Imprimer

De sœur Marie-Dosithée Guérin à son frère Isidore - 25 mai 1864

De Sr Marie Dosithée Guérin à son frère

V + J

                                                                                                   De notre Mère du Mans

                                                                                                   25 mai 1864

Cher Frère

Ta lettre était attendue avec impatience, car il me semble que je ne vis que pour toi ; tous les petits détails que tu me donnes m’intéressent, (en avril 1865, I. Guérin sera affecté au service des aliénés, mais dès ce printemps 1864, il se trouve affronté à des cas anormaux.)

je trouve que tu ne m’en donnes pas assez ; tu me dis bien les secours religieux dont tu peux jouir, mais tu ne me parles pas si tu en profites, de manière que je ne sais pas comment tu vis ni quel est le caractère de tes amis.

Je suis étonnée que tu t’occupes de la chirurgie et que tu dissèques, je croyais qu’il n’y avait que les médecins.

Je vois bien que le spectacle de  la pauvre humanité t’amène à faire bien des réflexions. Oui mon cher ami,  nous ne sommes pas créés pour la vie présente car notre destinée serait bien malheureuse, plus malheureuse que celle des animaux ; nous courrons sans cesse après le bonheur et nous ne le pouvons pas trouver ; les honneurs, les plaisirs, les richesses même ne sont pas capables de nous les procurer puisque tu vois que les célébrités vont mourir à l'hôpital. C'est bien le cas de dire avec Salomon, le monarque le plus favorisé du monde : vanité des vanités, tout n'est que vanité hors aimer Dieu et le servir ; plus tu avanceras en âge et plus tu le comprendras.

Le monde n'est qu'un ingrat, il nous fait bonne mine quand il espère de nous quelque chose, et il nous méprise et nous abandonne quand il nous voit dans la disgrâce, quelle folie de s'y attacher et de l'aimer !

Tu me demandes si Dieu n'a pas oublié de donner une âme à ces êtres idiots que tu as sous les yeux ; pauvre enfant, tu ne sais donc pas que la conformation de notre corps peut non pas anéantir mais paralyser        les fonctions de l'âme; pour paraître aux yeux des hommes l'âme a besoin  qu'il y ait des fenêtres au logis et si elles sont murées, la pauvre malheureuse est dans l'obscurité. Le soleil cesse-t-il donc d'éclairer le monde parce que les aveugles n'y voient pas? Non sans doute mais il y a chez eux un empêchement à la lumière. * [2 ro]  Pourquoi y a-t-il eu des génies si          extraordinaires ? C’est tout bonnement que la matière était moins développée chez eux et que la fenêtre du logis était plus grande que chez les autres, alors leur âme avait davantage de jour; eh bien aussi on a vu          quelquefois de ces êtres extraordinaires perdre tout à coup la raison, crois-tu           donc que leur âme était envolée, oh non! Mais ce soleil intellectuel ne pouvait plus darder ses rayons par quelque empêchement soudain. Lorsque je vois de ces pauvres créatures privées de leur raison et mises au-dessous de la brute ou bien affligées de quelque maladie abjecte et cruelle je ne puis m'empêcher de penser aux paroles de Jérémie : « Jérusalem, a commis          un grand crime» (Jr 2,13), oui et ce crime est le péché originel dont nous portons tous la tache. Voilà l'énigme de tous les maux qui couvrent la terre c'est un châtiment car Dieu est juste et bon et il n'a créé aucune de ses créatures pour souffrir, non pas même les animaux, et s'ils souffrent c'est un châtiment que l'homme le roi de la création leur a attiré.

Zélie est venue me voir avec sa petite Pauline (le 17 mai), elle a été obligée de s'en aller  [2v°] à 2 heures à cause de son petit lutin qui ne nous a pas donné un instant de repos, mais elle est bien gentille et tu l'aimeras bien quand tu la connaîtras.

Ma santé est fort bonne, tu me dis que tu te portes bien, cependant Zélie m'a dit que tu t'étais donné tant de plaisir que tu en étais tout maigri; je voudrais bien que tu travailles, si tu prends des habitudes d ‘oisiveté ce sera bien fâcheux, et tu prendras par là même de mauvaises habitudes dont tu ne pourras plus te défaire, il faut aussi économiser et ne pas te livrer à la dépense avec tes amis.

Adieu mon cher ami, ne me fais pas jeûner de tes lettres, celle que tu m’as envoyée, la dernière, était bien intéressante, j'aime à connaître tes impressions. Je te recommande de ne laisser passer aucun jour sans    faire quelque prière à la Ste Vierge; il faut pourtant que je finisse, je crains toujours de t'ennuyer, vois-tu, moi je ne suis pas comme toi, je ne connais que le langage du cœur.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Sr M. Dosithée Guérin

de la Von Ste Marie

 [v° tv] Dis-moi donc si l'hôpital est desservi par des religieuses. 

Retour à la liste des correspondants