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Introduction

 

Il est nécessaire d’être au clair sur les suspicions qui pèsent sur les ultimes paroles de Thérèse. Leur mise en cause a suivi de près la parution des Derniers entretiens (1971). En 1973, dans le second volume de sa biographie, Thérèse de Lisieux au carmel, Jean-François Six, évoquant les sources dont il disposait, écrivait : « Il faut s'interroger sur cet appétit immodéré, chez mère Agnès, des retouches et des transformations, sur sa manière d'introduire, dans les dernières paroles de Thérèse, un certain ton, plutôt mégalomaniaque, où elle s'exprime sans doute elle-même beaucoup plus qu'elle n'exprime Thérèse ». En 1992, dans le compte-rendu de l’édition des œuvres complètes (NEC), pour le journal Le Monde, il dénonçait plus vigoureusement des « paroles reprises, réarrangées, triturées pendant plus de vingt-cinq ans par mère Agnès ». Comme on se trouvait dans l’impossibilité, contrairement aux écrits, de revenir aux textes originels, il fallait, concluait-il, abandonner une documentation polluée à sa source.

J’ai repris ce dossier à mon compte (pour une publication réalisée en l'an 2000 : Les dernières paroles de Thérèse de Lisieux) et j’ai montré comment, de son aveu même, Mère Agnès – comme d’autres sœurs à sa suite - a retravaillé des paroles de Thérèse pour en faire de quasi-slogans qui ont joué un rôle important dans la popularité de sa sœur. J’ai indiqué aussi que la majorité des propos recueillis était sortie indemne de la réécriture. Plus encore, je me suis interrogé sur les motivations des cueilleuses de paroles et sur leurs manières de faire, sur l’usage ultérieur de ces reliques verbales qu’elles avaient en quelque sorte fabriquées, sur l’impossibilité aussi d’atteindre des ipsissima verba. Ce qui ne voulait pas dire que les paroles rassemblées, suscitées, voire forcées, devaient être abandonnées. Tout au contraire.

J’ai repris dans les séquences qui suivent plusieurs de mes démonstrations initiales. Après plus de dix années de recherches nouvelles, j’ai aussi élargi le champ de mes interrogations. Pourquoi, par exemple, ces paroles abondantes dans une communauté vouée au silence et chez un écrivain qui manie avec un art consommé les manières de dire je, mais qui ne se cite qu’en de rares circonstances. J’ai également regardé de plus près l’immédiat cheminement des mots de Thérèse, de l’édition de 1898 de l’Histoire d’une âme aux dépositions des procès, surtout celui de l’Ordinaire. Car la connaissance des paroles est inséparable de l’usage qu’on en a fait ou qu’on a voulu en faire.

Je ne cache pas ma position d’historien des textes de Thérèse. J’ai rappelé combien, du procès des écrits de Thérèse, en 1910, à l’édition des manuscrits autobiographiques de 1956, on a constamment distingué les écrits de la moniale des témoignages d’autrui dont les recueils de paroles. Une position que je fais mienne. Je vois dans l’insertion des Paroles dans les œuvres complètes de Thérèse, une victoire posthume de Mère Agnès ou si l’on préfère, la volonté de mettre sur le même pied écriture et tradition. Pour moi, Thérèse est écrivain - écrivain spirituel - et ses écrits sont signés, non ses paroles. Sans compter que le terme d’entretiens est mal approprié pour des recueils de paroles prises au vol dans des conversations ou suscitées dans un tête-à-tête. Mais enfin paroles il y a. Le tombeau de Thérèse commence à s’édifier de son vivant, dès juillet 1897, au moment où mère Agnès ensevelit Thérèse sous l’abondance de ses paroles.

On trouvera donc ici une série de petits textes écrits selon un certain ordre, mais qui peuvent être lu selon un autre, ou au gré des questionnements de chacun pour mieux approcher les paroles de Thérèse.

 

Analyse de Claude Langlois

1. Silence et paroles

On pourrait s'étonner qu’une carmélite, astreinte au silence conventuel, ait tant parlé. Carmélite certes, mais pas Chartreux!

Ouvrons les Constitutions : «Il faut éviter fort diligemment le trop par­ler.» Sagesse. Le chapitre 10 évoque le silence et la retraite aux cellules, sans insistance. Relève toutefois de la coulpe grave, lit-on plus loin, celle qui serait « coutumière d'enfreindre le silence. » Point de travail en commun au couvent, ce serait l’occasion de trop parler. Le règlement (Cahier d’exaction) que Thérèse a commenté pour ses novices fait du silence la première observance à s’approprier. Et pour y encourager, il fait référence à l’exemple des fondatrices espagnoles : « On rapporte […] de la Mère Isabelle des Anges qu'elle semblait même parler en silence » ; on offre à la méditation ce propos d’Anne de Saint-Barthélemy : le silence « est le labeur auquel on nous recommande avant tout de nous livrer, et celui auquel la Règle nous oblige plus étroitement. » Silence du corps pour que l’âme s’ouvre à l’essentiel.
De manière plus précise, le silence conventuel a ses lieux et ses temps. Ses usages aussi et ses limites. Ses lieux : les cloîtres et les dortoirs, mais encore, silence « aux deux chœurs, à l'oratoire, au chapitre, au réfectoire, dans tous les ermitages et dans les jardins ». Ses temps, avant tout le grand silence qui déborde largement de part et d’autre de la brève nuit de sommeil. Ses singularités aussi, comme cet « usage de plusieurs signes, afin que l'on s'en serve au lieu des paroles » pour de bref échanges. Un langage, comme celui des sourds-muets, mais sommaire, utilisé surtout pour identifier les personnes (par exemple, pour la sous-prieure, désigner de l'index l'œil gauche). Il était plus facile, somme toute, de glisser des petits billets, écrits rapidement au crayon.
Le silence a aussi ses limites. Le bon sens - le travail en commun nécessite d’échanger brièvement – s’allie au souci d’équilibrer une vie toute de tension. Durant les deux récréations journalières, après les deux repas du midi et du soir, il faut donc parler – on peut rire aussi, chanter parfois - par hygiène mentale et par échange cordial. Et cette volonté de créer des ruptures salutaires s’étend encore aux jours de fêtes où l’on peut même s’entretenir dans les cellules. Thérèse, il est vrai, en profitait pour écrire, surtout dans les dernières années de sa vie.Ajoutons les permissions, toujours à demander à la prieure. Une anecdote, rapportée par Thérèse : Agnès de Jésus travaillant avec elle au réfectoire avait permission de lui parler, mais elle, qui n’avait rien demandé, se sentait tenue de ne point répondre. Raideur de novice !
Thérèse, au carmel, eut plus précisément plusieurs occasions de parler librement. D’abord à cause des liens étroits maintenus avec les siens hors du cloître. Pauline, dès son entrée au carmel, eut la permission de recevoir sa famille au parloir, chaque semaine, sauf durant le Carême et l’Avent. Cet échange hebdomadaire se continua quand Thérèse entra au carmel. Elle-même s’entretint ainsi, pendant plus de six ans, avec Céline avant que celle-ci ne la rejoigne.
Et puis le noviciat. Thérèse a décidé d’y rester, passées les cinq années de règle : elle donnait conseil, comme première de noviciat, à qui lui demandait ; elle se vit tôt confier des sœurs qui entraient, pour les initier aux bonnes manières. Devenue maîtresse des novices de fait, elle instruisait jour après jour, réprimandait, recevait confidence, consolait, exhortait. Lisez son dernier manuscrit ! Sans oublier les récréations pieuses, qu’elle organisait à partir de la fin 1893, toujours avec les novices. Pour les mettre au point, il fallait répartir les rôles, préparer les costumes, faire de brèves répétitions.
La maladie enfin. La malade a toute permission de s’entretenir avec celles qui la veillent, Thérèse, avec ses sœurs. La charité, avant tout, pour apaiser les souffrances et écarter les angoisses de la mort.
Sur le silence, cette rare parole, le 6 août, où elle met ses pas dans ceux des mères espagnoles. : « Quel bien il fait à l'âme, quels manquements à la charité il empêche et tant de peines de toutes sortes. Je parle surtout du silence, parce que c'est à ce point [de la règle] qu'on manque le plus. »

2. Mots du début et de la fin

 « Le bébé est un lutin sans pareil. Elle vient me caresser en me souhaitant la mort “Oh ! Que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite mère !” On la gronde. Elle dit : ”C’est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mourir pour y aller” » (Zélie, 5 décembre 1875).
« Vous ne savez pas combien Notre Mère est bonne pour nous, pour notre petite Thérèse surtout. Cette chère petite lui disait ce Matin avec son petit air gracieux et souriant : “Ma Mère c’est dans vos bras que je veux mourir…non pas sur l’oreiller, mais sur votre cœur” » (Marie du Sacré-Cœur, 14 juillet 1897).
Mots d’enfant ou propos de mourante, ce sont des paroles de Thérèse qu’on recueille avec le même attendrissement, qu’elle ait trois ans ou vingt-quatre. La même attention portée aux premières années de la vie, aux dernières semaines précédant la mort. Et si, pour Thérèse les secondes pèsent tant, il convient cependant de se rappeler que le moule où se dépose l’empreinte de ces paroles, légères ici, lourdes là, est en principe identique, la correspondance.
Cette similitude tient, tout d’abord, à une pratique sociale où l’on apporte autant d’attention à celui qui entre dans la vie qu’à celui qui en sort, cette quasi-symétrie étant rendue possible par la présence plus longue de l’enfant dans le sein de la famille, au début de sa vie, et par une mort qui survient plus tôt dans l’existence. Mais cette proximité du début et de la fin tient aussi au contexte démographique et médical de la famille Martin. Les premiers pas de l’enfant se sont effectués à l’ombre de la mort – Zélie a perdu quatre autres enfants jeunes – et les dernières semaines de la mourante peuvent s’étirer, dans le cas de la tuberculose, avec une lenteur douloureuse, mais aussi des rémissions brèves où perce à l’évidence le désir de vivre .
Ces mots s’échangent, de plus, dans le cadre familial. Lettres de Zélie à ses filles en pension au Mans, ou, comme ici, à la seule Pauline ; lettres quotidiennes de Marie de l’Eucharistie à ses parents ou lettres plus occasionnelles d’une sœur de Thérèse, comme ici Marie du Sacré-Cœur. L’échange concernant Thérèse enfant est la conséquence de la séparation entre Zélie et ses aînées, en pension au Mans. La situation est plus paradoxale au carmel où se trouvent alors quatre sœurs Martin et une fille Guérin. Marie de Gonzague, qui sait combien le carmel doit à l’oncle Guérin, son bienfaiteur, a tenu à remettre, pour ses derniers temps, Thérèse entre les mains de sa fratrie, principalement Mère Agnès, sœur Geneviève et Marie de l’Eucharistie. Cette dernière était chargée de tenir quotidiennement l’oncle absent de Lisieux au courant de la santé de sa chère nièce.
Mais le système familial s’emballe à cause des liens privilégiés qui unissent Thérèse à Pauline/Agnès de Jésus. Absence de Pauline, longtemps en pension, loin de Thérèse enfant, restée près de sa mère. Pour combler ce vide, plus tard, Mère Agnès, alors jeune prieure, demanda à Thérèse de lui conter sa jeune vie qu’elle ignorait. Ainsi naîtra l’autobiographie (Manuscrit A). La situation est comparable, à la fin de mai 1897. La vie quotidienne au carmel n’empêche pas une grande distance de s’instaurer, les derniers mois de la vie de Thérèse, entre les deux sœurs. Mère Agnès apprend, fin mai, que Thérèse va mourir de tuberculose, que la maladie s’est déclarée depuis plus d’un an et que la malade n’en avait rien dit à sa sœur. Thérèse s’était confiée à sa prieure et celle-ci avait tu le mal à la communauté. Pareillement elle ignorait tout du cheminement spirituel le plus récent de Thérèse, sa nuit de la foi et sa fraternité avec Roulland.
           D’où ses initiatives du début juin, car Mère Agnès transforme ses violentes émotions en action immédiate : elle a convaincu Marie de Gonzague de remettre Thérèse à l’écriture et, de son propre compte, elle s’est convaincue de recueillir toutes les paroles de Thérèse. Urgence absolue, nouveauté totale. La quête des paroles naît d’une possessivité qui ne se complait pas dans une rumination maladive. A Marie de Gonzague, cette écriture testamentaire, à elle les dernières paroles, extorquées s’il le faut, comme un héritage personnel. Quant à comprendre tout ce que lui dit sa soeur, le temps ne lui manquera pas, plus tard, celui de la rumination et de l’explicitation.

3. Paroles de Thérèse citées par elle-même

Thérèse cite-t-elle Thérèse ? Thérèse se donne-t-elle facilement la parole ? Oui, si l’on envisage l’omniprésence du je. Non, si l’on s’en tient à des propos explicites. Encore faut-il comprendre le sens des rares fois, où, dans ses trois grands manuscrits, elle transgresse une règle qu’elle s’est fixée.
Plusieurs raisons expliquent la rareté de l’autocitation. La première raison, la plus évidente, est l’accueil que Thérèse fait à la parole reçue qui vient d’ailleurs. Parole de Dieu, de Jésus. Paroles des psaumes, du Cantique, de l’Imitation aussi. Ces paroles souvent répétées, la nourrissent, l’inspirent, l’apaisent.
La seconde raison provient de cette frontière de l’ineffable – de cela « que la parole et même la pensée ne peuvent arriver à rendre » (Ms A 14v,5) – à laquelle elle dit se heurter souvent. C'est l'incapacité effective de se saisir de son objet par les mots. Ajoutons encore la conscience de l’ambivalence des paroles dérobées qui ici l’ont meurtrie (Pauline s’entretenant avec Marie de son départ au Carmel), mais qui là aussi peuvent guérir (la remarque de son Père, la nuit de Noël).
Dans l’autobiographie (Manuscrit A), les paroles de Thérèse se concentrent en deux moments importants. D’abord, au début, ses mots d’enfant qu’elle revisite dans les lettres de sa mère. On sait le plus connu, « Je choisis tout » : parole pour s’approprier les jouets de Léonie que par la vertu de l’écriture, la moniale rend emblématique et quasi-prophétique de sa vie-même : « Je choisis tout. Je ne veux pas être une sainte à moitié », « je choisis tout…ce que vous voulez » (Ms A,10,16-10v°,6).
Second moment, la mise en œuvre de sa vocation. Thérèse examine d’abord, à la Pentecôte 1887, l’entrevue avec son père à qui elle confie son désir du carmel, elle a toutefois oublié ce qu’a été l’échange : « je voudrais me rappeler de ses paroles pour les écrire » (Ms A 50v,2-3). C’est à l’occasion des deux rencontres décisives, avec l’évêque, puis avec le pape, qu’elle note, ici une passe d’armes avec Révérony concernant l’ancienneté de sa vocation, là ses propos en présence de Léon XIII. On remarquera toutefois que, dans le premier cas, elle n’est pas certaine d’avoir retrouvé « tout à fait les paroles » prononcées et dans le second, c’est Révérony, encore lui, qui, en deux mots, résume au pape ce qu’elle n’a pas su dire.
Dans le poème de septembre (Manuscrit B), d’emblée elle se donne la parole, mais sous couvert d’un songe, où le sommeil lève toute censure (« j’osais prononcer ces paroles… »). Et ses questionnements, adressés aux visiteuses d’une nuit, les fondatrices du carmel en France, qui concernent et la date de sa mort et la satisfaction divine pour ses actions et ses désirs, masquent mal une interrogation primordiale : le Bon Dieu « est-Il content de moi ?», trace d’une angoisse qui traverse toute une vie.
Dans son dernier manuscrit, le lecteur a deux occasions d’entendre directement la voix de Thérèse. La seconde est constituée par les échanges avec ses novices, mais elle préfère laisser celles-ci s’exprimer. La première provient des épisodes de sa vie au carmel qu’elle présente comme des exemples et qu’elle narre avec gourmandise. On entend bien se plaindre la vieille sœur qu’elle convoie au réfectoire (« Ah ! mon Dieu vous allez trop vite, j’vais m’briser ! »), se défendre la novice qui lui dispute le privilège de remettre des clés à la prieure malade (« C’est Sr Thérèse de l’Enf. Jésus qui a fait du bruit …»), s’interroger la sœur piégée par ses sourires (« Voudriez-vous me dire […] ce qui vous attire tant vers moi ? ») ou se moquer celle qui demandait quelqu’un pour l’accompagner (« Ah j’avais bien pensé que ce n’était pas vous qui alliez gagné une perle à votre couronne »). Thérèse répond, mais d’un geste, d’une galopade, d’une esquive, d’un silence.
Et pourtant elle s’exprime. Autrement. D’abord, parce que la forme adoptée est celle de lettres à sa prieure, et au fil des jours de juin, son ton se libère, écrire devient jeu, défi, provocation. Brûlez, brûlez mes lettres ! Parce que, aussi, ses longs adieux aux siens sont adossés à ceux de Jésus à la veille de sa mort et elle ose même, s’en explique-t-elle avec son Sauveur, «  emprunter les paroles que vous avez adressées au Père Céleste le dernier soir ».

Le je thérésien s’adosse à de rares paroles, d’autant plus significatives, et à beaucoup de silences.

4. Derniers entretiens : un titre trompeur

Thérèse de Lisieux n’est pas le philosophe Socrate qui, avant de boire la ciguë, s’entretint avec ses disciples. Comment donc en est-on venu à donner ce titre trompeur aux ultimes paroles de Thérèse ?
Dans la première édition (1898) de l’Histoire d’une âme, le chapitre douze, qui retrace la fin de Thérèse, contient cinq parties : « Témoignages des novices – Derniers entretiens – Une flamme d’amour – Le calvaire - L’essor ». Dans la seconde édition (1899), les témoignages des novices glissent dans un appendice, le chapitre XII, qui relate la mort de Thérèse, commence avec les Derniers entretiens. Ceux-ci sont en réalité des paroles ultimes de la moniale, rapportées par ses proches. On voit comment s’est opérée, très tôt, l’identification entre paroles et entretiens.
La perspective du procès change tout. En février 1909, Mère Agnès remet au vice-postulateur, Mgr de Teil, cinq cahiers verts contenant une sélection des paroles de Thérèse durant sa maladie. Elle veut lui faire prendre conscience de la douleur des derniers mois, alors qu’il trouvait trop hagiographique la manière dont l’Histoire d’une âme dépeignait ces moments ultimes, les présentant comme un « abandon dans la joie et la paix continuelles ». Mgr de Teil voulait montrer que la future sainte avait « peiné et souffert pour parvenir à la sainteté. » Cette volonté de réalisme éclaire le titre donné au recueil par Mère Agnès : « Physionomie morale de Sr Thérèse de l’Enfant Jésus pendant sa dernière maladie d’après ses paroles textuelles ».
Dix-huit mois plus tard, alors qu’elle raconte au tribunal les derniers moments de Thérèse, la prieure remet aux juges un recueil de paroles de sa sœur pour qu’il figure dans les actes du procès. Même titre, avec cette explicitation : ces paroles ont été « recueillies par moi (sœur Agnès de Jésus) de la propre bouche de la Servante de Dieu et consignées au fur et à mesure sur un carnet ». Pieuses inexactitudes, soufflées par Mgr de Teil, pour faire croire que Thérèse s’exprimait directement à travers les mots recueillis de la bouche de sa sœur.
En 1921-1924, alors que le procès va vers son terme, Mère Agnès met au net, pour elle-même, dans un carnet relié en brun clair tirant sur le jaune, le recueil le plus complet de paroles de Thérèse et lui donne ce titre neutre : « Paroles recueillies pendant les derniers mois de notre sainte Petite Thérèse ».
En 1927, elle livre au public les dernières paroles de Thérèse : Novissima verba. Derniers entretiens de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, mai-septembre 1897. Ce titre a été soufflé par M. Dubosq, promoteur de la foi au procès diocésain. Il est complété par une citation latine « Colligite fragmenta ne pereant » (Jn 6,12 Rassemblez les morceaux pour que rien ne soit perdu), qui fait allusion aux pains multipliés par Jésus et non consommés par la foule. Les paroles de Thérèse, comme des fragments précieux à ne pas laisser périr ! Le titre latin du recueil se voulait l’écho du célèbre poème de Lamartine, Novissima verba, dont le sous-titre - « Mon âme est triste jusqu'à la mort » - évoquait l’agonie de Jésus :
Toute âme a son secret qu'elle veut révéler,
Son mot à dire au monde, à la mort, à la vie,
Avant que pour jamais, éteinte, évanouie,
Elle n'ait disparu, comme un feu de la nuit,
Qui ne laisse après soi ni lumière ni bruit!
La lettre-préface de M. Duboscq, en évoquant Élie, fondateur légendaire du carmel, christianise le sombre romantisme de Lamartine : « Comme Élie quittant la terre laissait la plénitude de “son esprit ” à son disciple bien-aimé (2 Rois 2,9), ainsi dans ces Novissima verba, votre Sainte petite Sœur a-t-elle condensé, tout naturellement et sans y prendre garde, ce qu’il y aurait de plus exquis dans sa façon d’être à Dieu, spontanément et par amour. »
Quand il fallut, en 1971, faute de rééditer les Novissima verba, faire une édition critique des dernières paroles de Thérèse, on élimina le latin, et l’on prit acte de la pluralité des sources - Agnès de Jésus, Geneviève et Marie du Sacré-Cœur -  en proposant ce titre remanié : Derniers entretiens[de Thérèse] avec ses sœurs. L’édition de 1992 reprit ce titre ambigu, réservant celui, plus juste, de Dernières paroles à la synopse des quatre versions du recueil fait par Mère Agnès.

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5. Chronologie d'un siècle d'histoire

Les paroles ont une longue d’histoire: en voici la chronologie.
Quête
- 1897, juin-septembre : paroles de Thérèse recueillies par Mère Agnès, Sœur Geneviève et Sœur Marie du Sacré-Cœur durant les derniers mois de sa vie.
- 1897, juillet-août : correspondance quasi-quotidienne de Marie de l’Eucharistie avec ses parents absents de Lisieux sur l’évolution de la maladie de Thérèse.
- 1897, 30 septembre : mort de Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Histoire d’une âme
- 1897, octobre : souvenirs des novices (Srs Geneviève et Marie de la Trinité) mis par écrit.
- 1898, octobre : Histoire d’une âme. Paroles de Thérèse livrées au public dans le chapitre XII.
- 1899, juin : HA, seconde édition. Les paroles de Thérèse des derniers mois restent dans le chapitre XII. Les autres, de la maîtresse des novices en activité, passent en Appendice (Paillettes d’or : conseils et souvenirs).
- 1904-5 ( ?) : Mère Agnès met au net les paroles de Thérèse, dans un Petit cahier de souvenirs appelé aussi Gros carnet noir, document détruit ultérieurement.
- 1907, octobre : Mgr Lemonnier, nouvel évêque de Bayeux, demande aux carmélites de consigner par écrit leurs souvenirs sur Thérèse.
Procès
- 1909, février : Mère Agnès remet à Mgr de Teil, vice-postulateur de la cause, cinq Cahiers verts regroupant des paroles de Thérèse. Ces Cahiers constituent la plus ancienne version conservée des paroles.
- 1910, mai : procès des écrits de Thérèse. Les « paroles » de Thérèse n’y figurent pas.
- 1910, 2 septembre : déposant au Procès, Mère Agnès évoque les derniers moments de sa sœur et remet au tribunal une copie des paroles de Thérèse, appelée Version du Procès
- 1915 : déposition de Mère Agnès au procès apostolique. La Version du PO est de nouveau déposée au PA.
- 1918 : rédaction par Sr Geneviève de l’Esprit de Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus. Sa publication est suspendue dans l’attente de l’issue du procès.
- 1921-1923 : mise au net par Mère Agnès des paroles de Thérèse. Cette version, appelée plus tard Le carnet jaune, est celle qui contient le plus grand nombre de paroles de Thérèse.
 Paroles d’une bienheureuse, puis d’une sainte
- 1923 : après la béatification de Thérèse, publication de l’Esprit de la Bienheureuse Thérèse de l’enfant Jésus.
- 1924 : Copie dactylographiée du Carnet jaune, exécutée à la demande de Mère Agnès.
- 1925 : canonisation de Thérèse.
- 1927 : publication d’une nouvelle sélection des paroles de Thérèse par Mère Agnès : Novissima verba. Derniers entretiens de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, mai-septembre 1897.
- 1928 : seconde édition des Novissima verba, tirée à plus de 80 000 exemplaires.
- 1952 : Conseils et souvenirs de sœur Geneviève.
- 1956 : Manuscrits autobiographiques de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, tome I: Introduction. Les Paroles […] connues par témoignages sont présentées et nettement distinguées des Textes thérésiens.
- 1960 : l’édition de 1928 des Novissima verba est épuisée.
Édition savante
- 1964 : décision du tribunal de la Rote (un des trois tribunaux de l'Eglise, essentiellement un tribunal d'appel) qui lève l’obstacle de l’interdiction mise par Mère Agnès de publier le Carnet jaune.
- 1969 : Conrad De Meester, Dynamique de la Confiance. Mise en cause des paroles sur la Petite voie.
- 1971 : Derniers entretiens avec ses sœurs : Mère Agnès de Jésus, Sœur Geneviève, Sœur Marie du Sacré-Cœur et témoignages divers, deux tomes. Premier volume de l’Édition critique des œuvres complètes (Textes et paroles) de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
- 1973 : Jean-François Six, Thérèse de Lisieux au carmel.
- 1992 : Publication de la Nouvelle Édition du Centenaire (NEC). Les deux volumes de l’édition de 1971 portent deux titres différents : Derniers entretiens et Dernières paroles.
- 1997 : Jean-François Six, Thérèse de Lisieux par elle-même. L’épreuve et la grâce.
- 1997 : Pour le doctorat de Thérèse, l’édition de 1992 sert de référence.
- 2000 : Claude Langlois, Les dernières paroles de Thérèse de Lisieux.

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6. Un siècle d'une histoire mouvementée

Les paroles de Thérèse nous frappent par leur éclat, fragments d’âme. Mais elles nous parviennent à plus d’un siècle de distance et leur capacité à toucher le lecteur ne doit pas faire oublier qu’elles sont des traces d’une documentation dont l’élaboration a été complexe. Cette histoire d’un siècle s’inscrit dans une histoire plus large, répartie en quatre périodes, si l’on met à part les mois de la collecte (juin-septembre 1897).
La première se place sous le patronage de l’Histoire d’une âme. C’est par cette publication que les paroles de Thérèse sont présentées, diffusées, mises en valeur. Les paroles qui y circulent sont cantonnées, dans l’édition initiale de 1898, au chapitre XII ; dans celle de 1899, elles sont réparties autrement, paroles des derniers mois, dans ce même chapitre, paroles entendues par les novices, en appendice. Ces paroles se déplacent d’une édition l’autre. Certaine deviennent des slogans à connotation prophétique, comme la plus connue : « Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses ».
Avec le procès, dont la préparation commence en 1909, les paroles deviennent objet d’un nouvel enjeu. D’abord, par l’usage que chaque sœur en fait pour nourrir ses dépositions, car la parole de Thérèse est un argument de poids dans la quête des vertus de la carmélite. Ensuite, par le fonctionnement même du procès. Comme la tenue du petit procès des écrits l’a montré (1910), les paroles n’ont pas leur place dans les textes de Thérèse. [Ce "procès des écrits" (1910) a effectué un inventaire de tous les textes de Thérèse, en produisant une copie notariée. Cette copie est parfois, en cas d'original disparu, la seule trace d'un texte. Par exemple, voir la lettre LT-241.]
Mère Agnès, entêtée, veut introduire les dernières paroles de sa sœur, comme un bloc, dans la procédure. Elle le fait d’abord, comme une documentation privilégiée, pour que le vice-postulateur en nourrisse ses Articles, démonstration d’une vie sainte pour les juges et les témoins ; mais surtout, comme pièce à insérer dans les actes du procès, en voyant plus loin, pour que l’avocat romain ait la possibilité d’y puiser plus tard à pleines mains.
L’aboutissement du procès, avec la béatification (1923) et la canonisation (1925), ouvre la possibilité de publications nouvelles jusqu’alors suspendues. C’est le temps des biographies, celui aussi des confidences et des paroles livrées au public. Sœur Geneviève est la première à intervenir, avec son Esprit (L'Esprit de Thérèse de l'Enfant Jésus d'après ses écrits et les témoins oculaires de sa vie – édité de 1922 à 1946), qui, après la béatification, fait connaître des propos de sa sœur. Mère Agnès répond, au lendemain de la canonisation, par la publication des Novissima verba. Après la vie autobiographique de l’Histoire d’une âme, voici le temps de la maladie ultime, à travers des paroles à forte teneur hagiographique.
La dernière période commence, dans les années 1960, avec l’entrée dans l’édition savante des œuvres de Thérèse. L’impeccable édition critique du carnet jaune, en 1971, a ouvert une polémique paradoxale. Les points litigieux relèvent de l’érudition, de la méthodologie, de l’interprétation.
Érudition : les paroles de Thérèse, en sa version principale, sont livrées dans un document tardif, rédigé plus de vingt ans après les fait rapportés. Et le soupçon de réécriture - voire de falsification – ne peut être levé, faute de recours à quelque original absent.
Méthodologie aussi : placer la correspondance et les dernières paroles comme deux voies d’accès aux textes de Thérèse crée une ambiguïté. La correspondance qui restitue une vie, même en pointillé, rend toujours possible un dialogue permanent avec les textes de Thérèse ; les Derniers entretiens ne peuvent être comparés qu’avec les lettres ultimes de l’entourage de Thérèse, principalement de Marie de l’Eucharistie.
Interprétation enfin : on entre dans le domaine de la spiritualité et de la théologie, comme le montre le doctorat de Thérèse (1997) qui repose sur l’édition de 1992, intégrant les paroles dans les œuvres complètes . Textes et paroles se situent-ils au même niveau, pour appréhender une expérience, pour identifier un message ? Pourquoi – disons autrement les choses - avoir fait la toilette des textes, et non celle des paroles ? Mais le voulait-on ? On serait tenté de penser qu'on a voulu avaliser l’existence de deux sources de la révélation thérésienne, l'écriture et la tradition. Dans cette perspective, les paroles de Thérèse auraient un autre sens: faire droit à la réception de Thérèse, qui commencerait avant sa mort et se serait opéré par le canal privilégié de Mère Agnès, celle qui fit aussi porter sa sœur sur les autels. 

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7. Écriture familiale autour d'une malade

Trois sœurs et une cousine au chevet de Thérèse (mai-septembre 1897)

Au début d’avril 1897, Thérèse est gravement malade. En mai, elle ne va plus à l’office, la prieure la décharge de tout emploi, y compris du soin des novices à la fin du mois. Il faut attendre pourtant le 8 juillet pour qu’elle soit descendue à l’infirmerie où elle y meurt, trois mois plus tard. Trois sœurs, toutes de sa famille, l’approchent chaque jour. Les deux premières ont la charge de veiller sur elle. Sœur Geneviève est seulement aide infirmière, mais l’infirmière responsable lui délègue ses fonctions : « je couchais dans une cellule attenante et ne la quittais que pour les heures d’office et quelques soins à donner à d’autres malades ». Après le 8 juillet, elle déménage pour rester la nuit dans une cellule proche. Le 5 juin, Mère Agnès s’installe aussi au chevet de sa sœur. C’est la conséquence de la révélation tardive de sa maladie et de la proposition, agréée par Marie de Gonzague, de remettre Thérèse de nouveau à écrire. La prieure délègue d’abord à Mère Agnès la garde de sa sœur pendant les Matines. Puis, à partir de son transfert à l’infirmerie, le 8 juillet, Mère Agnès veille Thérèse pendant les heures d’office et les récréations et même durant le temps disponible en dehors de sa participation aux travaux communs. La troisième, Marie de l’Eucharistie, fille du pharmacien Guérin, a toute permission de passer voir chaque jour sa cousine, en juillet et en août, pour donner des infirmations quotidiennes à ses parents absents de Lisieux.
Alors que Thérèse se remet à écrire, début juin, Mère Agnès, de son côté, prend l’initiative de noter les paroles de sa sœur, au crayon, sur des feuilles volantes, et profite des premiers jours où sa sœur est occupée à son manuscrit pour noter aussi les propos qu’elle lui a tenus en avril et en mai. Elle s’en explique au procès : « Pendant les derniers mois de sa vie, j'ai noté, jour par jour, à mesure que j'en étais témoin, les particularités de ses journées, et surtout les paroles qu'elle disait. » Déposant au tribunal le recueil de ces paroles, elle les présente ainsi : « paroles textuelles recueillies par moi […] de la propre bouche de la servante de Dieu et consignées au fur et à mesure sur un carnet, ce qui paraissait lui être une fatigue et paralysait ses épanchements mais qu'elle me laissait faire avec simplicité craignant de me causer de la peine. » Sœur Geneviève certifie au même procès l’importance et l’exactitude des notations de sa sœur : « Elle écrivait au moment même ce que sœur Thérèse de l'Enfant Jésus disait à celles qui approchaient de son lit ; elle l'écrivait textuel, tel que la chère petite malade le disait ».
Marie du Sacré-Cœur, qui voit sa sœur aux récréations, consigne quelques paroles entendues à partir de son transfert à l’infirmerie, le 8 juillet. Sœur Geneviève est la dernière à s’y mettre. Elle y est encouragée, le 18 juillet, par une lettre de sa sœur Léonie, vivant chez l’oncle Guérin : «  Si tu pouvais mettre tout ce qu’elle dit par écrit, que ce serait consolant pour moi d’avoir tout cela  ». Effectivement, à partir du 21 juillet, elle note, au jour le jour, les propos de sa sœur, surtout pour elle-même. Et chacune va jusqu’au terme du 30 septembre.
Mère Agnès, au début, se contente de recopier le soir ce qu’elle a entendu durant la journée. A partir du 8 juillet, davantage présente, elle note, comme elle l’a dit au procès, parole après parole, au long de la journée. Elle transforme ses longs moments de présence auprès de sa sœur en interview continue, ce dont Thérèse est évidemment consciente ( CJ 18.8.3).
Au moment où le procès se prépare, Mère Agnès interroge Mgr de Teil sur la manière de faire connaître les paroles de Thérèse, en gros et en détail. Occasion pour chaque interlocuteur de définir comment il comprend cet ensemble des paroles. Mère Agnès, le 10 juin 1910 : « j'avais pensé à écrire les plus belles paroles que Sr Thérèse m'a pour ainsi dire dictées pendant sa maladie » - Réponse indirecte de Mgr de Teil, le 17 juin : les cahiers où vous avez rassemblé ses paroles « forment comme un journal de la dernière maladie », un journal « écrit chaque jour et presque au moment même ». Paroles pour ainsi dire dictées, paroles que l’on peut considérer comme un journal. On n’a pas fini de s’interroger sur ce rassemblement insolite de propos notés et extorqués, reliques et preuves tout à la fois.

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8. Pourquoi le carnet jaune ?

Pourquoi avoir remplacé les Novissima verba par le Carnet jaune ?

Ce fut un progrès décisif dans la connaissance des écrits de Thérèse de passer de la réécriture de l’Histoire d’une âme à une publication de ses trois grands textes, à partir des manuscrits authentiques. Pareillement, dira-t-on, d’abandonner les Novissima verba pour l’édition du carnet jaune. La comparaison vaut pour l’indéniable érudition qui est livrée sur la période et sur les paroles, mais non par un identique retour à un original inexistant, d’autant plus que les paroles proposées ne sont en rien le mot à mot mais toujours le fruit de la subjectivité de celle qui les notes. La version choisie s’est imposée parce qu’elle contenait le plus grand nombre de paroles.
Expliquons ce paradoxe. On dispose à ce jour de quatre versions des paroles de Thérèse, toutes postérieures à sa mort. Les deux premières (1909 et 1910) ont été suscitées par le procès et données par Mère Agnès à Mgr de Teil, le vice-postulateur, puis au tribunal. La dernière, les Novissima verba, est publiée en 1927 pour satisfaire un public avide de connaître les derniers moments de la nouvelle sainte. Et le fameux carnet jaune ? Il se présente comme un trésor que Mère Agnès a voulu conserver pour elle seule avec les versions authentiques des trois grands manuscrits… au-delà même de sa mort, puisqu’elle voulait en interdire la publication.
Le carnet jaune a été rédigé en 1921-1923. Date tardive, pour une source qui se veut sûre.  On répondra qu’il reprenait, dans une présentation mise au net, un Petit cahier de souvenirs, appelé aussi Gros carnet noir, qui apparaît en 1904-1905. Et ce dernier avait compilé, à cette date, les paroles, recueillies au jour le jour sur des feuilles volantes par Mère Agnès. Or le Gros carnet noir a été détruit et, des feuilles volantes initiales, il n’en reste plus qu’une! (on la voit ici recto / verso).
On voit les raisons de ce choix : le carnet jaune est la version disponible de deux documents anciens qui ont disparus. Mais on ne dispose d’aucun moyen pour vérifier sa fidélité aux sources qu’il utilise. La vraie raison de ce choix est qu’il représente une version plus complète. La masse de ses 714 paroles s’impose face aux deux versions du procès (306 et 275) et même à celle des Novissima verba (362). Ces trois versions triaient, la première seule prenait tout ! Le choix du carnet jaune s’accompagne d’une heureuse présentation synoptique des quatre versions (Dernières paroles, dans l’édition de la NEC). Remettons sur ses pieds cette histoire embrouillée. En 1904-1905, après les premiers succès de l’Histoire d’une âme, Mère Agnès reprend les papiers épars sur lesquels elle avait noté les paroles de sa sœur pour les mettre au net dans un carnet… et elle détruit les feuilles volantes inutiles… sauf une. A l’occasion du procès, par deux fois, elle sélectionne les paroles les plus significatives de Thérèse à partir du dit carnet. Moins de vingt ans plus tard, en 1921-1923, le procès touchant à son terme, elle recopie sur un « carnet jaune » les paroles du premier carnet en indiquant, quand besoin est le contexte explicatif… et elle détruit le précédent carnet. Quant aux Novissima verba, on a puisé, pour les rassembler, dans la version du procès, via le Summarium et l’Esprit de la Bienheureuse Thérèse, mais aussi dans la nouvelle source du carnet jaune.
Ce choix éditorial appelle deux remarques.
La première a trait à l'antériorité supposée du carnet jaune. Pour les paroles qui n’ont pas été sélectionnées dans les trois autres recueils, celui-ci restitue bien la manière dont mère Agnès a recueilli les paroles de Thérèse : sa qualité de source est indéniable. Par contre, quand il s’agit de paroles stratégiques, concernant par exemple la délégation faite par Thérèse à sa sœur pour publier ses écrits et les paroles où Thérèse se projette au-delà de sa mort, le carnet jaune enregistre les manières complexes de Mère Agnès de transcrire textuelles les paroles de sa sœur et son habitude d’y ajouter des explicitations de son cru.
La deuxième concerne les sources utilisées. Sans avoir ignoré les versions successives de l’Histoire d’une âme, les éditeurs de 1971 ne leur ont pas accordé assez d’importance. C’est là pourtant qu’apparaissent les premières paroles de Thérèse, c’est aussi dans ce creuset que certaines paroles, mises rapidement en avant, deviennent des repères à partir desquels le public identifie Thérèse, s’identifie à elle. Comme la fameuse parole de Thérèse sur la pluie de roses, que nous allons étudier maintenant.

9. Je ferai tomber une pluie de roses

Étude du cheminement d’une célèbre parole :  « Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses ».

Toute la vie posthume de Thérèse est résumée dans cette parole qui prend, au fil des années, figure de prédiction chaque jour davantage avérée : elle dit, par une image suggestive, l’activisme après la mort de la moniale, visible par la multiplication des grâces et des guérisons obtenues en invoquant son nom. Mgr de Teil voulait, en 1911, une représentation de Thérèse qui résume l’image qu’on se faisait d’elle. Sœur Geneviève, le peintre officiel de sa sœur, dessine en 1912 une Thérèse « couvrant son crucifix de roses ». La Thérèse aux roses se répand dès lors en belles gravures et par le canal de l’Histoire d’une âme. A partir de 1923, la béatification autorisant le culte public, la sculpture de Thérèse aux roses du Père Marie-Bernard, est disponible pour les églises et les particuliers. 300 000 exemplaires à nos jours ont été diffusés de par le monde. Mais comment la parole qui a inspiré ces représentations s’est-elle frayé son chemin ?     
Dans la première Histoire d’une âme (1898), au chapitre XII, le récit des derniers moments de Thérèse est suivi de témoignages de carmélites, novices surtout, qui immédiatement après sa mort ont ressenti sa présence bienfaisante. On y introduit ainsi : « Après ma mort, nous avait-elle dit gracieusement, je ferai tomber une pluie de roses ». Il faut ajouter qu’un chapitre XIV, dans une version non retenue, regroupait des poésies de Thérèse sous le même titre de Pluie de roses. Dans le même chapitre XII, on trouve cette notation capitale : «  Nos enfants du noviciat, habituées par leur jeune Maîtresse à jeter chaque soir devant le Calvaire du préau des roses effeuillées du jardin, apportaient maintenant leur cueillette à l’infirmerie ; et c’était un spectacle touchant de voir avec quelle piété [Thérèse] rendait encore à son crucifix ce gracieux hommage ». Pour comprendre le sens de ces gestes partagés avec ses novices, il faut se référer aux poésies publiées, comme La Rose effeuillée, et à cet aveu fait à Jésus, extrait du manuscrit B (Chapitre XI de HA) : « Je n'ai pas d'autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter des fleurs », ce qui signifie offrir tout sacrifice, faire toute action par amour. Les roses, oui, mais avec les épines !
A partir de là, l’évolution ultérieure n’est pas linéaire. La pluie de roses disparaît des éditions de 1899 et 1900 avec les témoignages, fragiles, des carmélites sur les manifestations de Thérèse au lendemain de sa mort. En 1901, la parole réapparaît, couplée avec une formulation plus claire : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre », qui avait été inscrite sur la croix de bois de sa tombe au cimetière. En 1907, sous une nouvelle rubrique intitulée justement Pluie de roses, l’Histoire d’une âme publie un premier recueil de miracles attribués à Thérèse. Il en sera ainsi dans toutes les éditions suivantes. A partir de 1910, chaque année, sous ce même titre, le carmel publie, jusqu’en 1914, des ouvrages formés de recueils de miracles de plus en plus abondants.
Les deux versions des paroles du procès, livrent la date de cette célèbre parole (9 juin 1897) et indiquent son origine. « Sr Marie du Sacré-Coeur lui disait “Nous aurons bien de la peine quand vous mourrez” – ”Oh ! non, vous verrez, ce sera comme une pluie de roses”. » Celle-ci, dans sa déposition, explique : « Je lisais au réfectoire un trait de la vie de saint Louis de Gonzague, où il est dit qu'un malade, qui sollicitait sa guérison, vit une pluie de roses tomber sur son lit, comme un symbole de la grâce qui allait lui être accordée. “Moi aussi - me dit-elle ensuite pendant la récréation - après ma mort, je ferai pleuvoir des roses” ». Les mêmes recueils rapportent l’autre parole connexe (« je veux passer mon ciel à faire du Bien sur la terre »), en précisant qu’elle a été prononcée plus tard (le 17 juillet), dans un autre contexte, et qu’elle constitue un segment séparé d’un propos plus élaboré.
De manière paradoxale, en dehors du témoignage de Marie du Sacré-Cœur et du recueil de paroles de Mère Agnès, Mgr de Teil, dans ses Articles, et les témoins, dans leurs dépositions, boudent la pluie de roses, mais reprennent à l’envi l’autre formulation (une vingtaine de références). Il s’opère comme un partage entre les deux plus célèbres paroles attribuées à Thérèse : la plus théologiquement correcte est retenue au procès, la plus imagée va bientôt servir à une transcription graphique qui aura le succès que l’on sait.

10. Les paroles de Céline

 La petite musique des paroles de Céline

            C’est la demande de sa sœur Léonie, le 18 juillet, qui a conduit Céline à enregistrer, à partir du 21, les paroles de Thérèse. Mais elle le fait autrement que Mère Agnès. Celle-ci écrit « toutes les belles paroles » de sa soeur, Sr Geneviève se réserve « celles m’étant tout à fait personnelles ». Ces dizaines de paroles ne font pas le poids au regard des sept cents enregistrées par Mère Agnès. Mais Céline couvre les mois les plus difficiles, août et encore septembre.
           Céline a entendu, elle aussi, le 12 juillet un « je reviendrai » qu’elle interprète par cette autre parole « je viendrai vous chercher le plus tôt possible et je mettrai Papa de la partie, vous savez bien qu’il était toujours pressé » ; encore, de juillet : « je viendrai vous chercher » avec cette glose : « Mon petit Jésus, si vous m’emmenez, il faudra aussi emmener Mademoiselle Lili. C’est ma condition […]. Pas de milieu, c’est à prendre ou à laisser » . Le 20 août : « je viendrai vous chercher parce que vous n’avez pas des yeux à vivre quand vous êtes mignonne ». Le 24 : « je viendrai vous cri » Vous quérir, vous chercher donc. Le 11 septembre : « J’aime beaucoup ma bobone […] quand je serai partie je viendrai la chercher pour la remercier de m’avoir si bien soignée ».
          Céline ne se rend pas compte que c’est Thérèse qui, de ses propos apaisants, calme l’angoisse de sa soeur, veillant ainsi sur son infirmière. Thérèse lui raconte longuement – encore en août – des histoires (allégorie ou songe) qui l’apaisent. Il est vrai que Céline sait écouter : ainsi cette confidence du 16 août, après une nuit d’angoisse : « Le démon est autour de moi, je ne le vois pas, mais je le sens… il me tourmente, il me tient comme avec une main de fer […], il augmente mes maux afin que je désespère…Et je ne puis pas prier… » La possibilité de l’aveu, lentement, mue la douleur en partage amoureux : « je souffre pour vous et le démon ne veut pas ».
           Paroles entendues, langage crypté. Céline introduit dans un jardin secret où les deux sœurs, compagnes de toujours, pour narguer la mort, puisent dans leurs communs souvenirs d’enfance. Et d’abord les noms d’hier donnés à Céline, Bobonne, Mlle Lili. « Bobonne, pas d’inquiétude d’esprit » (3. 09) - « C’est la mesure de Lili, mais pas de Jésus » (5.09). Introduisant à une parole du 24 août, Céline note :« Nous parlions ensemble une sorte de langage enfantin que les autres ne pouvaient pas saisir .» Jargon inintelligible, selon la Sr Saint-Stanislas. Le 11 septembre, Thérèse en donne la clé : « Ma bobonne, vous n’êtes plus bobonne, vous êtes ma nourrice… et vous soignez un bébé qui est à la mort ». Impossible retour aux origines maternantes.
           Langage de connivence, où le patois affleure, où l’intonation est saisie comme un signe de reconnaissance, où l’on ne craint ni les jeux de mots innocents ni les histoires d’œuf de moineau transformé, par don du Ciel, en bel oiseau. Où Thérèse glisse ses messages : « Bobonne imparfaite sur la terre, vous serez parfaite dans les Cieux » (4 août).
           Pour dire la proximité des deux soeurs, Thérèse détournait l’évangile, quand Jésus refusait aux fils de Zébédée d’être en son Royaume à sa droite et à sa gauche (Mt 20,20-23). C’est, dit-elle, pour réserver cette place aux enfants. Donc, à Thérèse et Céline. Manière pour la malade de garder le contact avec sa sœur. Et Céline s’est laissé prendre au jeu. Dans les jours qui suivent la mort de Thérèse, elle veut savoir si celle-ci est parvenue à ses fins, savoir « être sur les genoux du Bon Dieu ». Elle en a l’assurance, trois semaines après sa mort : elle a une illumination en entendant les mots du psaume de Tierce « Hæc facta est mihi » dont elle vérifiera la traduction :« Ceci m’a été fait ». L’anecdote clôt, en 1898, le chapitre 12 de l’Histoire d’une âme. Mais, pour le lecteur, on a transformé la parole de Thérèse : «  tout ce que j’ai souhaité s’est accompli ; c’est aujourd’hui que je peux chanter avec plus de vérité qu’autrefois : “Votre amour […] est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur » (p. 253-254).

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11. Une clé de lecture

Quelques clés de lecture pour interpréter les paroles de Thérèse

Entre les assertions de Mère Agnès et de sœur Geneviève au procès présentant les paroles de Thérèse immédiatement couchées par écrit aussitôt que sorties de sa bouche et les accusations ultérieures de falsification par une réécriture continuelle, comment trancher ?   En écoutant justement les explications de l’une et de l’autre.
           Sœur Geneviève d’abord. Dans la nouvelle version du chapitre XII de l’Histoire d’une âme de 1907, on pouvait lire : « Une sœur lui parlait de la béatitude du ciel. Elle l’interrompit disant : « Ce n’est pas cela qui m’attire… - Quoi donc ? – Oh c’est l’Amour ! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l’Amour. » Pourtant, dans une lettre du 22 juillet 1897, adressée à sa tante Guérin, Sr Geneviève racontait qu’elle lisait à sa sœur un ouvrage sur la béatitude du Ciel. Thérèse l’interrompit. Ce qui m’attire : « c’est l’amour, aimer, être aimée et revenir sur terre.»
           Alors comment a-t-on introduit cet ajout « pour faire aimer l’amour » ? Sr Geneviève s’en explique tardivement, en 1950. C’est Sr Isabelle du Sacré-Cœur (entrée au Carmel en 1904), chargée de réviser l’édition de l’Histoire d’une âme en 1907, qui a livré au public cette parole embellie reprise aussitôt dans les multiples publications du carmel. Elle est bientôt sur toutes les lèvres et Sr Geneviève ne peut que l’avaliser dans sa déposition au procès ; elle figurera dans les Novissima verba et encore dans les Conseils et souvenirs de Sr Geneviève… de 1952.
           On posède l’autographe de la lettre de 1897 : la formule litigieuse a été ajoutée d’une autre main, puis grattée. La parole transformée est diffusée en 1907 et son succès la rend comme intouchable. Or, fait remarquer, en 1950, sœur Geneviève : en 1897, Thérèse était hantée par le désir de revenir sur terre, ce dont témoigne ce propos. Au procès, ajoute-t-elle encore, ce n’est pas la seule parole ainsi arrangée qu’on lui a fait avaliser.
           Mère Agnès écrit le 4 avril 1915 à sa sœur Léonie, Sr Françoise-Thérèse, visitandine à Caen. Elle évoque une parole de Thérèse, prononcée peu de temps avant sa mort : « Si au ciel si je ne puis pas faire ce que je veux, donner des joies à mes petites sœurs par le bien que je ferai sur la terre, j'irai pleurer dans un petit coin. Ce que j'ai souligné est textuel, je l'ai écrit quand elle le disait et le reste est tout à fait le sens ».
           Première surprise, cette parole énigmatique ne figure ni dans les deux recueils du procès ni dans les Novissima verba. Seulement dans le carnet jaune, à la date du 8 juillet, sous une forme singulière : « Si quand je serai au Ciel, je ne peux pas venir vous faire de petites “joueries” sur la terre, j'irai pleurer dans un petit toin »
           A partir de ces deux documents, un constat et deux remarques. Le constat est réjouissant : le carnet jaune, pour des paroles qui n’ont pas été rendues publiques, conserve la formulation primitive : ici un parler dialectal (joueries, manières de jouer) et une prononciation chuintée (toin, coin). Les remarques concernent les manières de faire de mère Agnès. Ce qu’elle appelle textuel ne veut en rien dire textuellement, puisque la brève citation s’accommode de trois modifications qui en transforment le sens (notamment joie au lieu de jeu). Surtout, Mère Agnès cite Thérèse en incorporant deux éléments interprétatifs (notamment par le bien que je ferai sur la terre) destinés à faire comprendre le sens de la parole à sa correspondante.
           Elle utilisera largement ces deux manières conjointes de faire, pour expliquer Thérèse. Contentons-nous d’un exemple. Le 10 juillet, d’après le carnet jaune, Thérèse met en garde Mère Agnès : « "Vous êtes comme un petit oiseau craintif qui n'a jamais vécu parmi les hommes, vous avez toujours peur d'être prise. Moi je n'ai jamais craint personne; je suis toujours allé où j'ai voulu… j'aurai plutôt filé entre leurs jambes… ».
           Version à destination de Mgr de Teil (en italique, les ajouts explicatifs) : « J’ai toujours remarqué, ma petite Mère que vous êtes comme un petit oiseau craintif qui n'a jamais, on le dirait, vécu parmi les hommes. Vous avez toujours peur d'être prise. Moi je n'ai jamais craint personne. Quand il s'est agi du moindre devoir à accomplir, je suis allé où j'ai voulu… Si les créatures me barraient le passage, je n'essayais pas de les renverser mais… je filais avec adresse entre leurs jambes… vous savez ce que je veux dire par là… »   

  

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12. Le temps de la cueillette des paroles

Dans le carnet jaune, la première parole de Thérèse identifiée date du 4 avril, dans les deux recueils du procès, du 15 mai. Mère Agnès se met à noter systématiquement les propos de sa sœur, début juin. Malgré tout, les deux tiers des plus de 700 paroles recueillies se concentrent sur juillet et août. Peut-on mettre quelque ordre dans cette courte histoire des propos de Thérèse dans l’attente de sa mort.
           Le moment-clé, celui de la crise entre Thérèse et Mère Agnès, est strictement daté, entre le 30 mai et le 4 juin 1897 : révélation tardive par Thérèse à sa sœur de ses premières hémoptysies un an plus tôt, violente réaction de Mère Agnès, jalousie, larmes, réconciliation, action. Thérèse, malade et sans emploi, est remise par Marie de Gonzague à écrire, Mère Agnès entend se saisir des paroles de sa sœur.
           Avec un maigre résultat immédiat en juin (8% des paroles pour ce mois), parce que Thérèse est toute à son écriture, parce qu’aussi Mère Agnès n’est présente, seule auprès de sa sœur, que pendant Matines. Celle-ci se rattrape en faisant retour sur les dernières semaines. Peu à grappiller pour avril et pour la première quinzaine de mai. La mort certes, mais comme en négatif. La mort « n’est pas un fantôme » ; « ce n’est pas “la mort” qui viendra me chercher, mais le bon Dieu » (1er mai). Humour encore, le Ciel comme un terminus : « Je tousse […] comme la locomotive […] quand elle arrive à la gare » (7 mai).
           A partir du 15 mai, abondance de propos, gravité, désolation. Thérèse amorce sa réflexion sur l’Au-delà : « je me fais une si haute idée du Ciel… plutôt que d’être déçue, j’aimerais mieux garder un espoir éternel » (15 mai). Elle constate aussi la réalité conventuelle : « On m’a déchargé de tout emploi ». Elle plaide, en vain : « je vous en prie, ne m’empêchez pas de dire mes “petits” offices des morts » (18 mai). Elle revient sur ce point, autrement : elle n’a rien contre une circulaire mortuaire la concernant, car « j’ai toujours pensé que je devais payer l’office des morts que chacune des sœurs dira pour moi ».
           Et si l’on regarde le dernier mois, oui encore, à partir du 7 septembre, la mort s’annonce en rongeant ses poumons, sa parole se fait râle, sauf rémission du 21 au 24, sauf paroles de la fin, le 30 septembre, enjolivées pour se conformer au modèle hagiographique.
           Le temps des paroles abondantes se concentre donc sur deux mois, du 3 juillet au 5 septembre, une longue traversée de soixante-cinq jours. La jeune carmélite n’écrit plus ni poésie ni grand texte, sauf ses lettres d’adieu (13-17 juillet) et les derniers échanges avec Bellière (dernière lettre, le 10 août). La maladie, le 8 juillet, est officialisée par son transfert à l’infirmerie où l’on enregistre les hauts et les bas, la douleur, apprivoisée et toujours insupportable. Et puis, Mère Agnès est maintenant toute à sa sœur, sauf activités communautaires. C’est alors qu’elle sort son papier et son crayon et qu’elle note, au coup par coup, la petite dizaine de paroles quotidiennes de sa sœur.
           Temps partagé certes, puisque Marie du Sacré-Cœur se met de la partie dès le 8 juillet, et que Sr Geneviève lui emboîte le pas deux semaines plus tard. Mais partage fort inégal. Près de neuf paroles enregistrées sur dix, en ces deux mois, proviennent de Mère Agnès. Ces deux mois sont donc, pour Thérèse et Mère Agnès, le temps compté du dialogue, de l’épanchement, du souvenir, mais aussi de l’interrogation, du lourd questionnement, des propos extorqués.
           Et plus tard, après la mort de Thérèse, ce sera le temps des nues paroles qu’il faudra habiller comme ces vierges de bois des vieux sanctuaires. Habiller autant qu’expliciter, dans le carnet noir de 1904, et plus encore dans le carnet jaune, vingt ans plus tard. Parce que nombre d’entre elles sont tombées dans l’insignifiance qui naît de l’inévitable oubli.
           Ainsi cette parole du 22 août : « Non, il ne faut pas que je parle ? …Mais… je croyais…je vous aime tant !…je vais être mignonne…O ma petite Mère. » Immédiate explication, sans doute lors de la mise au net sur le carnet noir : Elle voulait parler pour me faire plaisir car elle pouvait à peine respirer. Je lui dis de garder le silence. Vingt ans après, Mère Agnès se relit, se souvient, elle revit le moment fugace, émotion et douleur : « Elle m’a regardé pendant l’oraison, puis son image de Théophane Venard, de son regard si doux et si profond. »  
           Garder oui, toutes les paroles de Thérèse, même si elles deviennent, au fil du temps, autant d’énigmes à déchiffrer laborieusement.

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13. Dernières paroles ou ultimes interrogatoires ?

« On me harcèle de questions, cela me fait penser à Jeanne d’Arc devant son tribunal ! Il me semble que je réponds avec la même sincérité ». Parole du 20 juillet.
         Sœur Cécile, carmélite de Lisieux s’attaquant à l’édition des paroles de Thérèse, note en 1971 en introduction aux Derniers entretiens  : « Persuadée de la mort prochaine de sa sœur, [Mère Agnès] n’hésite pas à la questionner à temps et à contretemps » et, avec une insistance « presque gênante […], à susciter réactions et réponses ». (DE, 45). Ce jugement lucide est corroboré par un aveu tardif de la prieure à vie (1930) à sa sœur Visitandine à Caen, concernant des propos extorqués dans les jours précédant sa mort. « Nous voulions encore tirer d’elle [je souligne] quelque chose, quelques nouvelles paroles. »
           L’affaire remonte à loin. C’est Marie du Sacré-Cœur qui, en janvier 1895, juste après la réussite de la seconde Jeanne d’Arc montée par Thérèse, a lancé l’opération. Notre Benjamine dit-elle en substance à ses deux sœurs commence à disséminer ses poésies ici et là, au carmel. Et nous ne profiterions pas de ses talents ? C’est de là qu’est partie la rédaction de l’autobiographie. Et en 1896, la même insiste, par lettre cette fois. L’année prochaine à la même date, vous serez sans doute morte – c’était en septembre, elle voyait juste !– laissez-moi quelque chose de vous, par écrit, pendant votre retraite. Et elle eut le somptueux poème de septembre (Manuscrit B).
           Celle que ses sœurs et Marie de Gonzague considéraient comme une enfant prodige, celle dont ses proches conservaient, comme reliques, les petits mots, les cheveux coupés, même les rognures d’ongle, n’avait plus que ses mots à offrir, même si le don fut quelque peu sollicité. Et Mère Agnès eut l’habileté de mettre sa sœur à la question enrobant de ses manières douces ses questions abruptes.
           Pourquoi ? Remord et angoisse, calcul et provocation. Remord d’être passée à côté de l’évolution spirituelle de sa soeur et utilisation sans vergogne des jours qui restaient pour autant de séances de rattrapage. Angoisse, bien sûr, de la mort. Comment autrement comprendre des provocations comme celle du 9 juillet. « Vous mourrez sans doute le 16 juillet, fête de N.-D. du Mont carmel, ou le 6 août, fête de la Sainte face ». Mère Agnès, trop impliquée, n’aurait pas été recrutée pour l’accompagnement en soins palliatifs ! D’autant plus que de tels propos relèvent du calcul, voire de la provocation. Thérèse se voyait mourir en douceur, ravie par le Voleur, le 9 juin précédent, pour l’anniversaire, deux ans plus tôt de la révélation de la Miséricorde. Un mois après cette mort manquée, sa sœur la raille, vous êtes encore là ! Tenez je vous propose de meilleures dates ! Esquive de Thérèse : « Mangez des dates tant que vous voulez, moi je ne veux plus en manger… J’ai été trop attrapé par les dates ». Une histoire qui avait commencé quand elle avait dix ans…
           Mais, en dernière analyse, n’est-ce pas le résultat qui compte ? Soit, mais à relire, bien au chaud, ces paroles volées ne participe-t-on pas à quelque voyeurisme, même spirituel ? A moins de lire ces dernières paroles comme une version modernisée des manuels de la bonne mort. Ce qui nous rapprocherait de l’usage que Mère Agnès a fait des paroles de Thérèse, à destination des juges du Procès : voyez quelle héroïcité dans la souffrance…
           Mère Agnès a joué, de fait, sur deux tableaux: elle posait les questions et, si les réponses ne la satisfaisaient pas, elle les réécrivait. Pratique dérangeante, quand on la prend la main dans le sac. Mais ce que révèle, comme à l’oreille, l’écoute attentive de ces paroles, en continue, en chapelet - une dizaine par jour aux bons (!) jours - c’est que ce travail de faussaire est ciblé, donc quantitativement rare : l’audition des paroles quotidiennes sonne le plus souvent juste.
           D’autant que Thérèse n’est pas purement passive. Elle n’est plus, comme avec sa plume, totalement maîtresse du jeu, mais elle se sait aussi sur la dernière scène. Sa parole est comme une source au jaillissement intermittent, affleurement de ses ruminations de la nuit, de ses peurs, de ses prières, de sa douleur. On peut même entendre le « trompe-la-mort » qu’elle ose en se voyant après, au delà, active, présente aux siens ou les faisant vite accéder auprès d’elle, elle ne le sait pas encore trop…Lucidité et délire.
           Qui contrôle et qui manipule ? Ce n’est évidemment pas si simple.

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14. Paroles attendues, paroles entendues

Mère Agnès envisageait de faire enregistrer par le tribunal, lors du procès de 1910, les paroles de sa sœur. Mgr de Teil l’en dissuada au nom d’une procédure où des témoins disent ce qu’ils ont vu et entendu. Si tout se faisait par écrit, à quoi bon ici et maintenant ? Pourquoi pas un procès « dans cinquante ans et dans un carmel de Chine » ? Elle comprit le message, remit par écrit aux juges son lot de paroles et parsema ses dépositions des meilleures d’entre elles, preuves des vertus de sa sœur. Ainsi firent aussi Sr Geneviève et Marie du Sacré-Cœur.
           Les autres sœurs agirent de même. Chacune avait à dire. Thérèse de Saint Augustin se souvient, lors d’une conversation concernant la menace d’exil des congrégations, d’avoir interpellé Thérèse par un « Qu’est-ce que vous en pensez ? » et noté sa réponse : « J’irai au bout du monde [s’il le fallait] ; mais je suis un bébé je m’abandonne, j’irai où le bon Dieu voudra ». Elle aussi a eu, de Thérèse mourante, une parole en viatique : elle concernait son désir d’être « un petit rien » exprimée par la malade sur un registre floral inédit. Thérèse mourante se voyait au Ciel comme «  un petit brin de mousse parmi les belles fleurs du bon Dieu».
           Ce sont surtout ses novices qui rappellent que les paroles de Thérèse, que l’on ne peut cantonner aux derniers jours, les avaient nourries et les faisait vivre chaque jour depuis sa mort. Ainsi sœur Marthe. Thérèse, dans son dernier manuscrit, avait raconté la manière dont elle avait rabroué sa compagne, alors que, étant encore novices, elles avaient la permission de parler ensemble. Thérèse lui reprochait de mal aimer Marie de Gonzague, d’une affection désordonnée, comme un chien qui s’attache à son maître. Au procès, sœur Marthe fait retentir les admonestations de Thérèse. Elle en rajoute même, peignant une intrépide compagne prête à se sacrifier sur l’autel de la vérité. Que sœur Marthe se plaigne à la prieure de ses manières rudes, cela lui importait peu : « je préfère être mal vue d’elle et qu’elle me renvoie du monastère si elle le veut plutôt que de manquer à mon devoir ».
           Ainsi, plus encore, Marie de la Trinité, meurtrie d’avoir été exclue des derniers jours de Thérèse. Faisant référence aux « Conseils et souvenirs » de l’Histoire d’une âme, l’essentiel, explique-t-elle aux juges, « provient des notes que j’ai moi-même rédigées d’après mes souvenirs et dont je me sers aujourd’hui pour ma déposition. » Mais les propos rapportés par Marie de la Trinité ont une tonalité particulière, ce sont des conseils de fermeté, enrobés dans des récits chaleureux qui fait souvent appel à l’imagination. A relire.
           Marie de la Trinité présente aussi une parole d’une autre tonalité qui, dans le déroulement du procès, marque un tournant. Il s’agit du message de Thérèse, donné comme une « petite voie de spiritualité ». Thérèse voulait être sûre que les novices s’y conformeraient après sa mort : Marie de la Trinité fanfaronne, même si le pape me disait le contraire, je la suivrai. Thérèse, avec humour, rétorque que, de toute façon, elle prendrait le pape de vitesse. Au Ciel « si j’apprends que je vous ai induite en erreur », je viendrai vous en avertir. « Jusque là, croyez-moi, ma voie est sûre et suivez-la fidèlement ».
           Cette insistance sur la sûreté de la nouvelle voie préfigure la certification de la doctrine thérésienne par deux ultimes témoins, contemporains du procès, qui rapportent des paroles qui leur ont été adressées par Thérèse elle-même. Le premier, M. Grant, est un pasteur écossais, converti au catholicisme par Thérèse. Dans sa déposition, il rapporte comment ses objections - sur le culte des saints (particulièrement de Marie) et sur la présence réelle – ont été balayées par des paroles intérieures attribuées à Thérèse, toujours décisives. Dans le récit écrit de sa conversion, que Mgr de Teil incorpore dans les articles sur les miracles de Thérèse, il avait rapporté ce que Thérèse lui avait dit de la manière d’aimer les saints : «  Ecoutez-moi ! Choisissez ma petite voie, car elle est sûre et c’est la seule véritable ».
           C’est aussi ce que l’évêque de Nardo entendait mettre en avant en témoignant d’une apparition de Thérèse au carmel de Gallipoli (1909), en Italie du Sud, à partir de faits rocambolesques et de paroles quelque peu sollicitées. L’évêque rapporte la parole centrale de Thérèse: « La mia via è sicura, e non mi sono sbagliata seguendola ». Ma voie est sûre, on ne se trompe pas en la suivant.

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15. Écriture et paroles en écart

Les écrits de Thérèse sont véridiques – parce que vérifiés pour l’essentiel sur des originaux - et donc ils peuvent être travaillées, commentés, analysés. Ses paroles sont douteuses, en ce sens qu'elles sont le fruit d’une co-production: celle qui dit et celle qui transcrit. Celui qui présentement se les approprie entend une voix dont il n’est jamais assuré qu’elle n’a pas été doublée.
De cet écart fondamental, je prendrai deux exemples concrets.
Les paroles de juin, d’abord. Quelle infinie distance entre les mots de Thérèse pour révéler la nuit de sa foi, ses développements didactiques sur la charité, ses propos inspirés sur la miséricorde et les rares paroles que Mère Agnès livre, comme en marge d’une ultime écriture journalière ! Ainsi de sa mort, absente de son écriture, mais omniprésente dans ses paroles. Non que son dernier manuscrit ne soit pas éminemment testamentaire, mais Thérèse a l’élégance de n’y jamais parler du terme inéluctable. Regardons ce fameux 9 juin. Unique date, écrite dans son manuscrit, parce que clôturant le récit de l’épreuve de sa foi, qu’elle croyait être aussi le terme de ce bref cahier. On sait, par une parole du 9 juillet, concernant ces « dates » auxquelles on ne peut décidément pas se fier, qu’elle s’était vue mourir – comme ravie en Dieu - en ce deuxième anniversaire de la révélation de la Miséricorde. A preuve, une lettre d’adieu à Bellière – quand vous recevrez ce mot, je serai morte – que Marie de Gonzague intercepte. C’est seulement si on restitue le contexte d’ensemble que les paroles du 9 juin prennent sens. D’abord, on y trouve la première mention du Voleur qui « viendra me voler bien gentiment ». Attente vaine d’une mort si douce ! Elle en convient le 15 : « le 9 […], je voyais le Voleur, à présent je ne le vois plus du tout […], l’espoir de la mort est usé. » Elle-même, durant cette journée des dupes, souffle le chaud et le froid. Elle ponctue son départ espéré par la promesse d’une fécondité à venir : « ce sera comme une pluie de roses » ; elle moque aussi cette mort qui la laisse à quai : « Je suis comme un petit enfant sur la voie du chemin de fer qui attend son papa et sa maman pour le mettre dans le train. Hélas ! ils ne viennent pas, et le train part.»
Second exemple, provenant des lettres de juillet 1897 de Marie de l’Eucharistie. Cette fois on peut confronter deux auditeurs, deux modes différents de notation aussi, lettres écrites journellement, propos conservés. Ces lettres de la cousine de Thérèse permettent aux Guérin de connaître au jour le jour l’évolution de la malade. On y entend Thérèse à travers le prisme d’une écriture volubile et enjouée. Un ton bien différent des paroles que Mère Agnès se met à enregistrer systématiquement. Un exemple, le 9 juillet. Après des jours difficiles, qui ont conduit au transfert à l’infirmerie, un mieux apparaît. Huit paroles sont rapportées par sa sœur, trois par sa cousine. Sur les trois dernières, deux que Mère Agnès a omises : un commentaire ironique sur les 2% de survie pour ceux qui sont atteintes de son mal ; des paroles chaleureuses pour sa tante et son oncle quand sa cousine lui dit qu’elle leur écrira. Mère Agnès avait noté plutôt l’amertume rentrée de Thérèse sur ces vacanciers qui font « “la noce” à la Musse ». En fait, le ton des paroles enregistrées par Mère Agnès est grave, les formulations, brèves. A destination de sœur Geneviève : « je reviendrai » ; pour son interloctutrice : « je vais m’arranger de ma petite mère » ; pour elle-même : « Voudrais m’en aller ». Marie de l’Eucharistie, elle, raconte par le menu comment l’aumônier, devant sa bonne mine, refuse de lui administrer l’extrême-onction. Fureur feinte de Thérèse : « pour être polie, je me suis mise assise sur notre lit, j’ai fait l’aimable, je lui ai fait la cour et il me refuse ce que je lui demande » Et de conclure : « Oui je vois bien que je ne connais pas mon métier, je ne sais pas m’y prendre ». Mère Agnès a noté seulement la chute : « Je ne connais pas le métier ». Celle-ci reste obscure, malgré une brève explication.
Que conclure ? Les paroles nichent en marge du texte. Mais aussi, un recueil de paroles n’est pas un enregistrement, c’est une sélection effectuée au prisme d’une subjectivité : deux personnes ne traduisent pas à l’identique les mêmes propos, parce qu’ils ne l’entendent pas de la même manière et ne lui donnent pas le même sens. On le constate tous les jours en commentant, à deux, un film qu’on vient de voir, une soirée passée avec des amis.

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16. Écriture et paroles en convergence

Il est toutefois un sujet – et un moment précis - où il est possible de rapprocher les paroles de Thérèse de ses écrits, quand elle s’interroge sur ce qu’il adviendra d’elle et des siens, après sa mort. En effet le corpus des paroles de Thérèse sur ce sujet se forge au   milieu du mois de juillet et, pour un temps plus bref, entre le 13 et le 17 du même mois, elle fait par lettres ses adieux aux siens de l’extérieur, à sa famille et à ses frères. Si convergence il y a, ce ne peut qu’être alors et sur ce sujet grave.
Ce qui frappe dans les paroles où Thérèse envisage l’après de sa mort, c’est la brièveté de ses formulations, l’engagement personnel, l’assurance aussi. Le 6 juillet, elle en est encore à un futur hypothétique « Quand je serai au Ciel, je m’avancerai vers le bon Dieu » dit-elle en ouvrant une séquence narrative enjouée ; encore, le même jour : « Quand je serai au Ciel, je dirai la vérité… ». Le 7, elle prend de l’assurance: « Je m’en souviendrai… » . Le 8, elle continue son exploration de l’avenir : « si, quand je serai au ciel, je ne peux pas… » - « Oh ! certainement je pleurerai en voyant le bon Dieu » - « Au Ciel, j’obtiendrai beaucoup de grâces ». Le 9, à destination de Céline, cette promesse : « Je reviendrai ». Le 13, elle rétorque à sa sœur qui la voit là-haut dans le Ciel : « Non, je descendrai ». Descendre ou revenir, référence spatiale ou temporelle, c’est tout un. Revenir pour quoi faire ? Céline a entendu le 12 : « je viendrai vous chercher le plus tôt possible ». Et Thérèse écrit vers la même date à Marie de la Trinité : « Adieu, pauvre petite p[oupée] qu'il faudra que j'emmène bien vite au ciel ! je veux l'avoir tout entière. »
Ce retour, elle l’écrit à Bellière le 13 juillet, se manifestera comme une présence à ses côtés : « Quand mon cher petit frère partira pour l'Afrique, […] mon âme sera toujours avec lui » et plus fermement  : « «Bientôt petit frère je serai près de vous ». A Roulland, le 14, elle indique le fondement de son assurance : « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Église et les âmes […] Les anges ne sont-ils pas continuellement occupés de nous sans jamais cesser de voir [l]a face divine […] ? Pourquoi Jésus ne nous permettrait-il pas de les imiter ? »
Dans le même temps, elle avoue son incapacité de « jouir » du Ciel. Si l’on se réfère aux paroles recueillies par Pauline, la formule apparaît le 13 juillet « Je ne me fais pas une fête de jouir » » ; elle est notée encore, à l’identique le 17, et encore le 29, autrement : « je n’ai point la capacité pour jouir ». Or, elle est rapportée le 16, dans une lettre de Mère Agnès aux Guérin : « ce m'est impossible de me faire une fête de jouir ». En écho aux flonflons du bal du 14 juillet (« une belle musique ») qui lui rappellent « les belles harmonies » du Ciel. Ces propos abrupts sont expliqués à Roulland, le 14 juillet encore : « la pensée de la béatitude éternelle fait à peine tressaillir mon cœur, depuis longtemps la souffrance est devenue mon Ciel ici-bas et j'ai vraiment du mal à concevoir comment je pourrai m'acclimater dans un Pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. Il faudra que Jésus transforme mon âme et lui donne la capacité de jouir, autrement je ne pourrai supporter les délices éternelles. »
Ce qui fait problème, ce n’est pas la conséquence qu’en tire Thérèse, mais la véracité des formules amplifiées qu’on lui attribue. A Roulland, dans la même lettre elle dit clairement : « Ce qui m'attire vers la Patrie des Cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement. » Et Pauline, le 16 juillet transcrivait les paroles de sa sœur pour les Guérin : « Je ne puis pas penser  beaucoup à mon bonheur, je pense seulement à l’amour que je recevrai et à celui que je pourrai donner .» 

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