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De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 17 septembre 1871.

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin. 17 septembre 1871.

 

 

V. + J.

                                                                                               De notre Mère du Mans

                                                                                                le 17 septembre 71

 

Mon cher Frère et ma chère sœur,

C'est l'affection sincère que vous me portez qui vous fait trouver tant de plaisir à recevoir mes lettres, car ma chétive personne et tout ce qui en dépend, est assurément bien insignifiant; mais enfin, quoi qu'il en soit je vais vous satisfaire de suite, d'autant plus que si je tardais il me faudrait attendre quinze jours à cause de ma retraite que je commence.

Ma chère petite sœur, je vous assure que je compatis bien à votre position, il n'y a rien de si pénible que de se voir dans l'impuissance de vaquer à ses occupations et de ne pouvoir veiller sur son ménage  (Mme Guérin attend un troisième enfant pour octobre) mais enfin courage, le temps s'avance et vous aurez de nouveau la consolation de vous retrouver au milieu de votre famille, tâchez de profiter de ce temps d'épreuves qui est certainement très méritoire et peut attirer beaucoup de bénédictions sur votre maison; voyez-vous, il faut des immolations et c'est vous que Dieu a choisie pour victime, mais vous le savez, il ne veut que des victimes pures et sans taches; or nous devons nous trouver bien honorés, quand il jette les yeux sur nous, c est un signe que nous lui sommes agréables. [1 v°] Mettez toute votre confiance au Seigneur il veillera lui-même sur vos affaires et conduira tout à bien; vous voyez que vos affaires prospèrent, vos enfants grandissent (Jeanne a maintenant trois ans et demi, et Marie treize mois) et vous consolent et il vous a procuré dans cette bonne un trésor car aujourd'hui il est difficile de trouver quelqu'un sur qui on puisse compter.

 Mon cher frère, je crois bien que tu as le plus grand tort de passer une partie des nuits à travailler, ta santé te soutient il est vrai mais dans quelque temps tu tomberas sans pouvoir te relever, sois en sûr une fois malade on ne se remet pas; j’en ai fait autant, j’avais une florissante santé qui ne cédait en rien à. la tienne, et par des imprudences j'en suis arrivée où j’en suis, et si je n’avais pas été forte il y a longtemps que je ne serai plus; je crains qu’il ne t'arrive chose pareille, tu vas t'échauffer le sang et cela te tombera sur la poitrine, tu fais déjà comme moi, c'était par les yeux que cela avait commencé; sois prudent et n'apprends pas l’expérience à tes dépens; quel malheur pour tes pauvres petites si elles allaient perdre leur père Ta manière de voir et tes sentiments m'ont grandement consolée; oui tu as raison, il faut que la France soit régénérée, mais j'en suis convaincue, Dieu ne l'abandonnera pas et elle redeviendra grande; notre chère Patrie aime trop la Sainte Vierge pour périr (depuis le 17 janvier, les pèlerinages à Pontmain ne cessent de se multiplier), elle sera châtiée mais elle se relèvera, renouvelée et purifiée; elle a fait de grandes fautes, elle est tombée bien bas; les bons, car il y [2 r°] en a encore un grand nombre, sont là inactifs, voyant les mauvais se remuer en tous sens pour tout bouleverser et eux se contentent de gémir au lieu d'agir; ils me font l'effet des Apôtres que N. S. avait pris avec lui la nuit de la passion : ils dormaient, dit le texte, leurs yeux étaient appesantis par la tristesse  (Luc 22, 45) ; oui ils dormaient, et les ennemis de Jésus ne dormaient pas ils s'agitaient comme des furies d'enfer. . . Jésus non plus ne dormait pas, il se préparait le doux agneau à boire le sanglant calice; maintenant n'ayons pas peur il veille encore sur nous comme il veillait sur les pauvres apôtres dormant, mais comme eux réveillons-nous! et surtout n'ayez pas peur pour moi; il est bien vrai que les mauvais nous feraient tout le mal possible s'ils pouvaient, mais ils ne nous feront que ce que Dieu leur permettra, il les retient, pour moi je ne crains rien, dans tous les cas je n'aurais aucune peine de finir de cette manière et je me surprends quelquefois à envier le sort des Victimes de Paris; que voulez-vous que je fasse ici-bas ? Tous les jours je sens de plus en plus les ennuis de l’exil, je sens que ce n'est pas pour la terre que je suis faite; on a beau m'entourer de bontés et de soins et étant aussi heureuse qu'on peut l'être en cette vie, je soupire après la patrie. . . qu'est-ce que c'est que la vie ? c'est une mort constante où il faut combattre continuellement contre ce moi mauvais qui domine dans notre pauvre nature déchue, aussi priez pour moi pendant cette retraite je veux tout de bon travailler à ma [2v°] perfection; si je l'avais bien fait, je suis assurée que je ne serais plus de ce monde. N. S. a eu la bonté d'attendre afin de ne pas cueillir le fruit vert, maintenant je veux me hâter.

   Léonie ne va pas rentrer tout de suite  (c’est seulement aux premiers mois de 1874 qu'on tentera un nouvel essai d'internat pour Léonie). Zélie n'en est pas plus contente; mais notre bonne Mère ne veut pas que je m'en charge cet hiver, elle craint pour ma santé; je me porte bien mais le mauvais temps donne toujours de l'inquiétude,

   Je te remercie, je n'ai pas besoin d'argent ni de quoi que ce soit des choses de ce monde et pourtant il faut que le te demande un conseil, j'ai confiance en ta science. C'est au sujet d'un mal d'estomac qui ne me quitte presque pas, surtout depuis 4 ans, que j'ai pris un vomitif qui m'a complètement détraquée; le crois que je ne suis pas 6 jours dans un an sans y avoir mal. Je ne vomis pas, c'est la digestion qui ne se fait pas, et des pesanteurs comme si j'avais mangé des pierres. J'ai pris beaucoup de remèdes qui ne me font rien, du quassia, du colombeau, de la rhubarbe, une autre petite poudre blanche, très chère dont je ne me rappelle plus le nom (c'est du Bismuth).Maintenant je bois du houblon et je trouve que cela me fait du bien; si tu es plus habile que le médecin dis-moi si tu connais quelque chose, pour moi je suis persuadée qu'il n'y a pas de remède, et ce n'est pas un grand malheur, ne m'écris pas exprès pour cela, dans ta première lettre seulement.

Enfin il faut pourtant en finir, embrassez bien les chères petites et faites leur de tendres caresses de la part de leur tante du Mans.

Je vous embrasse avec affection

Votre sœur toute dévouée

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie.

          D. S. B.

[1 r° tv] Pour les annales du S. Cœur c'est 5 frs. Pour les timbres je ne sais d'où j’en suis, peut être y en a-t-il encore, quand vous en enverrez j'aimerais mieux n'en avoir qu'un à la fois je ne me rappelle plus quand il y en a beaucoup quand c'est fini. 

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