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De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 11‑13 février 1872.

De sœur Marie‑Dosithée à  M. et Mme Guérin. 11‑13 février 1872.

 

V. + J.

                                                                                                    De notre Mère du Mans

                                                                                                    le 11 Février 72

 

Cher Frère et chère Sœur,

Je vois avec bonheur que vous allez mieux ma chère Sœur, votre lettre m'a fait d'autant plus de plaisir que j'étais dans de vives inquiétudes à votre sujet, enfin j'espère que le Seigneur se laissera toucher par nos prières et vous rendra une parfaite santé. Vous me demandez si vous pouvez m'écrire pendant le carême : oui, si vous en avez besoin, mais je ne vous répondrai pas à moins d'une grande nécessité. Isidore me dit toujours que je n'écris pas assez souvent, cependant je ne laisse pas de lettre sans réponse, vous comprenez que je ne puis pas écrire à tort et à travers, sans savoir votre besoin et votre état actuel à moins de faire un sermon ce que je ne veux pas faire, n'y entendant rien et n'étant pas à propos quand je ne sais pas ce qui vous peut être utile; mais une réponse, c'est autre chose, là je vous parle à cœur ouvert et sans aller en chercher bien long je vous assure, l'affection que je vous porte ne me donne pas la pensée de chercher bien loin ce que j'ai à vous dire et de même celle que vous me portez me fait compter sur votre indulgence, persuadée que si je vous dis quelque chose que je ne devrais peut être pas, ce n'est pas mauvaise volonté mais souvent le trop d'intérêt pour tout ce qui vous concerne. [1v°] J'espère vous voir après Pâques, je ne crois pas que les malheureux événements dont nous sommes menacés soient commencés (la prédiction de catastrophe pour juillet 1872 inquiète particulièrement Mme Martin) ; n'ayez nullement peur pour moi, car ceux qui se confient au Seigneur ne seront non plus ébranlés que la montagne de Sion (Ps 124, 1), il nous garde et nous sommes en plus grande assurance sous sa protection que si tout l'univers était armé pour notre défense, soyez assurés que si vous mettez votre confiance en lui il ne vous arrivera rien de fâcheux; vous verrez les maux tomber à droite et à gauche sans vous atteindre. Dieu aime d'un amour extrêmement tendre ceux qui s'abandonnent à lui et la mère n'a pas tant de tendresse pour son petit enfant que le Seigneur en a pour l'âme abandonnée, croyez-moi, prier beaucoup oui beaucoup, faites le bien, confiez-vous en Dieu et ne craignez rien. Nous avons vu comme vous l’aurore boréale et je crois bien que c'est l'annonce de nouveaux malheurs;  l’an  dernier lors  de l'invasion des Prussiens il en avait paru une à peu près semblable.

Ma chère Sœur permettez-moi de vous parler confidemment et de répondre tout simplement à la naïve confiance que vous me faites paraître dans votre aimable lettre: Oui vous vous tourmentez beaucoup trop, et comme vous, je pense que l’état de votre santé y contribue beaucoup, mais cependant croyez-moi, luttez contre cette disposition, vous avez besoin de beaucoup d'énergie, je crois que le bon Dieu demande de vous que vous travailliez de ce côté là, car ce n'est pas assez de faire le bien soi-même, mais il faut s'appliquer de toutes ses forces à le faire faire autour de nous et votre position de [2r°] mère de famille et de maîtresse de maison l'exige. Vos enfants auront des défauts à corriger et pour remplir fidèlement vos devoirs à leur égard il faut surmonter une tendresse bien légitime, et une tendance par caractère à ne vous opposer point aux difficultés, mais y céder trop facilement à cause du combat qu'une lutte engage naturellement; voyez­-vous tout le monde n'a pas d'aussi bonnes inclinations que vous et certaines natures fortes et vigoureuses comme me paraît être votre petite Jeanne demandent un travail qui à la fin porte des fruits très délicieux, mais laissée sans culture cette terre ne produirait que des épines. Comme maîtresse de maison, vous avez un vrai apostolat à remplir; la femme chrétienne et forte opère un bien inimaginable autour d'elle. Vous aurez certainement dans la vie bien des épreuves, il faut toujours les dominer par le calme et la force de votre vertu et pour tout cela que faut-il faire ? prier beaucoup et ensuite tenir ferme dans toutes les occasions où il est requis de se montrer sans se laisser aller à la pente de la nature; dans les épreuves voir les desseins de la divine Providence et (la) main paternelle de notre bon Dieu et Sauveur qui veut par tels moyens nous combler de biens infiniment plus précieux que les misérables biens de ce monde.

Les petites filles ont été bien contentes de recevoir une petite lettre ; elles vont bien et seront je crois bonnes. Ma petite Marie est d'une candeur, simplicité et franchise ravissantes. Pauline va se préparer à faire sa 1re communion (le 2 juillet 1872). Léonie pour le peu de temps que je l'ai eue (juin-juillet 1871), m'a donné bon espoir pour [2v°] l'avenir. C'est une enfant difficile à élever et dont l'enfance ne donnera aucun agrément, mais je crois que pour l'avenir, elle vaudra mieux que ses sœurs. Elle a un cœur d'or, son intelligence n'est pas développée et est bien au-dessous de son âge cependant elle ne manque pas de moyens et je lui trouve un bon jugement; avec cela une force de caractère admirable; quand cette petite aura la raison et qu'elle verra son devoir, rien ne l'arrêtera, les difficultés quelques grandes qu'elles soient ne seront rien pour elle; elle brisera tous les obstacles qui ne lui manqueront pas dans son chemin car elle est bâtie pour cela, enfin c'est une nature forte et généreuse et tout à fait à mon goût mais si la grâce de Dieu n'était pas là, ce serait un……. . .?

Devant Dieu les natures ne font rien, les loups par la grâce deviennent agneaux et les agneaux deviennent intrépides comme des lions, le tout est de se surmonter, ce qui est un travail fort difficile, mais possible; et chacun a ses difficultés, chaque vertu naturelle a son contraire qu'il faut énergiquement réprimer avec le secours de la grâce et de la prière, ne point se décourager et après chaque chute se relever et recommencer, et Dieu voyant notre bonne volonté nous aidera et nous arriverons heureusement au port.

Il faut que je vous parle d'un merveilleux crucifix en ivoire de 50 à 60ces (pouces ?) environ que nous avons vu la semaine dernière: c'est un chef-d’œuvre ! je l'ai considéré peut être deux minutes, mais en voilà assez, non pour me faire admirer l'art [3r°] mais l'amour de notre Dieu, on ne pourrait le considérer longtemps sans éclater en sanglots quand on voit l'amour immense du Créateur pour sa créature coupable et révoltée. On s'habitue trop facilement à la pensée de la mort d'un Dieu, nous avons été élevés dans cette connaissance, elle ne frappe plus notre imagination et faute de méditer cet étonnant mystère on le trouve presque comme naturel; aussi il me semble qu'une des plus grandes peines du Sauveur dans sa passion, était de voir l'indifférence des chrétiens à son égard, il lisait dans 1’avenir, il voyait avec quelle ingratitude nous nous refuserions aux plus petits sacrifices et que ce qui nous gêne tant soit peu serait un motif suffisant pour négliger nos devoirs. Je l'ai donc vu ! les yeux élevés vers le Ciel, il est sur le point d'expirer quel regard ! quelle douleur ! l'agonie intérieure est admirablement peinte sur son visage qui est tout resplendissant de la divinité; l'amour, l'indulgence, le pardon sont peints dans ce dernier regard, ses joies [joues] sont couvertes de plaies horribles par les soufflets qu'il a reçus, sa bouche ouverte avec une inexprimable douleur est pleine de sang, sa langue desséchée s'attache à son palais, il prononce une dernière prière. Enfin je ne saurais vous dépeindre la beauté, l'amour et la douleur réunis en cet admirable chef d'œuvre, aussi je vous en envoie ci-joint la description et les vers; qui ces derniers ont été faits par une religieuse.

Je vous quitte en vous laissant mon crucifix pour vos méditations du carême et me recommande à vos prières, je me porte bien et prierai pour vous.

Votre sœur affectionnée

Sr M. Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie.

          D. S .B.

Embrassez bien les chères petites pour moi. [3r° tv] Si tu veux être assez bon  de m'envoyer des timbres comme tu me l'as proposé.

 (le post-scriptum concerne M. Guérin, de même que l'adresse de la lettre, au verso de cette feuille.)

[4r°] Le Christ de Charles‑Quint

                Extrait du journal des Beaux-Arts (fragments)

Ici le génie et la foi se sont unis dans un magnifique élan et ont produit une œuvre telle, qu'en la contemplant l'imagination se demande s'il est bien possible que des mains humaines aient travaillé cet ivoire, passé en quelque sorte à l'état de matière vivante et mouvante. . .

 

    Le Christ va mourir; sa tête se lève vers le ciel où ses yeux jettent encore un regard; sa bouche clame les dernières paroles. La donnée est aussi simple que connue; il y a près de 19 siècles que les artistes la traitent et que l'humanité souffrante se retrempe à cette inénarrable agonie. Eh bien. Nul ne l’a sentie et comprise comme l'auteur inconnu du Christ de Charles-Quint. . . Voyez les doigts de la main, leur souplesse relative, leur contraction, le jeu et le mécanisme des petits muscles, les phalanges amaigries vers le milieu et gonflées vers les bouts, la finesse des attaches du poignet avec leurs tendons raidis mais encore vivants, le mœlleux de la pose et des gros muscles du cou, l'amaigrissement du nez se contractant aux approches de la mort, l’œil s'éteignant mais  élevant une dernière fois sa prunelle, la bouche ouverte d’où l’on  croit voir sortir le voile humide de l'haleine. . .

. . . La tunique du milieu du corps est d'un jet de draperies sentant la Renaissance; la tête n'appartient à rien de ce que l'on peut imaginer. C’est le type le plus beau et le plus conforme aux traditions qui se puisse rencontrer…. . .

Des stries de sang sillonnent le corps dans toute sa longueur, mais rien ne conduit au dégoût ni à la terreur. Il y a pourtant, dans cette représentation, des détails d'une épouvantable vérité. Le sang coagulé aux genoux et aux mains, est rendu par des rubis plats et mats, ayant l'aspect d'une callosité sanglante qui touche au réalisme le plus brutal. On serait tenté de reprocher ce genre de détails à l'artiste, si l'harmonie et la perfection de l'ensemble ne disaient à l’avance que cette critique ne saurait être fondée. Il est évident que la supériorité du génie de l'auteur de ce Christ s'impose solennellement à notre raison, comme ces suprêmes arguments qui, dans la nature, forcent l'homme à s'incliner et à admirer.

 

Pour compléter J'ajoute les vers faits par une religieuse après avoir contemplé ce Christ.

 

[4v°]    4. Tu m'as retracé, Sainte et divine Image,

                  Les tortures du corps, les tourments de l'amour;

                  Par toi j'ai tout compris, sa mort fut mon ouvrage

                  Que ne puis-je à tes pieds expirer à mon tour!

           

12.            Va donc, ô Dieu Victime, où ton amour t'appelle

                  Subjuguer à la fois et l'orgueil et l’erreur,

                  Calmer le repentir, charmer le cœur fidèle,

                  Confondre dans les bras le juste et le pécheur.

 

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20.             Oh ! Donne-moi la croix; c'est ma seule richesse

                  C'est là tout mon trésor, ô sainte pauvreté.

                  Sur mon cœur défaillant, que toujours je la presse

                  Pour te la rendre au jour de ton éternité.