Imprimer

De Mme Martin à sa fille Pauline CF 141 - 10 octobre 1875.

 

Lettre de Mme Martin CF 141

A sa fille Pauline                                    

10 octobre 1875.

Ma chère Pauline,                                                                 

Je ne puis résister, aujourd'hui, au désir de t'écrire, cela va me faire du bien, car je pense à toi toute la journée, ton souvenir ne diminue pas, au contraire; je n'ai jamais été aussi privée de toi, c'est sans doute parce que tu es rentrée seule. Puis, vois‑tu, mon affection pour toi va crois­sant de jour en jour, tu es ma joie et mon bonheur. Enfin, il faut que je me raisonne et que je ne pousse pas trop loin mon amour, car si le bon Dieu allait te prendre avec lui, qu'est‑ce que je deviendrais ?

Quand je t'ai quittée, mercredi soir, j'étais bien triste et je regrettais vivement le quart d'heure que j'aurais pu passer encore avec toi, puisque tu es rentrée trop tôt. J'ai attendu une grande heure à la gare. Je m'étais mise dans un petit coin de la salle d'attente pour n'être dérangée par personne, me promettant bien de faire mon possible pour monter dans un compartiment de dames seules.

I1 y avait trois quarts d'heure que j'étais tranquille et plongée dans mes réflexions, quand je vis arriver une brave femme avec deux petits enfants, l'un de vingt‑neuf mois et l'autre de deux; elle avait, en outre, deux énormes paquets.

La voyant dans l'embarras, je suis sortie de mes pensées pour lui porter secours. Elle se rendait aussi à Alençon; il y avait trois jours qu'elle voyageait ainsi, même les nuits. Elle amenait de deux cent cinquante lieues ces innocentes créatures pour les placer en nourrice dans sa famille, ne pouvant les garder, à cause d'un emploi qu'elle a avec son mari au Palais de Justice de Valence.

Je ne puis te dire ce que j'ai souffert de la voir abandonner jusqu'à l'âge de dix ans, ces deux pauvres petits. Elle avait pourtant l'air d'une bonne mère, mais elle a bien plus de courage que moi, car j'aimerais mieux mourir que de me séparer ainsi de mes enfants; elle, au contraire, ne semblait pas s'en affecter.

Finalement, je me suis mise à l'ouvrage, aidant cette femme à porter les enfants et les paquets, mais il y en avait trop pour deux. Un employé, voyant notre peine, a pris un enfant dans ses bras et l'a mis dans le compartiment des dames seules. Une personne qui y était déjà a fait une rude grimace en voyant entrer la marmaille !

Pour la dérider, j'ai voulu lui raconter le long voyage de cette mère et de ses enfants; elle ne me répondait pas. Ennuyée, je me suis dit: il faut absolument que je sache si oui ou non elle est muette. Enfin, j'ai pu lui faire prononcer quelques paroles; alors, j'ai été satisfaite de voir qu'elle n'était ni sourde ni muette et je l'ai laissée en repos, c'est-­à‑dire pas tout à fait, parce qu'on s'est occupé l'une et l'autre des petits bébés.

Tout en causant et en berçant, nous voilà arrivées à Alençon; je prends un poupon bien enveloppé et j'entre dans la salle d'attente. Ton père m'y attendait. I1 remarque ce paquet et veut s'empresser de m'en débarrasser; il paraissait tout surpris de me voir un paquet si mal fait ! Comme il s'aperçoit que je ne lâchais pas prise, il a regardé de plus près et a vu sortir une petite main. Je lui dis alors que j'avais trouvé une petite fille et que je l'emportais chez nous. Il n'avait pas l'air trop content...

Enfin, la mère arrive, elle était restée en arrière pour mettre ses colis en consigne. J'ai porté la petite fille jusque chez les parents de cette femme et nous ne sommes rentrés chez nous qu'à minuit.

Comme tu le vois, ma chère Pauline, j'ai la chance de trouver toujours des marmots sur mon chemin. Quand nous sommes allées à Lisieux, c'était la même chose. Tu te rap­pelleras longtemps, n'est‑ce pas, la bonne femme avec ses deux nourrissons qui criait tout le long du trajet, bien plus fort que ses deux petits. Marie en était si ennuyée qu'elle s'est mise à pleurer. Mon frère s'est moqué de moi tant qu'il a pu, et il n'avait pas tort, car cette femme pouvait bien mieux se passer de moi que celle de mercredi.

Que te dirai‑je encore ? car il faut bien que j'écrive une longue lettre pour que ma Pauline soit contente.

J'ai été chez M. Vital, pour savoir s'il irait bientôt au Mans, car j'ai plusieurs choses à t'envoyer. Tu as oublié tes ciseaux; je t'ai acheté un scapulaire très joli chez les Clarisses, que je joindrai, ainsi que le livre de Marie, une main de papier et une boîte de plumes. I1 faut acheter les cahiers et tout ce dont tu auras besoin, sans te préoccuper le moins du monde, je paierai tout ce qu'il faudra. Je t'enverrai cette main de papier pour en faire ce que tu voudras.

Thérèse est souffrante depuis deux jours, elle a la fièvre et l'estomac fatigué, j'espère que ce ne sera rien. Elle demande toujours où est Pauline et dit: « Je voudrais bien qu'elle vienne chez nous, dans notre maison. » Puis ce sont des « pourquoi » qui n'en finissent plus. Ton père se lamente aussi d'être privé de sa Pauline que lui aussi voudrait avec nous. Je l'encourage de mon mieux à patienter puisqu'il faut que tu restes.

Si tu savais, ma Pauline, comme je trouve ton dessin joli. Je n'aurais jamais cru qu'il eût fait si bon effet; l'Ecce Homo est beau également. Continue à dessiner, j'encadrerai tes dessins avec les charmantes baguettes en réserve, que tu connais. I1 me faut six cadres pour mon Bureau.

Marie te regrette beaucoup et aussi la Visitation, elle a été jusqu'à me dire qu'elle enviait ton sort quand tu es partie, parce que tu allais revoir ta tante. Je suis bien heureuse qu'elle aime ainsi sa tante: il est vrai qu'elle lui doit une grande reconnaissance.

Autre chose: tu feras bien plaisir à ta soeur en lui donnant des détails sur les élèves et les nouvelles Maîtresses.

J'ai oublié d'expliquer à ta tante que ce n'était pas ta faute si tu n'avais pas fait tes devoirs de vacances entièrement, c'est moi qui t'en ai empêchée, parce qu'il y en avait trop et que tu avais grand besoin de repos à cause de tes fré­quentes migraines. J'aurais même voulu que tu te reposes complètement, pendant ces deux mois. Tu lui diras aussi que je suis bien satisfaite de toi, parce que tu es une bonne petite fille, bien affectueuse et bien douce; enfin tout ce que l'on voudra, mais pas encore assez pieuse.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Retour à la liste des correspondants