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De sœur Marie-Dosithée à M. et Mme Guérin - le 5 avril 1874

 

sœur Marie-Dosithée à M. et Mme Guérin - le 5 avril 1874

 V + J

De notre Mère du Mans

le 5 avril 1874

 

Mon cher Frère et ma chère sœur

J’ai reçu ta dernière lettre le jour du Vendredi saint et me suis empressée de profiter de ces jours de grâce pour obtenir la faveur que tu sollicitais. Notre bonne mère s’y est unie, ainsi que la Cté, j’espère bien que N. S. se rendra propice à nos vœux, ce sera d’autant plus facile que ce bon M. Fournet a déjà tant de bonnes qualités qu’il ne sera pas difficile je crois, de le déterminer à leur donner leur dernière perfection en les rendant méritoires pour l’éternité (la conversion de M Fournet, père de Mme Guérin, devait se faire attendre longtemps encore). A ce que je vois, tu as le zèle du salut des âmes et j’en suis bien contente car qui sauve l’âme de son frère assure le salut de la sienne, or je ne doute pas que tes prières et ton zèle n’aient sauvé ce pauvre 'Duratif' (Paul‑Jacques Dugrais, avocat à Lisieux, décédé à l'âge de 32 ans. En qualité d'ami de la famille, M. Guérin avait signé le 11‑11. 1873 l'acte de naissance du fils, Paul-Emile Dugrais) d’après ce que tu en avais écrit, je le trouvais bien difficile et bien endurci ; aussitôt la réception de ta lettre N. T. R. Mère a eu la bonté de faire écrire à Issoudun pour le recommander à N. D. du Sacré-Cœur, l'avocate des choses (sic), désespé­rées, et la communauté a fait une neuvaine à cette intention; de mon côté [1v°] j'ai obtenu de le faire mettre dans la confrérie de Ne. De des Victoires et d'en remplir les obligations, enfin je le portais continuellement dans mes pensées et dans mes prières devant Dieu : juge après cela de mon affliction lorsque Zélie dans une lettre qu'elle écrivait à ses enfants, leur dit qu'on venait le lundi à midi de lui apprendre la mort de ce malheureux Paul et que la veille à la même heure il avait refusé le prêtre ! Je t'avoue qu'à cette lecture je fus atterrée, cependant j’adorai les desseins impénétrables de Dieu, qui sont toujours la justice, la sagesse et la bonté même; maintenant que je vois que la miséricorde a prévalu, combien je suis heureuse, que le bon Dieu est bon ! d'arracher à la dernière heure de leur vie de malheureux pécheurs qui ont persévéré de longues années à l'offenser et à se jouer de lui : oui toute l'éternité ne sera pas trop longue pour chanter les miséricordes du Seigneur ! Mais puisque tu as tant fait il faut continuer de prier, je crois qu'il a un long et terrible purgatoire, assistons-le donc tant que nous pourrons.

J'attends Zélie demain, ce ne sera pas une visite joyeuse je vous assure, elle doit reprendre sa Léonie, cette pauvre Léonie qu'en faire? quelle croix ! que je la plains cette pauvre chère sœur ! Comme je voudrais pouvoir lui venir en aide ! . . . mais je ne puis rien, rien du tout !. . . J'espère pourtant au Seigneur, oui et de toutes mes forces, j’ai si grande confiance en lui ! je ne m'en défie point du tout ! je le connais si [2r°] bien, il aura beau faire tout ce qu'il voudra j'espérerai en lui et ne serai pas confondue.

Vendredi 10. J'ai vu Zélie, elle était bien résignée, elle pense bien que quand les enfants ne sont pas comme d'autres c'est aux parents à en avoir l'embarras; mais en attendant elle ne sait comment faire, elle va la garder, sa peine est grande, elle avait tant de confiance que la douceur et la charité de la Visitation changeraient sa fille et maintenant cet espoir s'est évanoui; J'espère que le bon Dieu lui viendra en aide.

Et vous comment allez-vous ? les petites filles ? Jeanne se corrige-­t-elle ? Il faut pourtant qu'elle devienne bonne ! la voilà maintenant une grande demoiselle, à six ans on doit être bien sage et bien douce, il faut qu'elle travaille à le devenir. Et vous ma chère sœur, il y a bien longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Etes-vous plus forte à présent ? Êtes-vous encore tracassée comme autrefois (par les scrupules) ? Je voudrais bien que vous ayez la paix, demandez-la à N. S. il vous la donnera; après sa résurrection c'était le seul souhait qu'il faisait à ses apôtres, il ne les abordait jamais qu'avec ce salut : la paix soit avec vous, et vous savez qu'en lui ce n'est pas un simple souhait mais un don.

Je me porte très bien, on me menace de vivre jusqu'à 70 ans je trouve cela bien long, mais enfin il faudra bien en passer par là si c'est la volonté du bon Dieu, le tout est de vivre [2v°l saintement, mon Dieu, que nous y sommes tous obligés ! le Seigneur nous a fait tant de grâces, non seulement à moi, mais à toute notre famille, combien nous devons être reconnaissants et vivre d'autant plus saintement que nous voyons l'iniquité au comble; je crois que l'impiété des derniers temps du monde ne sera guère plus grande; les nations frémissent contre le Seigneur et son Christ (Ps 2, 2), si elles pouvaient le détrôner, l'Eternel serait bientôt chassé par la chétive créature sortie du souffle de sa bouche, mais quand il se lèvera dans sa juste indignation il exterminera tous les impies et les réduira au silence.

Je te prie, mon cher Frère, de voir si tu pourrais bien rendre encore un service à notre communauté. C'est au sujet de Mme Selles; tu trouveras ci-joint l'explication qui te sera nécessaire, J’ai prié ma Sr l'économe de vouloir bien la mettre par écrit, parce que je ne connais pas grand' chose à toutes ces affaires-là.

Je vous embrasse tous de tout mon cœur et suis toujours votre sœur toute dévouée et affectionnée.

Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie

D. S .B.

Donnez-moi des nouvelles de ce bon Mr. Fournet, je m'y intéresse beaucoup.

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