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Du P. Pichon à Céline - 20 juin 1894. Fragments.

 

Du P. Pichon à Céline. 20 juin 1894. Fragments. 

20 juin 1894

(...)  Notre bien-aimé Patriarche va donc vous être ravi. Nos larmes seraient par trop égoïstes. Comment ne pas nous réjouir de son bonheur ? Il touche à la récompense. Jésus va mettre fin à sa dure crucifixion. Avec un avenir si radieux, des perspectives toutes célestes, après une vie si parfaitement chrétienne, le saint Patriarche ne saurait être retenu sans cruauté dans ce pauvre exil. Avec sa famille du ciel nous le féliciterons de sa bienheureuse délivrance. Savez-vous comment l'Eglise appelle le trépas de ses fidèles ? Elle le nomme une naissance, c'est leur nativité au Ciel.

(...) C'est vous, chère enfant, qui sentirez le mieux le sacrifice. Votre belle mission près du Saint infirme avait pour vous bien des douceurs et vous allez en être sevrée et maintenant il vous restera tout un trésor de chers et inoubliables souvenirs dont vos sœurs pourront être jalouses.

(...)

[5r°] Et maintenant fâchez-vous contre moi, j'y consens ; mais mon cœur vous trouvera bien cruelle et je me dirai : Si ma Céline savait !

Notre avenir ! Jésus le prépare ! Il y pense depuis le Calvaire, depuis Bethléem, oh ! depuis l'éternité. Pourquoi nous agiter, nous tracasser? C'est Jésus qui tranchera la question. Au Carmel ou à Béthanie ! Le choix de Jésus aura toutes nos préférences. Ayez foi dans son Cœur, dans sa prédilection.

La vie contemplative est la plus parfaite, dites-vous. Qui donc vous l'a appris ? Les Sts Docteurs m'enseignent le contraire, St Thomas à leur tête. Ils proclament la vie mixte (moitié contemplative, moitié active) la plus excellente. N'est-ce pas celle qu'a menée le divin Modèle de [5v°] toute perfection ?

Mon Béthanie chéri croît et se développe. Trois postulantes sont entrées en Mai. Plus de vingt ont été refusées. Mes filles sont au nombre de huit. Depuis le 27 avril elles occupent une nouvelle résidence, spacieuse, très-salubre, tout entourée d'un jardin, et leurs œuvres vont prendre un nouvel essor. Depuis deux ans c'est plus de 60 jeunes filles ou jeunes gens abandonnés, ayant dépassé l'âge, à qui elles ont procuré le bienfait de la première communion, les catéchisant, les habillant de la tête aux pieds pour le grand jour et surveillant leur persévérance. A l'heure qu'il est elles en préparent encore une vingtaine. Sans Béthanie, presque tous (49 sur 50) resteraient comme de vrais payens. Nous en trouvons qui ne savent pas [6r°] faire le signe de la croix. La plupart de nos protégés sont des joueuses de violon, des vendeurs ou vendeuses de journaux, des cireurs de bottes, tout ce qu'il y a de plus déguenillé, de plus déshérité.

Ma Bibliothèque, déjà composée de près de 900 volumes, circule activement et fait du bien à quantité d'âmes. Vous ai-je dit qu'elle est absolument gratuite. Je déteste les questions d'argent dans les bonnes œuvres.

Hélas, St Antoine n'a pas encore gagné vos 20 F. Prions (pour trouver de bons domestiques). Confiance.

Merci pour votre mandat en faveur de ma Bibliothèque.

Réjouissez-vous : Béthanie ne sera ni un Pensionnat, ni un hôpital, mais un genre de vie religieuse tout-à-fait à part, le genre le plus apostolique que je puisse concevoir pour une femme.

Continuez à  me dire vos goûts et vos répugnances en toute simplicité. [6v°] Je ne cherche que la volonté de N.S. son bon plaisir, à l'exclusion de tout le reste.

Laissez N.S. jouer avec vous à qui perd gagne (au Carmel, sœur Geneviève choisira l'expression comme devise, sous ses armoiries), distiller son sang sur vos lèvres en le transfigurant en lait, vous faire suivre une filière humainement inextricable. Que votre cœur renonce à toute recherche anxieuse, à toute préoccupation de l'avenir. Vive l'abandon filial.

A vrai dire, j'ignore si Jésus fera pencher la balance du côté du Carmel ou du côté de Béthanie. Mais j'ai confiance dans la bonté comme dans la sagesse du divin Cœur.

Ne vous ai-je pas dit que mes filles suivront de tout point la règle de S. Ignace et que je ne suis nullement décidé à leur donner un costume religieux. Elles seront un peu comme des francs-tireurs dans une armée. Un trait caractéristique de mon Béthanie : de 6 h du soir à 8 h du matin, clôture parfaite ; c'est la vie contemplative. De 8 h du matin à 6 h du soir, c'est le champ de bataille.

[6v°tv] J'attends les photographies promises : elles me seront très précieuses.

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