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Du P. Pichon à Marie - 19 mai 1882.

Du P. Pichon à Marie. 19 mai 1882.

 

Nantes, 19 Mai.

Ma vraie et chère Enfant en J.C.

Les loisirs sont presque introuvables en ma vie, à peu près comme les oasis dans le plus désert des déserts. Il faut pourtant que je vous félicite et vous remercie de vos si bonnes pages. Ne brisez pas votre plume. Elle est telle que je la veux pour m'aider à vous faire un peu de bien. Elle s'entend à merveille à me faire lire toute votre âme, tout votre coeur à livre ouvert. Je voudrais tant vous retourner un peu de ces joies dont je suis redevable.

Elle est affamée, je le constate de plus en plus et avec bonheur, cette âme que vous avez reçue du ciel. En consacrant à Dieu toutes ses ambitions, ses aspirations, ses élans, ses énergies, vous pouvez et vous devez mener une vie très généreuse. Oh ! que je voudrais vous faire partager toutes mes espérances pour votre avenir ; que je voudrais au plus [1 v°] vite utiliser pour le service de Dieu toutes les forces vives de votre coeur. Vous parviendrez là, oui, sans aucun doute ; mais n'attendez pas comme tant d'autres que de tristes expériences, des déceptions vous désabusent de ce qui ne peut remplir votre coeur. Il est trop large, ce me semble, pour que rien de créé puisse le remplir. Ne le sentez vous pas ? Ne l'avez vous pas déjà un peu expérimenté ? ce plein du coeur, dont vous avez tant faim et soif, c’est en Jésus seul que vous le trouverez. Les mille pensées qui se succèdent en votre esprit, flottent diversement dans votre imagination, vous font passer par de brusques et inconscientes variations de joie, de tristesse, de ferveur, de dégoût, ces élans vers le cloître et ces attraits d'un instant pour le monde, oh ! que c'est vous, mon Enfant, vous avec votre nature exubérante qui a besoin d'être captivée, saisie, transportée par [2 r°] quelque impression, qui veut se dépenser, se déverser autour d'elle, qui est tour­mentée par le besoin de se donner. Là se décèlent des trésors. Bénissez Dieu avec moi et entraidons nous à les faire valoir.

Mon enfant, je vous prends au mot. Vous ne reconnaissez à personne le droit de vous gronder, eh bien ! soit, je ne vous le reconnais pas à vous même. Seul je m'en charge. Vous voudrez bien ne pas empiéter et me laisser le soin de vous juger avec toute la responsabilité.

Tout me plaît dans vos filiales missives, tout même les moindres détails où une âme se révèle mieux souvent que dans les grandes lignes, tout excepté les marges blanches, Je n'en veux pas.

Oui, oui, je suis votre père et chacune de vos pages me le prouve un peu mieux. Chaque matin, au St autel, je retrouve votre âme pour la noyer dans le sang de l'auguste Victime. Vous priez aussi, n'est ce pas, pour mon cher apostolat.

[2 v°] Point de découragement ! Supportez vos petits défauts avec résignation ; ayons patience, dit St François de Sales, d'être imparfaits. Pour vous punir de vos impatiences, vous voudrez bien le soir baiser la terre au pied de votre lit et N.S. vous bénira. Pour vous rendre compte, il faudra faire un tout petit examen sur ce point spécial : c'est ce qu'on appelle l'examen particulier, adoptez cette pratique.

Ne quittez plus jamais votre gilet de flanelle : Dieu le veut et je l'ordonne.

Rien ne me touche plus que vos aveux, ces confidences qu'on ne peut faire qu'à un vrai père de notre âme. N.S. vous en sait gré lui-­même. L'histoire de cette poule et plus encore le récit de cette pro­menade avec les impressions intimes, tout me permet de suivre pas à pas votre âme. Gardez à votre plume ses allures toutes filiales et ne l'ajournez point quand elle veut me transmettre le trop plein de l'âme.

Merci pour le soin que vous avez pris à me faire connaître votre famille de la terre et du ciel, c’est bien un peu ma famille à moi aussi

[tv] Fidélité à la méditation et surtout à la Ste Table. Rendez-moi bien compte de vos Communions.

Non, non, vous n’êtes pas seule ! Confiance ! Oh oui, soyez jalouse de l’affection du bon Dieu.

J’ai quitté des lettres arriérées d’un ou même deux mois pour vous répondre. Accuserez- vous mes retards ? Je vous bénis de mes plus paternelles bénédictions

A.P.

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