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Du P. Pichon à Marie - 1er avril 1886

Du P. Pichon à Marie. 1er avril 86

 

+ Montréal, 1 Av. 86

Ma bien vraie Enfant en J.C.

Enfin ! Enfin voici la pauvre petite minute après laquelle je cours depuis tantôt trois mois et demi. N.S. a pour ma plume des sévérités inouïes. Mon ministère m'absorbe à perdre haleine. Depuis six mois il m'a fallu refuser plus de 700 pénitents qui me conjuraient (les uns avec larmes) de me charger de leur conscience. [1 v°] Depuis six mois, je n'ai pas eu six repas réguliers, pas deux nuits intactes. En 1886, je n'ai pas encore pu lire une seule colonne d'un journal Français.

Et vous, infatigable, inépuisable, sans vous décourager jamais, vous m’avez écrit 14 lettres, peut être 15. Je soupçonne que l'une d'elles a dû faire naufrage avec le Transatlantique anglais l'Oregon qui a péri en vue de New York vers le milieu du mois de mars. Voici les dates de réception [2 r°] de vos chères, très chères épîtres : 22, 29 Déc., 13, 14, 19 et 31 Janv., 3, 10, 16 et 23 Fév., 4, 9 et 23 et 31 Mars. Vous êtes la première de mes enfants et sans doute vous resterez 1'unique à m’avoir écrit 14 lettres sans réponse (Marie battra son propre record ; cf. LD 565).

Les échos de votre âme les échos de votre coeur : tout cela m'est si bon ! tout résonne doucement : Amour à Jésus ! Reconnaissance à Jésus !

Oh ! je ne vous en [mot omis] de ne point goûter du tout les subti­lités de l'Ecole à propos de la Ste Eucharistie. Je vous en félicite bien plutôt. Vous avez mieux à faire : Aimez ce Jésus tant aimable. Les frais de l'intelligence appauvrissent souvent le coeur.

[2 v°] Comme je suis heureux de voir que mon double moi est (Ces trois derniers mots sont caviardés) de plus en plus envahi par Jésus !

Bravo pour vos étrennes ! Mes étrennes à moi sont magnifiques. Ma très belle image de ma fête m'est tout à fait chère ! Merci à vous et à votre sainte artiste.

C'est au ciel que la fête des Rois sera sans nuages

Non, non, je ne veux plus qu'on vous dise les comment et les pourquoi. Cela me met dans une sainte colère. Il y a certaines ignorances que je voudrais vous conserver au prix de mon sang. De grâce, comprenez moi. Je sens que N.S. a eu l'habileté de tirer le bien du mal. Mais il ne faut pas le mettre en demeure de faire de ces tours de force.

[3 r°] Répondez à cette question. Quand donc me sera t il donné de livrer à N.S. le dernier de mes deux moi ? (Ce n'est pas le moins mien.) Quand donc serez vous Marie du S. Coeur ? Vous voyez que mon choix est fait. Que pensez-vous de votre présence dans la famille ? Est elle encore nécessaire ? Je veux un mot de vous pour résoudre ces [3 v°] questions.

N.S. et moi nous sommes très contents de voir que vous ne vous plaignez pas trop haut de mon silence.

Nos bons désirs suffisent souvent à contenter Dieu et l'honorent plus que des pénitences, qui seraient le fruit de notre volonté propre. Je ne vous permets pas les mortifications que vous [4 r°] sollicitez. Voyez comme Dieu vous a donné un méchant père. Je vous permettrais même de ne l'aimer plus du tout, si à ce prix vous pouviez aimer davantage N.S.

Soyez mille et mille fois bénie comme St Jean était béni du divin Maître.

Votre père à vous

A.P.

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