiens beaucoup. 

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