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Introduction

 

Il est nécessaire d’être au clair sur les suspicions qui pèsent sur les ultimes paroles de Thérèse. Leur mise en cause a suivi de près la parution des Derniers entretiens (1971). En 1973, dans le second volume de sa biographie, Thérèse de Lisieux au carmel, Jean-François Six, évoquant les sources dont il disposait, écrivait : « Il faut s'interroger sur cet appétit immodéré, chez mère Agnès, des retouches et des transformations, sur sa manière d'introduire, dans les dernières paroles de Thérèse, un certain ton, plutôt mégalomaniaque, où elle s'exprime sans doute elle-même beaucoup plus qu'elle n'exprime Thérèse ». En 1992, dans le compte-rendu de l’édition des œuvres complètes (NEC), pour le journal Le Monde, il dénonçait plus vigoureusement des « paroles reprises, réarrangées, triturées pendant plus de vingt-cinq ans par mère Agnès ». Comme on se trouvait dans l’impossibilité, contrairement aux écrits, de revenir aux textes originels, il fallait, concluait-il, abandonner une documentation polluée à sa source.

J’ai repris ce dossier à mon compte (pour une publication réalisée en l'an 2000 : Les dernières paroles de Thérèse de Lisieux) et j’ai montré comment, de son aveu même, Mère Agnès – comme d’autres sœurs à sa suite - a retravaillé des paroles de Thérèse pour en faire de quasi-slogans qui ont joué un rôle important dans la popularité de sa sœur. J’ai indiqué aussi que la majorité des propos recueillis était sortie indemne de la réécriture. Plus encore, je me suis interrogé sur les motivations des cueilleuses de paroles et sur leurs manières de faire, sur l’usage ultérieur de ces reliques verbales qu’elles avaient en quelque sorte fabriquées, sur l’impossibilité aussi d’atteindre des ipsissima verba. Ce qui ne voulait pas dire que les paroles rassemblées, suscitées, voire forcées, devaient être abandonnées. Tout au contraire.

J’ai repris dans les séquences qui suivent plusieurs de mes démonstrations initiales. Après plus de dix années de recherches nouvelles, j’ai aussi élargi le champ de mes interrogations. Pourquoi, par exemple, ces paroles abondantes dans une communauté vouée au silence et chez un écrivain qui manie avec un art consommé les manières de dire je, mais qui ne se cite qu’en de rares circonstances. J’ai également regardé de plus près l’immédiat cheminement des mots de Thérèse, de l’édition de 1898 de l’Histoire d’une âme aux dépositions des procès, surtout celui de l’Ordinaire. Car la connaissance des paroles est inséparable de l’usage qu’on en a fait ou qu’on a voulu en faire.

Je ne cache pas ma position d’historien des textes de Thérèse. J’ai rappelé combien, du procès des écrits de Thérèse, en 1910, à l’édition des manuscrits autobiographiques de 1956, on a constamment distingué les écrits de la moniale des témoignages d’autrui dont les recueils de paroles. Une position que je fais mienne. Je vois dans l’insertion des Paroles dans les œuvres complètes de Thérèse, une victoire posthume de Mère Agnès ou si l’on préfère, la volonté de mettre sur le même pied écriture et tradition. Pour moi, Thérèse est écrivain - écrivain spirituel - et ses écrits sont signés, non ses paroles. Sans compter que le terme d’entretiens est mal approprié pour des recueils de paroles prises au vol dans des conversations ou suscitées dans un tête-à-tête. Mais enfin paroles il y a. Le tombeau de Thérèse commence à s’édifier de son vivant, dès juillet 1897, au moment où mère Agnès ensevelit Thérèse sous l’abondance de ses paroles.

On trouvera donc ici une série de petits textes écrits selon un certain ordre, mais qui peuvent être lu selon un autre, ou au gré des questionnements de chacun pour mieux approcher les paroles de Thérèse.