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De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 10 mai 1874.

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 10 mai 1874.

V. + J.

De notre Mère du Mans

                                                                      le 10 mai 1874

Mon cher Frère et ma chère sœur

 

Suivant votre désir je m'empresse de vous écrire parce que je vois que malgré votre confiance en Dieu, vous avez de la peine. Je vois que votre droguerie ne vous a jamais donné que de l'embarras sans aucun profit (la droguerie a été incendiée le 27 mars 1873), il faut voir d'où cela vient; pour moi je pense que puisque vous ne vendez pas mal et que malgré tout il n'y a pas de bénéfice, il me semble clair comme le jour que vous vendez trop bon marché, or un marchand, perd quand il ne gagne rien, car enfin on ne peut pas s'installer à servir le publie pour rien; à moins encore que les frais du matériel et personnel de votre maison n'absorbent tout le profit, il faut sérieusement remédier à cela et y apporter un prompt remède. ‑ Il est vrai que notre commencement pour le point d'Alençon s'est fait petitement et dans les larmes, peut-être encore plus que tu ne crois, il n'y a guère que moi à le savoir ‑, à vingt et quelques années m'en aller avec mon vieux Père à Paris commencer et mettre en train une chose si importante, et cela [l v°] avec une timidité si extraordinaire que je ne pouvais parler à nos voisins sans rougir; et de plus me trouvant dans cette grande ville sans rien connaître pas même une seule adresse de Marchands de point; aussi crainte de manquer mon coup je voulais aller chez presque tous les Marchands de dentelle, mon Pauvre Père me faisait pitié il ne pouvait plus marcher; aussi quand je voyais plusieurs étages à monter, je le laissais au bas de l'escalier et j'allais seule surmontant ma timidité afin de ne pas faire souffrir mon Père; J'étais jeune et bien portante, je supportais facilement la fatigue, elle m'au­rait été douce si j'avais trouvé de la sympathie, mais le plus souvent c'était la froideur ou l'indifférence, j'avais le cœur tellement gonflé que j’avais toujours les larmes aux yeux; mais tout en me résignant à ne pas réussir si telle était la volonté de Dieu, je priais avec tant de confiance que je sentais que je serais exaucée et en effet je l'ai été et promptement.

Trois fois dans ma vie J'ai prié avec cette confiance et j'ai été exaucée. La première lorsque tu eus le croup, le danger était imminent, humainement parlant tout était perdu, tu paraissais toucher à tes derniers moments, mais je priais avec tant de confiance! il me semblait que je voyais N. S. et qu'il n'allait pas me refuser et en effet au bout de quelques heures tu étais hors de danger, et pourtant le docteur venait de dire que tu allais mourir ou que tu avais l’âme chevillée au corps. La troisième, c'est lors de mon arrivée à la [2r°l Visitation, lorsque l'on eut connu 1e choc que ma santé avait éprouvé il y avait deux ans. On résolut de ne pas me garder pensant avec raison que cela reviendrait. Alors jugez de mon affliction elle était extrême ! depuis 18 ans que j'avais la vocation ! et jusque là n'ayant pu pour une raison ou pour une autre me dépêtrer du monde, et enfin me croyant arrivée au port, me voir rejetée à tout jamais au milieu de la mer orageuse du monde, c'était affreux ! C’était à n'y pas croire ! aussi je n'y croyais pas, je ne pouvais penser que N. S. allait m'abandonner et quoique tout paraissait perdu j'espérais encore; je ne me sentais d'attrait pour aucun autre ordre, j'éprouvais même une extrême répugnance pour une autre maison de la Visitation que la nôtre, je ne savais pourquoi mais enfin c'était comme cela; mon martyre, ma prière et ma confiance durèrent huit jours environ, au bout desquels N. T. H. Mère vint m'annoncer que malgré ma santé elle était décidée à me garder, que ma confiance l’avait touchée et que j’allais entrer au noviciat. Cependant il était convenu que si je me trouvais malade, je m’en retournerais ; j’acceptais toutes les conditions, bien assurée que le bon Dieu me ferait réussir; 8 jours après ma Mère vint pour me chercher en me disant que puisque je n'étais reçue qu'à la condition de me bien porter, Mr Tessier mon confesseur allait me faire entrer ailleurs; à cette proposition je réfléchis quelques instants et répondis avec fermeté que j'étais assurée de réussir, que le bon Dieu ne permettrait pas que ma santé se dérangeât, ce qui est [2v°] arrivé, suivant le train commun sans ménagement, l'espace de 20 mois environ. Ma mère me voyant si confiante me dit après quelques minutes de silence: « Tu fais bien ma fille, je n’aurais jamais souffert te voir aller ailleurs ». Ainsi vous voyez que Dieu ne refuse jamais rien à la prière confiante et persévérante. Comme vous voyez on ne réussit point sans peine ni sans larmes, car dans ces trois occasions je vous assure que j’en ai versé ! J'ai donc obtenu une grâce pour mon frère qui est la conservation d'une vie qui m'est si chère et si précieuse; pour ma sœur, la réussite de son commerce et elle ne sait pas tout ce qu'il m'en a coûté, c’était uniquement pour elle que je le faisais n'ayant pas l'intention de rester dans le monde; et pour moi la réussite de ma vocation, et la peine que j'ai eue à y arriver fait que je rêve fréquemment que je suis partie, ce qui me cause une peine inexprimable.

Je vous demande pardon d'être si longue, je sais à qui je m'adresse, ce sont des cœurs amis et que tout intéresse, aussi chers amis ayez confiance, le Seigneur veillera sur vous et sur vos affaires, cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné comme par surcroît. Bien entendu que cela n'exclut pas de veiller avec soin à ses affaires, mais ensuite il faut se remettre de tout sur la bonne Providence. Je vous conseille aussi d'établir St Joseph votre économe, les personnes qui le font en éprouvent une assistance miraculeuse, en effet [3r°] . . . et par son secours rien ne leur a jamais manqué, faites cela et vous vous en trouverez bien.

Pour vous ma chère sœur tâchez de vous affranchir de vos perplexités, mettez votre imagination en bride et gardez toutes vos forces pour pratiquer les vertus solides voilà ce que Dieu demande de vous.

Je ne sais ce que cette pauvre Léonie deviendra (…)

[3v°]. . . Je vous embrasse tous de tout mon cœur.

Votre Sœur affectionnée

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie.

D.S.B.

[1r°‑tv] Ma Sœur l'économe me charge de te bien remercier, Mme Selles a écrit voilà quelques jours, elle demande un peu de délai alors on va attendre encore un peu.

Je crois te rendre un vrai service puisque tu t'occupes d'une bibliothèque de t'enseigner un ouvrage qui est un vrai trésor: c'est l'année sainte de la Von, ouvrage en 12 volumes très grand format de 800 pages (Il s'agit de « L'Année Sainte des Religieuses de la Visitation Sainte-Marie, fruit de la collaboration de plusieurs monastères présentée par la Visitation d'Annecy le 29/l/1867. Les douze volumes s'échelonnent comme suit: tomes 1, 2, 3, 4: 1867; tomes 5, 6: 1868; tomes 7, 8: 1869; tomes 9, 10, 11: 1870; tome 12: 1871. Cet ensemble constitue une mine de renseignements pour les historiens de la Visitation), le tout est de 90 frs et le port en plus. Une bibliothèque paroissiale de notre ville se l'est procuré elle en est très contente, tout le monde se le dispute, je sais bien que si je l'avais eu dans le monde, j'en aurais été enchantée. Je m'aperçois que je ne t'en donne pas une idée : c'est la vie des Sœurs les plus vertueuses de notre institut pendant le 1er siècle de sa fondation. Il y en a 2 ou 3 pour chaque jour : elles sont très longues, puisque chaque mois produit 800 pages, leur sainteté est pour beaucoup à l'égal de la Bse Mgte Marie, on s'étonne qu'il y en ait un aussi grand nombre et aussi intéressantes, la plupart dans les plus hautes positions de la société ce qui fait suivre un cours d'histoire du temps.

[1v°tv] Je suis très contente de mes petites filles, l'aînée aspire à être Enfant de Marie (Marie le deviendra effectivement le 2 juillet 1874); j'espère que cela arrivera bientôt. Pauline est une charmante petite fille bien causeuse et cependant a une petite conscience bien timorée; elle apprend le dessin pour lequel elle a des dispositions remarquables : on lui a promis qu'elle ferait une tête pour l'emporter aux vacances, elle m'a dit : « on me fera peut-être faire une petite tête, demandez donc que j'en fasse une belle grosse », j'ai fait la commission, on m'a promis qu'on lui ferait faire tout ce qu'il y a de plus gros !

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