Imprimer

Du P. Pichon à Marie - 1er août 1886.

Du P. Pichon à Marie. 1er août 1886.

 

+ Ste Anne de Beaupré près Québec,

Dimanche, 1 Août 86.

Ma bien bonne enfant en J.C.

Je vous dois 18 réponses bien comptées et je n'en rougis pas. Demandez à N.S. où est le coupable.

Outre vos chers feuillets reçus les 7, 13, 20 et 27 Avril, 4, 11, 18 et 24 mai, 8, 17, 24 et 29 Juin, 8, 13, 21 et 29 Juillet, j'ai à vous accuser réception de deux mandats et d'une pauvre lettre naufragée, en date du 28 Février, qui après [avoir] sombré, le 11 ou 12 Mars, avec le Steamer « L'Oregon » et avoir séjourné près de 4 mois au fond de l'océan m'est arrivée avec une dizaine de compagnes d'infortune, le 10 Juillet. Sous ce pli je glisse une feuille de la pauvre avariée.

Me voici toujours en suspens. Paris n'a point répondu à la supplique de Montréal (les Jésuites de Montréal demandaient sans doute à Paris de leur laisser encore le P. Pichon, dont le retour était prévu pour 1886). Le bon Dieu [l v°] me fait attendre son dernier mot. St Joseph patienta 7 ans en Egypte. Mais je ne suis pas St Joseph. Aidez moi à attendre 87 ! Et ne nous attachons qu'à Jésus tout seul et à son bon plaisir!

Comme je vous sais gré de cette ligne, qui vaut à elle seule tout un volume: « A Jésus on ne reproche même pas le silence de son père ! » Alléluia !

Ce canif qui n'attend pas l'aveu de l'obéissance, je voudrais le briser ! Jésus ne veut pas du fruit de la volonté propre.

Excellent petit programme : la paix ici bas dans le Sacrifice. Là haut la récompense et la jouissance. Chaque jour on s'enchante de là haut et on se désenchante d’ici-bas ! Gardez cette sagesse, n’en ayez pas d'autre.

Me dire que vos lettres me sont des pénitences, ah ! pour le coup c'est trop fort ! Je vous croyais moins aveugle. Si vous n'étiez que borgne ! Mais hélas ! Cécité complète !

[2 r°] Vous m'avez parfaitement rassuré à propos des comment et des pourquoi. Comme Il est bon pour vous, ce Jésus que nous aimons uniquement ! Savez vous à quel point les gâteries dont vous êtes l'objet m'attachent cordialement à Lui ! Restez bien en paix : la douche d'eau glacée sur une mer de glace ne me fait plus de peine. Me voilà consolé.

Voilà encore une tendresse de Jésus ! Votre bon père a deviné la vocation de sa première et il se trouve honoré et heureux de la donner à Dieu! Comme il est bon le père de ma seconde âme! Sentez vous tout ce que Jésus met de délicatesse à vous déblayer le chemin !

Que la mansuétude du Coeur déteigne sur mon autre âme ! Il faudra bien que Jésus finisse par m'exaucer

Vos chères lettres seront des privilégiées : ce n'est pas de la lecture de ces chers feuillets que Jésus voudrait me sevrer.

[2 v°] Me voici armé du glaive d'Abraham tout prêt à sacrifier mon Isaac. Croyez vous que l'Isaac d'autrefois était le plus aimé ? Oh ! Non!... Eh bien ! Après avoir beaucoup prié je crois être l'interprète de N.S. en vous donnant le signal du départ, de la sortie d'Egypte. Allez vite le coeur haut vous cacher dans le sein de l'Epoux adoré, qui vous attend et qui vous appelle. Vous êtes heureuse d'avoir à Lui sacrifier des affections de famille exceptionnellement douces. Moi, votre père, je ne voudrais pas votre immolation moins douloureuse. Il y aurait cruauté à vous vouloir moins étroitement à Jésus. Tous les liens que vous brisez vont se renouer du côté de 1'unique bien-aimé... Hélas ! je ne serai point là sans doute pour vous donner le St Habit (Il y sera le 19 mars 1887. Et c'est en cette occasion, très probablement, qu'il visitera les Buissonnets pour la première fois), nouveau sacrifice et des plus sentis. Si à ce prix, Jésus veut vous posséder encore davantage, je chante mon Alléluia ! Je veux vous donner comme personne.

Je vous bénis comme N.S. bénissait St Jean.

A.P.

Ma joie incomparable en ce monde sera de vous savoir toute à Jésus.

O mon Enfant, savez vous ce que j'ai au coeur pour ma seconde âme ?

C'est le Benjamin de mes deux âmes, et elle a, je crois, tous les privilèges.

Retour à la liste des correspondants