Imprimer

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 23 février 1873.

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin. 23 février 1873.

 

V + J.

                                                                                        De notre Mère du Mans

                                                                                        le 23 févier 73

 

Mon cher Frère et ma chère sœur

     Suivant votre désir ma bonne petite sœur, j'ai fait la neuvaine que vous m’avez demandée, et vous avez bien raison de vous adresser à moi, je ferai toujours avec bonheur tout ce qui sera en mon petit pouvoir, pour vous venir en aide et vous faire plaisir; soyez bien à l'aise avec moi et ne vous gênez pas je vous en prie, car je vous serai toute dévouée pendant ma vie, et si le Seigneur me fait miséricorde je le serai encore après ma mort, sollicitant pour vous toutes les grâces qui vous seront nécessaires.  Tous les détails que vous me donnez sur vos chères petites filles m'intéressent vivement; j'espère que le bon Dieu les bénira et qu'elles feront un jour votre consolation, mais pour cela élevez-les sérieusement sans les gâter, et pourtant avec bonté et douceur; malheureusement maintenant beaucoup de mères élèvent mal leurs enfants et c'est ce qui perd la société, mais vous êtes trop foncièrement chrétienne pour agir de la sorte, vous regardez avec raison les enfants comme un dépôt que Dieu vous confie et dont Il vous demandera compte, ce sera là votre joie et votre couronne pendant toute l'éternité.

Cher frère. J'ai à te répondre sur deux lettres la [1v°] première celle du mois de janvier contient des révélations qui m'ont un peu étonnée; la droguerie (achetée en mai 1870) à ce que je vois te donne beaucoup de mal et peu de profit; la Pharmacie qui est ta principale affaire te rapporte davantage, mais si sur ces 3.000 frs il faut prendre l'entretien de ta maison, tu n'as certainement pas de quoi faire; enfin je vois que tu ne seras jamais bien riche des biens de ce monde mais cela n'est pas nécessaire pourvu que tu le sois des biens de la grâce et de la crainte de Dieu. C'est l'essentiel quoiqu'il ne soit pas défendu de prendre un soin modéré de ses affaires.

Pour ta 2° lettre tu veux que je prenne le bâton et que je me jette sur toi, il n'en sera pourtant rien, s'il te plaît mon très cher, on ne se jette point sur les gens à tort et à travers sans raison, je ne connais rien de répréhensible dans ta conduite et je t'assure que si Zélie t'a dit que je ne te le dirais pas, elle s'est bien trompée, car je t'aime beaucoup trop pour ne pas te parler franchement crois-le bien, mais si cela se présentait je te le dirais le plus affectueusement et poliment que je pourrais et ce serait bien la moindre chose; crois bien que je t'aime autant qu'elle et sans aucun doute, mais pour me servir d'une expression de notre chère mère: on fait la barbe aux gens comme ils ont le menton; or avec Zélie c'est toute une autre affaire, sa correspondance avec moi est sans gêne et vous lançant tout brusquement et sans cérémonie tout ce qu'elle a sur le cœur et qui lui passe [2r°] par la tête; tu comprends que je ne prends pas de gants pour lui répondre et qu'à mon tour je lui dis les choses bien rondement et sans façon. Je trouve qu'avec toi cela ne serait ni convenable ni bienséant; mais de ne pas te dire la vérité, par la grâce de Dieu cela ne sera jamais je t'aime trop pour cela; ainsi donc il faut rendre hommage à la vérité et s'il est bon de garder le secret des rois de la terre, il faut rendre gloire à Dieu en révélant les siens  (Tobie 12, 7 ); or il est certain qu'il a usé d'une grande miséricorde à ton égard; naturellement tu devais te perdre, tous !es moyens humains t'étaient ôtés, tu venais de perdre ta mère, tu te trouvais lancé dans un milieu qui était d'autant plus dangereux, que ton âge, ton expérience, ton caractère, ton tempérament, ton esprit curieux et raisonneur rendaient ta perte imminente, j’en frémissais et cependant tu en es sorti meilleur que tu n'y étais entré, avec des principes religieux et une conduite qui font bien admirer l'œuvre de Dieu, et dont éternellement je le bénirai, car c'est lui et lui seul qui a fait cela et il a voulu nous le prouver en te destituant comme je le disais tout à l'heure de tout secours humain afin qu'à lui seul en soit rendu gloire, et ce serait bien mal à nous de ne pas le faire. Ainsi donc mon cher frère, témoigne-lui ta reconnaissance en te dévouant tout de bon à son service, tu trouveras seulement là la paix et le bonheur, et quand l'épreuve viendra ce sera encore ton refuge et ta consolation; la vie est courte mais cependant remplie d'afflictions, Dieu le voulant ainsi afin d'aspirer plus fortement à Lui.

[2v°] Je me porte bien pour moi grâce aux soins dont je suis entourée. Je suis certainement la plus heureuse de la famille et n'ai point d'autres peines que les vôtres; vois comme le bon Dieu nous a tous pourvus suivant nos attraits et dispositions ! reste maintenant à y correspondre avec fidélité.

Adieu mes chers amis, nous allons commencer une carrière de pénitence (le carême commence le 26 février), nous ne nous écrirons plus qu'après les joies de la résurrection: ­tâchons de bien passer notre Carême, pour moi il ne sera pas rude, cependant  je ne suis pas plus dispensée qu'une autre de la loi de la pénitence, il faudra que l'abnégation supplée à ce que je ne pourrai faire. Je vous embrasse ainsi que les chères petites.

Votre sœur dévouée Sr M. Dosithée

De la Von Ste Marie.

           D. S. B.

Aujourd'hui 23 c'est ma fête priez bien pour moi mon St patron et demain 24 l'anniversaire de ma prise d'habit voilà 14 ans: que de grâces reçues !. . 

Retour à la liste des correspondants