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De sœur Marie‑Dosithée Guérin à son frère Isidore - le 23 novembre 1862

De sœur Marie‑Dosithée Guérin à son frère Isidore.

                                                                  V + J.

                                                                                                       De notre Monastère du Mans

                                                                                                                   le 23 novembre 1862

Bien aimé Frère

 

Ta lettre a un peu soulagé mes inquiétudes, je comprends maintenant pourquoi elle s'est fait attendre si longtemps : puisque tu devais changer de patron. Tu ne me donnes pas tous les détails qui pouvaient m'intéresser : ceux que je désire le plus,  tu n'en parles pas, pas un mot de la manière dont on se conduit dans cette maison sous le rapport de la religion. Vas‑tu à la messe ? fais-tu maigre les jours où l'Eglise l'ordonne ? Voilà ce qui m'occupe le plus, je crains bien que tu ne perdes le reste des principes religieux que notre bonne Mère t'avait inculqués; je t'en prie, ne t'en écarte pas, restes ‑y toujours fidèle. Je désire aussi beaucoup que tu m'écrives souvent, au moins tous les mois, cela doit être un besoin du cœur quand on aime, et certainement que si je*[v°] n'étais pas religieuse, c'est‑à-dire obligée par mon état à pratiquer la mortification, j'écrirais à ma chère famille tous les 8 ou 15 jours; tu m'objectes que tu n'as pas le temps; je serais certainement bien fâchée que tu perdisses 1/4 d'heure de sommeil pour cela mais quand tu prendrais 1 heure sur tes jours de sortie cela ne serait pas un grand malheur; ne crains rien, je te répondrai à chacune de tes lettres, autant que possible.

Tu me dis que tu as été fidèle à mes recommandations, cela me fait bien plaisir, vois tu, la Ste Vierge est ta Mère; Maman t'y a consacré d'une manière toute particulière, elle te protègera si tu l'invoques; sois donc bien fidèle à ton souvenez‑vous et à tes 3 invocations à NeDe du bon Conseil.

Si tu savais comme tu m’as occupée, les jours n'étaient pas assez longs pour penser tristement à toi, il fallait encore y employer les nuits.

Je t'approuve fort d'aider ton oncle Macé (Mme Louise Guérin, née Macé, avait deux frères, Louis et François. Il s'agit sans doute de François (1810‑1867), père d'Alphonsine), ­cela attirera les bénédictions du Ciel sur toi.

Ma santé est très bonne et suivant les apparences je ne mourrai pas encore, quoique il n'y en ait pas pour bien du temps, il  [2 r°]  nous est mort une jeune Sœur il y a quelques jours; on n'aurait pas dit que je lui aurais survécu, elle se portait beaucoup mieux que moi et cependant une maladie de quelques mois nous l'a ravie (c'était une phtisie galopante) c'est à ce moment suprême, je dirai même horrible à la nature qu'on se sait bon gré de n'avoir pas attaché son cœur à la terre et je t'assure que quand on ne s'enfermerait dans un cloître que pour mourir en paix on ferait bien. Cette sainte religieuse avait le sourire sur les lèvres malgré ses affreuses souffrances, quand on lui disait que dans peu d'instants, elle allait avoir le bonheur de voir Notre-Seigneur et la Ste Vierge; elle s'est chargée des commissions de tout le monde pour l'éternité, et moi je n'ai pas manqué de lui faire les miennes à ton sujet.

Nos sœurs meurent vraiment comme des saintes, tu sais que je t'ai plusieurs fois parlé de ma première Maîtresse du Noviciat (Sœur Marie‑Victoire Doney) qui avait été supérieure et qui est morte cette année; eh bien, nous avons eu une de nos sœurs très malade depuis bien des années, elle ne parlait plus que tout bas depuis bien longtemps* [2 v°] elle fut inspirée tout à coup de faire une neuvaine à ma Sœur Marie-Victoire (nom de cette défunte dont je te parle) pour pouvoir recouvrer la parole et dire son office et voilà que le dernier jour de la neuvaine elle fut guérie subitement et maintenant encore elle continue à bien parler; pour mon compte j'en ai ressenti une grande joie, j'aimais beaucoup cette chère Maîtresse et cela m'est une preuve de sa béatitude.

Adieu mon cher frère, tout ce que je te souhaite et à moi aussi c'est d'imiter ces saintes âmes‑là; je ne te désire point les biens d'ici‑bas, ni les honneurs, ni les plaisirs, mais la vertu.

Oblige‑moi donc quand tu iras à Paris de faire pour moi une visite à Ne De des Victoires, place des Petits Pères, et de lui recommander toutes mes intentions, je t'en aurai bien de la reconnaissance.

Je t'embrasse de tout mon cœur

Ta Sœur qui t'aime tendrement

Sr M. Dosithée Guérin      

De la Von Ste Marie

          D. S. B. 

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